Chapitre 5
Solange n'était pas près de la fenêtre, cette fois, quand Anton rentra. Elle était assise à la table, les deux mains posées à plat devant elle, dans la position exacte de quelqu'un qui attendait une conversation plutôt qu'un fils ou un petit-fils.
« Tu as l'air d'un homme qui a des questions », dit-elle avant même qu'il n'ait ôté son gilet.
Anton s'arrêta, la main encore sur la patère. « Comment tu— — Mme Kessler n'est pas la seule à savoir faire circuler une nouvelle dans ce quartier, mon garçon. On m'a dit qu'un Inspecteur du Cabinet était passé deux fois à la morgue aujourd'hui. » Elle désigna la chaise en face d'elle, d'un geste qui n'admettait pas de refus. « Assieds-toi. Je crois qu'on ne va plus pouvoir attendre demain, finalement. »
Il s'assit. Le poêle crépitait doucement dans le coin de la pièce, et pendant un moment, ni l'un ni l'autre ne parla, comme si tous deux attendaient de voir qui romprait le silence en premier.
« Il a parlé de mon monocle, dit finalement Anton. Il a dit qu'il n'en avait pas vu un taillé comme ça depuis vingt ans. Il a demandé le nom de grand-père. »
Quelque chose se referma, brièvement, sur le visage de Solange — pas de la surprise, comprit Anton. De la résignation, plutôt, celle d'une femme qui avait espéré, sans trop y croire, disposer d'un peu plus de temps.
« Emeric, dit-elle enfin. Il s'appelait Emeric Verrou. » Elle prononça le nom avec une prudence presque physique, comme on soulève un objet dont on sait déjà qu'il est plus lourd qu'il n'en a l'air. « Et il n'était pas noble de la façon dont tu l'entends probablement, avec des terres et un titre à faire graver sur une porte. Il était noble de la seule façon qui compte vraiment, à Ferrenuit. »
Elle se leva, avec cette lenteur prudente qu'Anton connaissait bien désormais, et alla chercher, tout au fond du buffet, une boîte plate en bois sombre qu'il n'avait jamais vue de sa vie — ce qui, dans un appartement de trois pièces qu'il habitait depuis toujours, lui parut presque plus troublant que tout le reste.
À l'intérieur, sous un carré de tissu jauni, se trouvait un second monocle — jumeau de celui qu'Anton portait, mais dont la monture, brisée net au niveau de la charnière, ne tenait plus ensemble que par un fil de cuivre noué à la hâte.
« Ton grand-père portait un Blason qui s'appelait le Croissant Cendré, dit Solange, en reposant la boîte sur la table entre eux. Un rang élevé — pas le plus haut que la Lignée ait jamais porté, mais assez pour qu'on nous salue en premier dans une pièce, à l'époque, assez pour qu'on habite plus près de la Citadelle que du fleuve. »
Anton sentit son cœur manquer un battement avant même qu'elle n'ait fini sa phrase. « Le Croissant... »
Il n'eut pas besoin d'en dire davantage. Solange le regarda, et quelque chose dans son expression lui confirma qu'elle voyait exactement où ses pensées venaient de courir.
« Tu l'as déjà vu quelque part, n'est-ce pas. » Ce n'était pas une question.
Il hésita une seconde de trop, puis sortit le jeton de sa poche et le posa sur la table, à côté du monocle brisé. Le symbole gravé sur la face — le croissant fendu par un trait vertical, presque effacé par l'usure — était, à quelques détails près, identique à celui qu'Anton devinait, en plissant les yeux, gravé en négatif sur la charnière du second monocle.
Solange ne toucha pas le jeton. Elle le fixa longtemps, les mains toujours croisées devant elle, et quand elle reprit la parole, sa voix avait perdu un peu de sa fermeté habituelle.
« Où as-tu trouvé ça ? — Sur un corps. À la morgue. La nuit de ma Veillée. » Il n'ajouta rien sur le registre trafiqué, sur Rieger, sur la marque qui remontait son bras à chaque fois que la peur devenait trop grande pour tenir en place — pas encore, pas avant d'avoir entendu le reste. « Grand-mère. Qu'est-ce qui s'est passé ? — Ce qui se passe toujours, dit-elle, avec une amertume qu'Anton ne lui avait jamais entendue avant ce soir-là. Le Cabinet Gris a décidé, un beau jour, que la Lignée du Croissant Cendré était proscrite. Que porter ce Blason n'était plus un honneur mais un crime. Ils ne nous ont jamais dit pourquoi — pas clairement, en tout cas. Des mots vagues sur un « risque pour l'ordre public », sur des « pratiques incompatibles avec le bien de Ferrenuit ». On a repris son rang. On a effacé son nom des registres de la Citadelle. On lui a interdit d'exercer sa charge, de porter ses insignes, même de prononcer le nom du Blason à voix haute dans un lieu public. »
Elle posa enfin une main sur le monocle brisé, avec une douceur qui contrastait violemment avec la dureté de ce qu'elle racontait.
« Il a essayé de se battre, au début. D'obtenir des explications, une audience, n'importe quoi. Puis il a arrêté d'essayer, et c'est là, je crois, que j'ai commencé à le perdre pour de bon — pas d'un coup, comme on perd quelqu'un qui meurt, mais petit à petit, comme une bougie qui s'éteint faute d'air. » Elle referma les doigts sur le monocle. « Il est mort trois ans plus tard. La gorge serrée disaient les médecins de la Citadelle, comme s'ils savaient de quoi ils parlaient. Il avait quarante et un ans. »
Anton resta silencieux, incapable de trouver quoi que ce soit à dire qui ne sonne pas creux face à ça. Il tendit la main, doucement, et la posa sur celle de Solange — pas pour l'arrêter, juste pour lui montrer qu'il était là, la même chose qu'elle avait fait pour lui la veille sans jamais tout à fait y parvenir.
Elle le laissa faire, et pour la première fois depuis qu'il était rentré, quelque chose dans ses épaules parut se relâcher, à peine.
« Ton père n'a jamais voulu en parler, reprit-elle après un moment. Il avait dix ans quand c'est arrivé. Il a grandi avec l'idée que la seule façon de nous protéger, toi et moi, c'était de faire disparaître le nom aussi complètement que le Cabinet l'avait fait disparaître de ses registres. Pas de monocle porté en public. Pas de mention du Croissant. Rien qui puisse rappeler à qui que ce soit qu'on avait un jour porté autre chose que le nom Verrou tout seul, sans rien devant. »
Elle regarda Anton, et son regard s'attarda, un instant, sur le monocle qu'il portait toujours, comme s'il venait tout juste de comprendre l'ironie de la situation.
« Sauf toi. Tu l'as pris dans la boîte de ton père, il y a deux ans, sans me demander, et je n'ai jamais eu le cœur de te le faire ranger. »
Un silence différent s'installa, cette fois — moins lourd, presque tendre, brisé seulement par le crépitement du poêle.
« Je pensais que c'était juste un objet de famille, dit finalement Anton. Je ne savais pas que c'était... ça. — C'est un objet de famille, dit Solange, avec une fermeté soudaine qui le surprit. Ne laisse jamais personne, Rieger ou n'importe quel autre Inspecteur au monde, te faire croire le contraire. Ce que le Cabinet a repris à ton grand-père, c'était un rang. Pas qui il était. »
Elle reprit le jeton entre deux doigts, cette fois, le tournant à la lumière de la lampe comme Anton l'avait fait tant de fois ces deux derniers jours.
« Je ne sais pas ce que ça fait sur le corps d'un noyé inconnu, dit-elle enfin, ni pourquoi ça t'a suivi jusque dans ta propre Veillée. Je ne connaissais pas assez le Croissant Cendré pour te répondre — Emeric ne m'a jamais dit grand-chose sur ce que son Blason faisait vraiment, seulement sur ce qu'il représentait. » Elle reposa le jeton devant lui, doucement, comme on repose quelque chose qu'on n'a pas envie de garder plus longtemps entre ses mains. « Mais je sais reconnaître de la peur, mon garçon, et celle que je viens de voir passer sur ton visage n'est pas celle de quelqu'un qui vient de trouver un vieux souvenir de famille par hasard. »
Anton ne nia pas. Il remonta lentement sa manche, pour la première fois devant elle, et laissa la lumière de la lampe éclairer la ligne grise qui courait de sa paume jusqu'au coude.
Solange l'observa longtemps sans rien dire, sans même paraître surprise — seulement fatiguée, d'une fatigue plus ancienne que la soirée elle-même.
« Depuis la Veillée, dit-elle, et ce n'était pas une question non plus. — Depuis la Veillée. — Est-ce que ça grandit ? — Quand j'ai peur. Ou quand quelque chose... le reconnaît, en quelque sorte. » Il referma les doigts sur le jeton. « Je ne sais pas ce que c'est, grand-mère. Je ne sais pas si c'est lié au Croissant Cendré, ou si c'est complètement autre chose, ou si— — Alors on va le découvrir, dit-elle, avec une autorité qui coupa court à toute la phrase qu'il était en train de construire. Ensemble, cette fois. Plus de boîtes cachées au fond du buffet. Plus d'histoires qu'on garde pour soi jusqu'à ce qu'un Inspecteur du Cabinet vienne nous forcer la main. »
Elle referma la boîte en bois, avec le monocle brisé à l'intérieur, mais laissa le jeton où il était, entre eux, sur la table.
« On commencera par les archives de la paroisse du Bas-Ferrenuit, demain. Ce que le Cabinet a effacé de ses propres registres, il y a de fortes chances qu'un vieux curé maladroit l'ait quand même noté quelque part, par habitude, avant qu'on lui dise d'arrêter. » Elle eut un sourire bref, presque malicieux, qui rappela à Anton, pour la première fois depuis qu'il était rentré, la Solange qui avait tenu tête à Mme Kessler le matin même. « Ton grand-père disait toujours que les bureaucrates détestaient une seule chose plus que le désordre : le gaspillage de papier. »
Anton sentit, contre sa paume, la fraîcheur du jeton s'atténuer doucement, comme si quelque chose, quelque part, venait tout juste de se calmer.
Ce n'était pas une réponse. Mais pour la première fois depuis deux jours, c'était, au moins, une direction.