Chapitre 7
Lena les retrouva en fin d'après-midi, devant l'immeuble de la rue des Tanneurs, les joues rouges d'avoir marché vite et l'air de quelqu'un qui avait des choses à dire et pas assez de patience pour attendre d'être invitée à s'asseoir.
« Perrine dit que Rieger n'est pas un Inspecteur ordinaire, annonça-t-elle avant même qu'Anton n'ait fini d'ouvrir la porte. Elle l'a croisé une fois, l'an dernier, pendant une visite de l'École. Il ne s'occupe pas des affaires courantes — vols, rixes, ce genre de choses. Il traite ce qu'elle a appelé les « dossiers dormants ». »
Anton la fit entrer, referma la porte derrière elle. « Les dossiers dormants ? — Les affaires qu'on croyait closes. Les lignées proscrites, en particulier. Apparemment, le Cabinet garde un œil sur les descendants — pas activement, la plupart du temps, juste un nom qui traîne dans un registre quelque part, au cas où. » Elle s'assit sans y être invitée, comme toujours, et baissa la voix bien qu'il n'y ait personne d'autre dans la pièce à ce moment-là — Solange s'était retirée pour se reposer après la marche jusqu'à l'église. « Sauf que Rieger, précisément, ne s'occupe que de ça. Vérifier que les noms proscrits restent bien... éteints. »
Le mot resta suspendu entre eux un moment, plus lourd qu'il n'aurait dû l'être pour un simple terme administratif.
« Alors ce n'est pas seulement le noyé, dit Anton, lentement, en assemblant les pièces à voix haute pour être sûr de ne rien manquer. C'est aussi le nom Verrou. — C'est peut-être les deux à la fois, dit Lena. Ou c'est un pur hasard que ton petit accident de Veillée soit tombé sur un homme qui surveille justement ta famille depuis toujours. Je n'aime pas beaucoup croire aux coïncidences de cette taille-là, et toi non plus, d'habitude. »
Il n'aimait pas ça non plus. Il lui raconta, en échange, ce que Père Aubin leur avait appris — la Nuit du Croissant, les cloches sonnant seules, le pont fermé trois jours, la septième statue qui ne regardait plus le fleuve — et regarda, avec une satisfaction un peu sombre, l'expression de Lena passer de la curiosité polie à quelque chose de nettement plus alerte.
« Une statue qui a bougé, répéta-t-elle. Et personne, en vingt-trois ans, n'a pensé à aller vérifier de plus près ? — Le curé a essayé, une fois. Il n'y est jamais retourné. — Le curé a soixante-dix ans passés et une paroisse à gérer. Nous, on a un jeton, une marque, et visiblement plus rien à perdre côté réputation. » Elle se leva, avec cette énergie brusque qu'elle avait quand une idée finissait de se former entièrement dans sa tête avant même qu'elle n'ait fini de la dire à voix haute. « On devrait y aller. Ce soir, ou demain au plus tard, avant que quelqu'un d'autre n'ait la même idée. »
C'est à ce moment précis qu'Anton se souvint de la silhouette sous l'auvent du cordonnier, et de la manière dont elle avait disparu entre deux battements de cils.
« Il y a autre chose », dit-il, et il le lui raconta.
Ils décidèrent de vérifier avant de décider quoi que ce soit d'autre — méthode que Lena insista pour appeler une reconnaissance, avec l'assurance solennelle de quelqu'un qui répétait déjà, sans s'en rendre compte, un vocabulaire qu'elle espérait utiliser professionnellement un jour.
Le plan, tel qu'il finit par se dessiner sur le coin de table où Anton gardait habituellement son carnet, était simple dans son principe et considérablement moins simple à exécuter avec le cœur qui battait aussi fort que le sien : Anton suivrait son chemin habituel vers les quais, sans se presser, sans se retourner ; Lena prendrait la parallèle par la rue du Fer, plus étroite, pour rejoindre le même point une rue plus loin. Si quelqu'un les suivait, il ne pourrait raisonnablement couvrir les deux chemins à la fois.
Anton s'arrêta devant la vitrine du chapelier de la rue Basse — fermée depuis des années, mais dont la vitre, encrassée juste ce qu'il fallait, offrait un reflet suffisant de la rue derrière lui — et fit semblant d'examiner un chapeau qu'aucune version raisonnable de lui-même n'aurait jamais porté.
La rue, dans le reflet trouble du verre, semblait parfaitement ordinaire. Un livreur poussait une charrette de tonneaux vides. Deux enfants se disputaient un ballon de chiffon. Et puis, à la lisière du reflet, dans l'embrasure d'une porte cochère qu'Anton était certain d'avoir vue vide un instant plus tôt, une forme grise se figea, une fraction de seconde trop tard pour paraître naturelle, avant de reculer dans l'ombre.
Anton ne se retourna pas. Il compta jusqu'à dix, reprit sa marche au même rythme qu'avant, et tourna au coin prévu pour rejoindre le point de rendez-vous.
Lena l'y attendait déjà, les bras croisés, et à son expression, il comprit avant même qu'elle n'ouvre la bouche que sa propre reconnaissance n'avait rien donné.
« Rien, dit-elle, un peu essoufflée. Personne dans la rue du Fer à part une marchande de charbon qui m'a regardée comme si j'avais deux têtes. Toi ? — Quelqu'un dans une porte cochère. Manteau gris. Il a disparu avant que je puisse voir son visage. »
Elle fronça les sourcils, fit le calcul dans sa tête à voix haute, la même manière méthodique qu'elle avait eue avec le registre de la morgue. « Si c'est la même personne qui t'a suivi près de l'église ce matin, et que je ne l'ai pas croisée dans la rue du Fer, alors soit il n'a suivi que toi, soit— — Soit il y en a plus d'un, termina Anton. — Soit il y en a plus d'un », répéta-t-elle, sans grand enthousiasme pour cette dernière possibilité.
Ils restèrent un moment silencieux au coin de la rue, dans le bruit ordinaire d'une fin d'après-midi à Ferrenuit qui semblait, tout à coup, un peu trop ordinaire pour être tout à fait honnête.
« On ne peut pas continuer comme ça sans savoir ce qu'on cherche vraiment à éviter, dit finalement Lena. Que ce soit Rieger, un de ses collègues, ou quelqu'un d'autre — se cacher ne nous dit rien sur ce qui se passe. Ça nous fait juste peur plus longtemps. »
Anton pensa à la marque sur son bras, à la manière dont elle grandissait avec la peur plutôt qu'avec autre chose, et se dit que Lena venait, sans le savoir, de mettre des mots sur exactement le mécanisme qu'il redoutait le plus.
« Alors on va voir la statue, dit-il. — Ce soir ? — Ce soir. Avant que la peur ait le temps de devenir une bonne excuse pour ne pas y aller. »
Lena lui adressa un sourire bref, plus tendu qu'amusé, mais un sourire tout de même. « Voilà quelque chose que je n'aurais jamais cru dire un jour à un Sans-Rang : tu commences à parler comme un futur Inspecteur. »
Anton ne trouva rien à répondre à ça qui ne trahisse pas à quel point cette phrase, venant d'elle, le touchait plus qu'elle n'aurait dû.
Ils se séparèrent au coin de la rue des Tanneurs, chacun avec sa propre part de la soirée à préparer — Lena pour convaincre sa mère qu'elle rentrerait tard sans trop de détails, Anton pour convaincre Solange qu'une sortie nocturne sur un pont réputé maudit n'était en rien plus dangereuse que tout ce qu'ils avaient déjà traversé cette semaine, un argument qu'il n'était même pas certain de croire lui-même.
Ce ne fut qu'en remontant seul la dernière volée de marches vers l'appartement qu'Anton s'autorisa, enfin, à regarder par-dessus son épaule.
La rue, en contrebas, était vide.
Elle l'était restée, autant qu'il pût en juger, tout le temps qu'il continua de la surveiller depuis la fenêtre du palier — ce qui, décida-t-il en refermant les rideaux, n'était en rien la même chose que d'être certain que personne ne s'y trouvait plus du tout.