Chapitre 4
Osselin ne revint pas s'asseoir à son bureau. Il resta dans l'embrasure de la porte, une main sur le chambranle, et prononça sa phrase suivante comme s'il l'avait répétée dans le couloir pour être sûr qu'elle sorte d'une traite.
« Il est revenu. Il veut te parler. Maintenant. »
Lena reposa le registre qu'elle tenait encore entrouvert et se redressa, le visage fermé de la manière précise qu'elle prenait quand elle avait décidé quelque chose avant même qu'on lui demande son avis. « Je reste. — Lena— — Je reste, répéta-t-elle. Un Inspecteur du Cabinet qui trouve une future Inspectrice de dix-sept ans dans la pièce a moins de raisons de se méfier qu'un Inspecteur qui trouve un Sans-Rang tout seul avec un cadavre disparu des registres. Fais-moi confiance là-dessus, si sur rien d'autre ce soir. »
Anton n'eut pas le temps de discuter davantage. L'homme qui entra dans la salle des tables un instant plus tard le fit avec la démarche particulière de quelqu'un habitué à ce que les pièces se réorganisent légèrement autour de lui — pas par magie, comprit tout de suite Anton, mais par pure habitude sociale, la même que prenaient les chiens de la Citadelle avant même qu'on ne les siffle.
Il portait le long manteau gris du Cabinet Gris, fermé jusqu'au col, et deux lignes d'encre sombre remontaient de ses mains jusque sous ses manchettes, plus épaisses et plus nombreuses que tout ce qu'Anton avait jamais vu porter à qui que ce soit dans le Bas-Ferrenuit. Un homme qui avait utilisé son Blason souvent, et depuis longtemps, et qui n'avait manifestement jamais eu à en payer le prix au point de le regretter.
« Anton Verrou », dit-il, sans que ce soit tout à fait une question. Sa voix avait ce ton égal, presque monocorde, de quelqu'un qui avait posé la même question suffisamment de fois pour ne plus y mettre d'inflexion. « Inspecteur Rieger. J'ai quelques points à éclaircir sur votre service d'hier soir. »
Il ne s'assit pas. Il resta debout, les mains croisées derrière le dos, et laissa le silence s'installer juste assez longtemps pour qu'Anton comprenne que c'était fait exprès.
« Vous avez examiné Joos Verlinden, hier soir, n'est-ce pas ? Le docker, tombé sur les quais. »
Le nom tomba dans la pièce avec le poids délibéré d'une pierre qu'on lâche pour voir où elle atterrit. Anton sentit, dans sa poitrine, le petit sursaut de reconnaissance qu'il devait à tout prix garder pour lui — ce nom n'existait pas hier soir, ce nom vient d'apparaître dans un registre que quelqu'un a trafiqué après coup — et le ravala avant qu'il n'atteigne son visage.
« J'ai examiné un homme récupéré près de l'appontement neuf, hier soir, oui », dit-il, aussi neutre que possible.
Ce n'était pas un mensonge. Ça n'était pas non plus une confirmation. Rieger le regarda un instant de plus qu'il n'était strictement nécessaire, et quelque chose dans son expression — pas un sourire, rien d'aussi généreux qu'un sourire, plutôt un léger réajustement, comme une balance qu'on venait de charger d'un poids supplémentaire — suggéra à Anton qu'il n'était pas passé inaperçu.
« Chute accidentelle, reprit Rieger, sans relever. Une nuque brisée contre les pierres de l'appontement. C'est bien ce que vous avez constaté ? »
Il y eut un silence, très bref, du côté de Lena — pas un mot, à peine un souffle retenu une fraction de seconde de trop — et Anton sut, sans avoir besoin de la regarder, qu'elle venait d'entendre exactement la même chose que lui : une description qui ne correspondait à rien de ce que l'un ou l'autre savait de cet homme.
Anton laissa passer un battement de cœur avant de répondre, se forçant à revoir, dans son esprit, les yeux ouverts et secs, la cendre sur la langue, la peau du torse restée sèche sous des vêtements trempés — tout ce qu'il avait noté, tout ce qui ne collait à aucune chute, aucune noyade, aucun accident de quai — et à ne rien en laisser transparaître.
« J'ai constaté un décès, dit-il enfin, avec le ton le plus plat qu'il put trouver. Les causes précises sont normalement établies par le Cabinet, pas par le greffier de nuit. »
C'était, il le savait, la réponse la plus lâche et la plus prudente qu'on puisse donner — et probablement, pour cette raison même, la plus crédible venant d'un adolescent de seize ans qui venait tout juste de recevoir la pire nouvelle de sa vie devant deux cents témoins.
Rieger le fixa encore un instant, puis reporta son attention sur Lena, comme s'il venait tout juste de remarquer sa présence — ce qu'Anton, à en juger par la précision de tout le reste chez cet homme, ne croyait pas une seconde.
« Rang d'Argent, dit Rieger, les yeux sur le ruban gris toujours épinglé au col de Lena. Hier soir, je suppose. — Oui, Inspecteur. — L'École du Cabinet accepte les candidatures des nouveaux Rangs d'Argent jusqu'à la fin du mois. » Il n'y avait rien de chaleureux dans la manière dont il le dit — c'était une information, livrée avec la même absence d'inflexion que tout le reste. « Ce serait dommage de laisser passer la date à discuter de dockers dans une morgue. »
Lena ne se démonta pas. « Je ne compte pas la laisser passer, Inspecteur. »
Quelque chose qui aurait pu être de l'approbation, chez un autre homme, traversa brièvement le visage de Rieger, puis disparut aussi vite qu'il était venu. Il se tourna à nouveau vers Anton, et cette fois, quand il parla, sa voix avait perdu un peu de sa neutralité mécanique — remplacée par quelque chose de plus difficile à nommer, presque de la curiosité, ce qui, décida Anton sur-le-champ, était infiniment plus inquiétant que l'indifférence de tout à l'heure.
« Ce monocle. »
Anton se figea. « Pardon ? — Le monocle. » Rieger fit un pas, pas assez pour que ce soit une menace, juste assez pour qu'Anton sente le besoin de reculer et se retienne de le faire. « Il y a longtemps que je n'en avais pas vu un taillé de cette façon. La monture, en particulier. Ce motif sur la charnière — on ne le trouve plus chez aucun artisan de Ferrenuit depuis au moins vingt ans. »
Anton porta, malgré lui, deux doigts vers le monocle, comme pour s'assurer qu'il était toujours là, toujours le sien. « C'est un héritage. De mon grand-père. — J'imagine bien que ce n'est pas vous qui l'avez commandé chez un joaillier de la Grand-Place, greffier. » Ce n'était pas une moquerie — le ton de Rieger restait aussi plat que jamais — mais ça n'en piquait pas moins. « Le nom de votre grand-père ? »
C'était, comprit Anton, la première question de toute la conversation à laquelle il n'avait absolument aucune réponse à donner, vraie ou fausse. « Je ne l'ai jamais connu, dit-il, et pour une fois, c'était l'entière vérité. Ma grand-mère n'en parle presque jamais. — Non, dit Rieger, d'une voix qui s'était encore assourdie d'un ton, presque pour lui-même. J'imagine qu'elle n'en parle pas. »
Il resta un moment silencieux, le regard toujours posé sur le monocle plutôt que sur Anton lui-même, comme s'il essayait de résoudre un calcul dont il n'avait qu'une partie des chiffres. Puis, aussi brusquement qu'il était entré, il recula d'un pas et rajusta les pans de son manteau.
« Je reviendrai probablement, dit-il, à personne en particulier. L'affaire du docker semble suffisamment simple pour se refermer d'elle-même. » Il marqua une pause sur le pas de la porte, sans se retourner tout à fait. « Les affaires simples, dans mon expérience, ont l'habitude de ne pas le rester très longtemps dans ce quartier. »
Puis il fut parti, laissant derrière lui une pièce que le silence rendait soudain beaucoup plus grande qu'elle ne l'était en réalité.
Lena expira le souffle qu'elle retenait visiblement depuis un moment déjà. « Il sait, dit-elle à voix basse. Pour le nom. Pour le registre. Il sait que ce n'est pas un accident. — Alors pourquoi ne rien dire ? » Anton s'assit lourdement sur le tabouret près de la table, sentant, seulement maintenant que l'homme était parti, à quel point il avait retenu chaque muscle de son propre corps pendant les dernières minutes. « Pourquoi jouer cette comédie du docker, si c'est lui qui l'a écrite ? — Je ne sais pas si c'est lui, dit Lena, en s'asseyant à son tour, plus lentement. Peut-être qu'il teste juste si toi, tu sais. Peut-être qu'il veut voir qui d'autre a remarqué, avant de décider quoi faire de cette information. » Elle se frotta les bras, comme si la pièce avait soudain refroidi. « Dans un cas comme dans l'autre, on vient de lui donner une raison de revenir. »
Anton ne répondit pas tout de suite. Il pensait au ton de Rieger sur ces trois derniers mots — j'imagine qu'elle n'en parle pas — à la manière dont l'homme avait semblé, l'espace d'un instant, en savoir plus sur sa propre famille que lui-même n'en saurait jamais.
Il sortit le jeton de sa poche sans y penser vraiment, le fit tourner entre ses doigts pour se donner une contenance, et sentit — à peine, un frisson plus qu'une sensation véritable — la fraîcheur familière commencer à s'accumuler contre sa paume, comme si quelque part, quelque chose avait remarqué qu'on venait de prononcer, à voix haute, un mot que ni l'un ni l'autre ne savait encore complètement définir.
Grand-père.
Il referma le poing avant que le givre n'ait le temps de se former tout à fait, et se dit, sans grande conviction, que Solange allait devoir raconter son histoire plus tôt que « demain ».