Chapitre 3
Anton se réveilla en milieu d'après-midi, comme toujours après une nuit de garde, avec cette sensation particulière de avoir dormi de travers plutôt que d'avoir dormi tout court. Il resta un moment allongé, les yeux ouverts sur le rideau qui séparait sa chambre du reste de l'appartement, avant de se souvenir pourquoi son bras droit lui semblait plus lourd que d'habitude.
La marque n'avait pas bougé. Il vérifia trois fois avant de se l'avouer complètement, remontant sa manche dans la pénombre pour suivre du doigt le tracé grise, toujours arrêté au même endroit à mi-chemin du coude, froide et immobile comme si la nuit précédente n'avait été qu'un mauvais rêve de plus ajouté à une longue liste. Elle n'était pas partie. Elle ne s'était pas non plus étendue davantage. Ça devrait le rassurer, pensa-t-il en remettant sa manche en place. Ça ne le rassurait pas du tout.
Solange était déjà debout quand il sortit de derrière le rideau, occupée à repriser un col de chemise avec cette concentration féroce qu'elle réservait d'ordinaire aux tâches qu'elle n'avait plus tout à fait la force de faire aussi vite qu'avant. Elle leva les yeux, le détailla — inspection rapide, comme toujours — et hocha la tête, satisfaite apparemment de ce qu'elle y trouvait.
« Mme Kessler du rez-de-chaussée est venue me demander, ce matin, si c'était vrai, pour ton rang, dit-elle sans quitter son ouvrage des yeux. — Et qu'est-ce que tu lui as dit ? — Que ses carreaux étaient sales et que je me demandais bien pourquoi elle passait tant de temps à s'occuper des affaires des autres. » Un sourire bref traversa son visage. « Elle est repartie assez vite. »
Anton ne put s'empêcher de sourire à son tour, le premier depuis la Rotonde. « Tu n'as pas répondu à sa question. — Elle n'avait pas besoin d'une réponse. Elle avait besoin de quelque chose à raconter à la boulangère avant midi. Je me suis arrangée pour que ce soit une histoire sur elle plutôt que sur toi. » Elle planta son aiguille dans le tissu et le regarda enfin en face. « Ça ne durera pas éternellement, ce genre de truc. Les gens s'habituent à ce qu'ils voient tous les jours, même à ce qu'ils n'aiment pas. »
Il n'était pas certain qu'elle y croie tout à fait elle-même, mais il apprécia l'effort plus qu'il ne sut le dire.
La rue avait un goût différent, ce soir-là, en descendant vers les quais. Rien de spectaculaire — personne ne lui cracha dessus, personne ne lui jeta de pierre — juste une somme de petites choses qui, mises bout à bout, dessinaient une carte légèrement modifiée du monde. Le vieux Priam, qui vendait des harengs fumés au coin de la rue des Tanneurs depuis plus longtemps qu'Anton n'était en vie, lui adressa son signe de tête habituel, une seconde trop tard, comme s'il avait dû se rappeler de le faire. Deux garçons qu'il connaissait de vue échangèrent un regard en le voyant passer et ne dirent rien du tout, ce qui, d'une certaine manière, était pire que s'ils avaient dit quelque chose.
Anton garda les yeux devant lui et marcha au même rythme que d'habitude, refusant obstinément de donner à qui que ce soit la satisfaction de le voir presser le pas.
La Morgue Municipale se tenait dans son bâtiment de brique noircie habituel, à michemin entre le dernier pont et le début des entrepôts, avec cette odeur de pierre froide et de formol qui s'accrochait aux vêtements bien après qu'on l'ait quittée. Maître Osselin l'attendait déjà dans l'entrée, les bras croisés, ce qui n'annonçait jamais rien de bon.
« Sans-Rang, dit-il, sans préambule, avant même qu'Anton n'ait refermé la porte. — Les nouvelles vont vite. — Les nouvelles vont toujours vite, dans ce quartier. C'est à peu près la seule chose qui y circule plus vite que le fleuve. » Osselin le détailla longuement, de la même manière qu'il détaillait un corps qu'on venait de lui livrer — méthodiquement, sans complaisance. « Le Cabinet n'aime pas beaucoup les Sans-Rang dans les postes qui touchent aux registres officiels. Tu le sais, j'imagine. — Je ne le savais pas, en fait. » C'était vrai, et ça n'aidait en rien. « Eh bien maintenant tu le sais. » Osselin se gratta la mâchoire, regarda un instant vers la salle des tables, comme s'il y cherchait une réponse qu'il n'avait pas encore trouvée dans la pièce où il se trouvait. « Un inspecteur pourrait venir fourrer son nez là-dedans, un jour ou l'autre. Me demander pourquoi j'emploie quelqu'un qui n'a pas de rang à tenir le registre des morts de cette ville. »
Anton ne dit rien. Il n'y avait rien de bon à dire à ça.
« Alors voilà ce qu'on va faire, reprit Osselin, d'un ton qui ne laissait pas beaucoup de place à la discussion. Tu continues à tenir le registre, parce que tu le tiens mieux que n'importe qui d'autre que j'ai jamais eu ici, Sans-Rang ou pas. Et si un jour quelqu'un du Cabinet vient me poser la question, je lui dirai que je n'ai pas eu le temps de vérifier ton rang avant de t'embaucher, et que je suis un vieil homme fatigué qui n'aime pas la paperasse. » Il se détourna déjà vers son bureau, mettant fin à la conversation avec la même brusquerie qu'il l'avait ouverte. « Ne me donne pas de raison de regretter ça, greffier. »
Ce n'était pas de la chaleur, exactement. Mais Anton en comprit assez pour savoir que c'était, de la part d'Osselin, à peu près l'équivalent d'une déclaration solennelle de loyauté, et il choisit de le prendre comme tel.
Il commença sa ronde habituelle un peu après le coucher du soleil, vérifiant les tables une à une, comparant les fiches aux corps, une tâche qu'il aurait pu accomplir les yeux fermés s'il n'avait pas, ces dernières vingt-quatre heures, appris à se méfier de tout ce qui semblait routinier.
C'est en reprenant le grand registre relié de cuir, pour y consigner le transfert prévu ce soir-là d'un corps réclamé par sa famille, qu'il tomba sur la page de la veille — et s'arrêta.
L'entrée qu'il avait lui-même écrite, quelques heures avant sa Veillée, inconnu, pêché près de l'appontement neuf, présumé matelot, effets personnels : néant, n'était plus là.
À sa place se trouvait une ligne différente, d'une écriture qu'il ne reconnaissait pas — plus large, plus appuyée que la sienne — indiquant un nom (Joos Verlinden, docker, mort accidentelle, chute sur les quais), une cause de décès qui n'avait rien à voir avec ce qu'Anton avait constaté de ses propres mains, et une heure de constat légèrement antérieure à celle qu'il avait lui-même notée.
Il posa un doigt sur la page, incapable pendant un instant de faire autre chose que fixer l'encre. Elle était plus sombre que celle utilisée sur le reste de la page — plus fraîche, comprit-il en la frôlant du bout de l'ongle, encore légèrement plus grasse au toucher que le reste de l'écriture, comme si elle avait été posée là bien après que le registre avait quitté son bureau la veille. Le bord de la page, en l'examinant de plus près à la lumière de sa lampe, portait une trace de colle presque invisible, juste assez pour qu'on ait pu la retirer et la recoller sans déchirer le papier — un travail soigné, le genre qu'on ne remarque que si on sait déjà ce qu'on cherche.
Quelqu'un est venu ici, écrivit-il dans son propre carnet, d'une main qu'il obligea à rester régulière. A remplacé la page, ou une partie. A choisi un nom, une cause, une heure — tout cohérent, tout vérifiable en apparence. Ça n'a pas été fait par quelqu'un de pressé.
Il souleva son monocle, l'ajusta sur son œil droit, et examina la reliure elle-même : les coutures qui tenaient les pages ensemble semblaient intactes, ce qui signifiait que celui qui avait fait ça avait eu accès au registre suffisamment longtemps, et avec assez de soin, pour ne laisser presque aucune trace — presque.
Lena arriva un peu avant que la cloche du quartier ne sonne l'heure, comme elle l'avait promis, secouant la pluie fine de son manteau sur le pas de la porte avant qu'Osselin ne puisse protester de la voir traîner dans sa morgue en dehors des heures de visite officielles.
« Alors, dit-elle en s'approchant de la table où Anton avait étalé le registre ouvert, sans même prendre le temps d'un bonjour. Tu as cette tête que tu as quand tu as trouvé quelque chose que tu préférerais ne pas avoir trouvé. »
Il lui montra la page sans un mot. Elle se pencha, lut, relut, puis passa elle-même un doigt sur l'encre plus sombre, exactement comme lui un peu plus tôt.
« Joos Verlinden n'a jamais existé, dit-elle après un moment. Ou s'il a existé, ce n'est pas lui qui était sur cette table hier soir. — Comment tu peux en être sûre ? — Je ne peux pas en être sûre. » Elle se redressa, croisa les bras, et Anton reconnut cette expression précise, celle qu'elle prenait quand elle réfléchissait à voix haute pour elle-même autant que pour lui. « Mais réfléchis. Si tu voulais faire disparaître un corps encombrant des registres, tu ne rédigerais pas un mensonge vague. Tu choisirais quelqu'un de vérifiable — un vrai docker, avec une vraie adresse, quelqu'un dont la famille ne posera pas de questions parce qu'il buvait déjà trop et traînait déjà sur les quais la nuit. Quelqu'un dont la mort accidentelle ne surprendra personne. »
Anton la regarda, et pas pour la première fois se dit que le Cabinet Gris allait avoir beaucoup de chance, le jour où elle finirait par y entrer. « Ça voudrait dire que quelqu'un connaît suffisamment bien ce quartier pour savoir quel nom emprunter sans éveiller de soupçons. — Ou quelqu'un a fait des recherches. Ce qui prend du temps. Ce qui veut dire que ce n'était pas improvisé. » Elle tapota la page du doigt. « Ce n'est pas quelqu'un qui a paniqué en apprenant qu'un cadavre bizarre traînait dans une morgue municipale, Anton. C'est quelqu'un d'organisé qui savait exactement quoi faire, et qui l'a fait proprement. »
Il rangea le jeton — qu'il gardait, ces derniers temps, plus par réflexe que par choix, contre sa poitrine plutôt que dans sa poche — pour le lui montrer une fois de plus à la lumière de la lampe, cherchant un détail qu'ils auraient tous deux pu manquer.
Ce fut en le posant, un instant, sur sa paume ouverte que Lena se figea.
« Anton. Ta main. »
Il baissa les yeux. Une fine pellicule de givre, à peine visible, s'était formée en un cercle presque parfait autour du jeton — et en son centre, comme le reflet d'une pièce de monnaie sur une vitre embuée, le même croissant fendu que sur la fenêtre de sa chambre, la nuit précédente.
Il referma la main d'un coup, et le givre disparut aussi vite qu'il était apparu, ne laissant qu'une trace d'humidité sur sa paume.
« C'est la deuxième fois, dit-il, plus pour lui-même que pour elle. — La deuxième fois que quoi ? — Le même dessin. Hier soir, sur ma fenêtre. Maintenant, ici. » Il rouvrit lentement la main, comme s'il s'attendait à ce que le phénomène se reproduise sur commande, et fut presque déçu de ne trouver que le jeton, froid et silencieux. « Ce n'est pas un hasard. — Non, dit Lena, d'une voix plus basse qu'avant. Je ne crois pas non plus. »
Ils n'eurent pas le temps d'aller plus loin. Osselin passa la tête par la porte de la salle des tables, son air habituellement bourru chargé de quelque chose qu'Anton ne lui avait encore jamais vu — pas de la peur, exactement, mais une prudence inhabituelle, comme un homme qui pesait ses mots avant de les prononcer pour la première fois de sa vie.
« Greffier. Un mot. »
Anton s'approcha, laissant Lena refermer discrètement le registre derrière lui.
« Quelqu'un est passé, cet après-midi, avant que tu n'arrives, dit Osselin, à voix basse, comme si les murs pouvaient répéter la conversation à qui de droit. Un homme du Cabinet — enfin, il portait les insignes, en tout cas. Il a posé des questions sur le noyé du Quai des Brumes. Sur qui l'avait examiné hier soir. »
Quelque chose de froid se referma sur la poitrine d'Anton, sans rapport, cette fois, avec la marque sur son bras. « Qu'est-ce que tu lui as dit ? — La vérité. Que c'était toi. » Osselin fronça les sourcils, comme si la question suivante lui coûtait plus qu'il ne voulait l'admettre. « Il n'a pas semblé surpris, Anton. C'est ça, le problème. Il n'a pas eu l'air de l'apprendre. Il a eu l'air de le confirmer. »
Il n'ajouta rien de plus, se contentant de retourner vers son bureau avec la démarche un peu trop rapide d'un homme qui espérait ne plus jamais avoir à reparler de cette visite.
Anton resta immobile un long moment, le jeton toujours serré dans sa paume, sentant contre sa peau la fraîcheur familière qui, il le savait désormais, n'attendait qu'une bonne raison pour redevenir autre chose.