Chapitre 2
Ils marchèrent un moment sans parler, ce qui, avec Lena, n'arrivait jamais sans raison.
C'est elle qui rompit le silence, une fois qu'ils eurent tourné dans une ruelle assez étroite pour que la Rotonde disparaisse derrière eux. « Tu vas me dire ce que tu caches sous ta manche, ou je dois deviner toute seule ? — Ce n'est rien. — Anton Verrou. » Elle avait cette façon de prononcer son nom entier qui ne laissait aucune place à l'esquive — héritée, il le soupçonnait, de sa mère, qui l'utilisait exactement de la même manière sur les locataires en retard de loyer. « Je t'ai vu retourner ta main comme si elle allait exploser. Je ne suis pas idiote. — Je sais que tu n'es pas idiote. » Il chercha quelque chose à ajouter et ne trouva que la vérité, ce qui, pour une fois, ne l'arrangeait pas du tout. « Je ne sais pas ce que c'est. C'est venu pendant... pendant que j'étais dedans. »
Lena s'arrêta net, ce qui l'obligea à s'arrêter aussi. À la lueur grise du petit matin, sans la foule et les Scribes autour d'eux, elle avait l'air moins d'une future Inspectrice et plus d'une fille de seize ans terrifiée pour son ami — ce qui, décida-t-il, était pire à regarder que la pitié des gradins.
« Montre-moi. »
Il hésita. Puis, parce que c'était Lena, et parce qu'il avait déjà décidé, sans se l'avouer complètement, qu'il ne pourrait pas porter ça tout seul très longtemps, il remonta sa manche.
La ligne grise n'avait presque pas changé depuis la Rotonde — toujours aussi fine, toujours confinée entre la paume et le poignet — mais à la lumière du jour, elle avait quelque chose de plus insultant qu'effrayant, comme une égratignure qui refusait de cicatriser normalement.
Lena l'observa longtemps sans la toucher. « Ça fait mal ? — Pas maintenant. — Et tout à l'heure ? — Un peu. »
Ce n'était pas tout à fait un mensonge. C'était juste très en dessous de la vérité, et Lena, à son air, le savait probablement aussi bien que lui.
« Le Cabinet Gris devrait voir ça », dit-elle enfin, sans conviction — elle connaissait la réponse avant même de la proposer. « Le Cabinet Gris vient de m'inscrire comme Sans-Rang devant deux cents personnes. Je ne vais pas aller frapper à leur porte pour leur montrer autre chose qu'ils ne sauront pas classer non plus. »
Elle ne discuta pas ce point-là. C'était, il le savait, l'un des avantages d'avoir grandi avec quelqu'un d'aussi méfiant envers l'autorité que lui — pour des raisons différentes, mais tout aussi bonnes.
« Alors on ne dit rien à personne, dit-elle enfin. Pas encore. » Elle prononça on avec une fermeté qui ne laissait pas de place à la discussion, et Anton se surprit à en être reconnaissant plus qu'autre chose. « Mais si ça empire, Anton, je me fiche de ce que tu en penses. — D'accord. — Et n'essaie pas de faire semblant d'aller bien devant ta grand-mère. Elle voit clair à travers toi depuis que tu as cinq ans. »
C'était, malheureusement, également vrai.
Elle toucha, du bout des doigts, le petit ruban gris qu'un Scribe lui avait épinglé au col avant qu'ils ne sortent — la marque du Rang d'Argent, encore raide de sa boîte. Elle parut sur le point de dire quelque chose à ce sujet, une excuse ou une justification qu'Anton n'aurait pas su comment recevoir, et se ravisa.
« Je viendrai demain, dit-elle simplement. Après le travail. — Il y a école du Cabinet à préparer. Tu n'as pas à— — Je viendrai demain », répéta-t-elle, sur un ton qui fermait la discussion aussi sûrement que la porte de la Rotonde derrière eux, et elle partit vers le pont sans se retourner, son ruban gris déjà à moitié caché sous son col relevé contre le froid.
Le Bas-Ferrenuit s'éveillait lentement autour de lui pendant qu'il rentrait, comme s'il avait, lui aussi, une bonne raison de ne pas se presser. Les premiers ouvriers descendaient vers les quais en groupes silencieux, le col remonté, la gamelle sous le bras ; un boulanger relevait son rideau de fer avec un fracas qui semblait, ce matin-là, personnellement dirigé contre Anton. La brume qui n'avait pas quitté le fleuve de la nuit s'effilochait doucement au-dessus des toits, sans jamais se lever tout à fait — elle ne se levait jamais tout à fait, ici, quoi qu'en disent les almanachs.
Personne ne le regarda deux fois. C'était étrange, se dit-il, de porter quelque chose d'aussi lourd que Sans-Rang et de découvrir que, dans une rue pleine d'inconnus fatigués, ça ne pesait rien du tout. Ça pèserait plus tard, il le savait. Ça pesait déjà, quelque part entre ses côtes, en attendant le bon moment pour se rappeler à lui.
L'immeuble où vivaient Anton et Solange se tenait au bout de la rue des Tanneurs, assez proche de la Sombreau pour qu'on entende, certaines nuits, le clapot du fleuve contre les fondations comme une respiration lente sous les planchers. Cinq étages, dont les trois derniers penchaient légèrement vers l'ouest — un défaut de construction que le propriétaire refusait obstinément d'appeler ainsi.
Anton monta les escaliers deux à deux, plus par habitude que par urgence : Solange ne dormait jamais vraiment avant qu'il ne soit rentré, quelle que soit l'heure, et il avait appris depuis longtemps que la faire attendre plus que nécessaire ne faisait qu'empirer l'interrogatoire qui suivait.
Elle était assise près de la fenêtre quand il entra, une couverture sur les genoux malgré la chaleur du poêle, une tasse froide depuis longtemps posée sur l'accoudoir. Elle ne se leva pas — elle ne se levait plus très vite, ces derniers temps, et tous deux évitaient d'en parler avec le même soin — mais ses yeux firent le tour de son visage avant même qu'il n'ait refermé la porte, cette inspection rapide et sans appel qu'elle pratiquait depuis toujours.
« Alors ? »
Un seul mot. Elle n'avait jamais eu besoin de plus.
Anton posa son sac, retira son gilet, prit le temps de suspendre les deux à la patère près de la porte — n'importe quoi pour retarder d'une seconde de plus ce qu'il allait devoir dire. « Sans-Rang. »
Le silence qui suivit dura plus longtemps qu'il ne l'aurait cru possible dans une pièce aussi petite.
« Sans-Rang, répéta Solange, comme si le mot avait besoin d'être goûté deux fois pour qu'on en confirme le mauvais goût. » Puis, avec une brusquerie qui prit Anton de court : « Assieds-toi. Tu as l'air d'un homme qui vient de perdre un pari qu'il n'a même pas fait exprès de jouer. »
Il s'assit. Elle se pencha vers lui, avec la lenteur prudente de quelqu'un qui savait exactement combien ça lui coûterait de se relever ensuite, et ajusta d'un doigt le monocle qui avait glissé de travers sur son nez pendant la course.
« Il te va toujours aussi mal qu'à lui, dit-elle, avec un sourire qui n'atteignit pas tout à fait ses yeux. Il le portait de travers aussi, tu sais. Toute sa vie. Même après qu'on lui a tout pris, il n'a jamais réussi à s'en débarrasser correctement — ni à le porter droit. »
C'était, comprit Anton, la première fois qu'elle mentionnait son grand-père depuis des mois. Il n'osa pas la pousser à en dire plus, et elle ne lui en laissa pas le temps : son regard avait déjà glissé vers la fenêtre, vers la brume qui commençait à peine à se lever sur les toits d'en face.
« Tu sais ce qu'il m'a dit, la première fois qu'on lui a repris quelque chose qu'il pensait avoir mérité pour toujours... » Elle s'arrêta elle-même, secoua la tête, comme si elle avait failli ouvrir une porte qu'elle gardait fermée depuis des années par pure discipline. « Non. Ce n'est pas le moment. — Le moment pour quoi ? » demanda Anton, curieux malgré lui, et pas pour la première fois cette nuit-là.
Solange lui adressa un regard qui, quelques années plus tôt, l'aurait fait taire immédiatement. « Le moment de te raconter la seule autre fois où j'ai vu quelqu'un dans cette famille perdre un rang qu'il pensait avoir mérité. » Elle laissa la phrase flotter juste assez longtemps pour qu'Anton comprenne qu'elle ne comptait pas la terminer ce soir. « Demain. Ou un autre jour. Pas ce soir — tu tiens à peine debout, et moi je ne raconte pas bien les histoires importantes quand je suis fatiguée. Ça les rend trop courtes, et celle-là ne mérite pas d'être racontée en trois phrases. »
Elle tendit la main — pas pour le toucher, juste pour montrer qu'elle en avait envie — et la reposa sur la couverture avant qu'Anton n'ait eu le temps de s'en approcher.
« Sans-Rang n'a jamais empêché personne de manger, mon garçon. Ça empêche juste les gens de te regarder correctement pendant qu'ils ne te nourrissent pas non plus. On s'en sortira. On s'en est déjà sortis avec moins. »
C'était, décida Anton, la version de Solange d'une consolation — brutale, pratique, et sincèrement plus réconfortante que n'importe quelle sympathie polie qu'on aurait pu lui offrir à la Rotonde.
Il faillit lui parler du jeton. Il faillit, aussi, remonter sa manche et lui montrer la marque, la laisser deviner ce qu'elle en penserait, elle qui semblait toujours en savoir plus qu'elle n'en disait sur tout ce qui touchait à leur famille et à ce qu'elle avait perdu.
Il ne fit ni l'un ni l'autre. Pas parce qu'il ne lui faisait pas confiance — mais parce qu'il avait déjà vu, ce soir, ce que ça faisait de porter le poids de la vérité de quelqu'un d'autre, et il n'était pas prêt à lui en donner davantage à porter, pas avant de savoir lui-même ce qu'il portait.
Sa chambre — un mot généreux pour un renfoncement fermé par un rideau, juste assez large pour un matelas et une caisse retournée en guise de table — sentait toujours un peu le savon noir et le bois humide. Anton s'assit sur le matelas sans allumer la lampe, laissa la nuit finir de s'écouler par la petite fenêtre qui donnait sur la cour, et sortit le jeton de laiton de sa poche pour la première fois depuis la Rotonde.
Il tenait froid, comme toujours, malgré la chaleur de sa poche. Il le fit tourner entre ses doigts, à la recherche d'un détail qu'il aurait manqué la première fois — un nom gravé, une date, n'importe quoi — et ne trouva rien de plus que ce croissant fendu, indifférent à son examen.
C'est en le reposant sur la caisse qu'il sentit, enfin, la journée entière lui tomber dessus d'un coup.
Ce n'était pas la peur de tout à l'heure, dans l'Antichambre — celle-là avait eu au moins la décence d'être immédiate, animale, terminée en quelques minutes. Celle-ci était plus lente, plus honteuse : l'image des gradins qui murmuraient, le mot Sans-Rang prononcé par un Scribe qui essayait d'être gentil et n'y parvenait qu'à moitié, le visage de Solange qui avait fait de son mieux pour ne rien montrer et n'y était pas non plus complètement parvenue.
Anton porta les mains à son visage, les coudes sur les genoux, et laissa passer, en silence, ce qu'il n'avait pas eu le droit de laisser passer devant qui que ce soit d'autre ce soir-là.
Ce fut la chaleur qui l'avertit en premier — pas la brûlure sourde d'avant, mais quelque chose de plus vif, presque électrique, qui remontait de sa paume droite le long de l'avant-bras. Il retira les mains de son visage juste à temps pour voir la ligne grise s'épaissir, se ramifier, comme de l'encre renversée sur du buvard, gagnant du terrain vers le coude à une vitesse qui n'avait rien de rassurant.
« Non, non, non— » Il ne sut même pas s'il l'avait dit à voix haute ou seulement pensé assez fort pour que ça y ressemble. Il pressa sa main gauche sur l'avant-bras droit, comme si ça pouvait suffire à contenir quelque chose qui n'obéissait à aucune règle qu'il connaissait, et sentit, sous sa paume, la peau se réchauffer encore, puis — aussi soudainement que c'était venu — refroidir.
La ramification s'arrêta net à mi-chemin du coude. Pas parce qu'il avait fait quoi que ce soit pour l'arrêter. Simplement parce qu'elle avait, semblait-il, décidé que c'était suffisant pour ce soir.
Anton resta immobile un long moment, le souffle court, écoutant à travers le rideau si Solange avait entendu quelque chose. Rien ne bougea de l'autre côté.
Ce fut seulement en reprenant son souffle qu'il remarqua l'odeur — légère, presque imperceptible sous celle du savon noir et du bois humide. De la cendre. La même que celle qu'il avait trouvée, quelques heures plus tôt, sur la langue d'un homme qui n'aurait pas dû avoir les yeux ouverts.
Il regarda la petite fenêtre. Une fine couche de givre s'y était déposée, alors que la nuit n'était même pas particulièrement froide — un givre qui, en son centre, dessinait quelque chose qu'Anton mit un instant de trop à reconnaître, parce qu'une partie de lui refusait activement de le faire.
Un croissant. Fendu par un trait vertical.
Il l'observa jusqu'à ce que la chaleur de la pièce le fasse fondre, trait par trait, ne laissant qu'une coulée d'eau sur le bois de la fenêtre, puis sortit son carnet de sous le matelas pour noter, d'une écriture qui tremblait un peu plus que d'habitude :
Ne se contrôle pas. Réagit à la peur, pas à la volonté. Laisse une trace physique visible pendant la réaction — vérifier si ça se reproduit, et si la trace dure plus longtemps la prochaine fois.
Puis, en dessous, après une hésitation :
Ne rien dire à Solange. Pas encore.
Il referma le carnet, le glissa sous le matelas, et resta longtemps éveillé à regarder l'endroit où le givre avait été, en se demandant laquelle des deux phrases qu'il venait d'écrire lui coûterait le plus cher, à la fin.