Chapitre 1
Le premier noyé de la nuit avait les yeux ouverts.
Ce n'était pas censé arriver. L'eau du port fermait les paupières aussi sûrement qu'elle gonflait les doigts — Maître Osselin le répétait à qui voulait l'entendre, et Anton Verrou, seize ans, greffier de nuit à la Morgue Municipale de Ferrenuit depuis dix-huit mois, n'avait jamais eu de raison d'en douter. Jusqu'à ce soir.
Il posa sa lampe à gaz sur le rebord de la table de marbre, vissa son monocle de cristal sur l'œil droit — le seul bien de quelque valeur qu'il possédait, hérité d'un grand-père qu'il n'avait jamais connu et dont Solange ne parlait qu'à mots comptés — et se pencha, un carnet de compte dans une main, un crayon mâchouillé dans l'autre. L'homme — la fiche du Quai des Brumes disait inconnu, pêché près de l'appontement neuf, présumé matelot — le regardait sans le voir, deux billes ternes dans un visage bleui par le froid. Pas de larmes de sel figées au coin des cils. Pas d'irritation. Comme s'il avait simplement fermé les yeux et choisi, à un moment précis, de ne jamais les rouvrir tout à fait, puis de les rouvrir quand même.
Anton nota l'anomalie dans la marge, d'une écriture serrée qui économisait le papier. Yeux ouverts. Cornée sèche malgré immersion signalée de six heures. Vérifier.
Il souleva la lèvre supérieure du cadavre du bout d'une pince, par habitude plus que par nécessité — Osselin voulait toujours les dents comptées — et s'arrêta. Une poussière grise, presque de la cendre, tapissait le palais et la langue. Pas de sable. Pas d'algue. De la cendre, dans la bouche d'un homme repêché en mer.
« Tu ne t'es pas noyé », dit Anton à voix basse, plus pour s'entendre réfléchir que pour informer qui que ce soit.
Il posa deux doigts sous la mâchoire, chercha la texture de la peau derrière l'oreille — c'était l'un des rares tours qu'Osselin lui avait montré sans grommeler, celui qui distinguait un corps immergé vivant d'un corps jeté à l'eau une fois mort. Chez un noyé véritable, la peau se fripe partout, uniformément, comme un fruit trop mûr. Chez celui-ci, seuls les mains et les pieds portaient les marques de l'eau. Le torse, lui, était resté sec sous les vêtements trempés — juste assez longtemps pour que la peau n'ait pas eu le temps de boire.
On l'a habillé et jeté après. Pas une intuition. Une addition. Anton referma le carnet sur cette ligne-là avec la satisfaction précise et un peu honteuse qu'il ressentait chaque fois qu'un cadavre lui racontait une histoire que personne d'autre n'avait pris la peine d'écouter.
C'est en desserrant les doigts raidis de l'homme — protocole, effets personnels, article douze du registre — qu'il trouva le jeton.
Un disque de laiton, gros comme une pièce de deux couronnes, froid contre sa paume malgré des heures passées dans un poing fermé. D'un côté, rien. De l'autre, un croissant fendu par un trait vertical, gravé fin, presque effacé par l'usure — un symbole qu'Anton n'avait jamais vu dans aucun des registres de Blasons affichés à l'entrée de la morgue, et il les avait tous lus, un à un, les soirs où l'ennui pesait plus que le sommeil.
Le règlement était clair là-dessus. Article seize : tout objet ne correspondant à aucun Blason enregistré doit être signalé sans délai au Cabinet Gris. Anton connaissait l'article par cœur, comme il connaissait le prix que coûtait de le suivre à la lettre un soir comme celui-ci : un Inspecteur convoqué en pleine nuit, la morgue mise sous scellés jusqu'au matin, Osselin réveillé et furieux, et lui, Anton, encore là à répondre à des questions quand la cloche de la Rotonde sonnerait l'heure de sa propre Veillée.
Il retourna le jeton entre ses doigts. Puis il le glissa dans la poche intérieure de son gilet, referma le registre sur une ligne plus prudente — effets personnels : néant — et se dit qu'il s'en occuperait demain, une fois qu'il aurait un rang à son nom et plus rien à perdre en le signalant en retard.
C'était, il le comprendrait bien plus tard, la première décision qu'il prenait en pleine connaissance de ce qu'elle coûterait. Pas la dernière.
La grand-mère d'Anton, avant qu'il ne parte prendre son service trois heures plus tôt, lui avait fait promettre trois choses en agitant sa cuillère de soupe comme une baguette de commandement : rentrer entier, ne pas se laisser marcher dessus par Osselin, et — surtout, surtout — ne pas être en retard à sa Veillée.
« J'irai la faire à ta place si tu traînes, avait dit Solange Verrou, et crois-moi, mon garçon, ils me donneront un meilleur rang que le tien rien que pour se débarrasser de moi plus vite. »
Il avait ri. Il pensait à ça, maintenant, en courant dans les ruelles du Bas-Ferrenuit avec le jeton de laiton qui lui battait contre les côtes à chaque foulée, la brume du petit matin lui piquant les poumons et embuant le verre de son monocle.
Le plus court chemin vers la Rotonde passait par le Pont des Scribes, et Anton le prit sans ralentir, comme il l'avait toujours fait, en évitant par réflexe de croiser le regard des statues qui le bordaient — treize silhouettes de pierre usée, penchées sur le fleuve comme si elles cherchaient quelque chose qu'on leur avait volé. La brume montait de la Sombreau en volutes basses, si épaisses qu'on distinguait à peine les lanternes à gaz de l'autre rive, juste des halos jaunes suspendus dans le gris. Quelque part derrière lui, une cloche sonna un coup creux — pas celle de la Rotonde, une autre, plus lointaine, dont Anton n'avait jamais su dire d'où elle venait exactement.
Il ne s'arrêta pas pour le vérifier. On ne s'arrêtait pas sur le Pont des Scribes, la nuit. C'était une règle qu'on n'apprenait à personne : on la comprenait, ou on ne recommençait pas l'erreur deux fois.
La Rotonde grise se dressait au bout de la rue des Scribes, ses dômes de verre fumé déjà éclairés de l'intérieur d'une lumière blafarde — la couleur exacte, pensa Anton, de quelque chose qui vous regarde sans vous voir.
Lena Voss l'attendait sur les marches, bras croisés, sa robe grise de circonstance déjà tachée de boue au bas de l'ourlet.
« Tu es en retard, annonça-t-elle, comme si c'était une découverte scientifique. — Il y avait un cadavre. — Il y a toujours un cadavre. C'est ton métier. » Elle le détailla des pieds à la tête, remarqua le col de travers, la manche encore humide, et son ton se radoucit d'un cran. « Osselin t'a encore fait laver les tables tout seul ? — Quelque chose comme ça. »
Il ne mentionna pas le jeton. Ce n'était pas qu'il ne faisait pas confiance à Lena — il lui faisait confiance plus qu'à quiconque à Ferrenuit, elle qui avait grandi dans l'immeuble d'en face, qui savait exactement combien de fois par mois il ne mangeait qu'un seul repas pour que Solange en ait deux — mais parce que dire la chose à voix haute la rendrait réelle, et il n'avait pas le temps, ce soir, d'ajouter une réalité de plus à celles qu'il portait déjà.
« Tu as une idée de ce que tu vas recevoir ? » demanda-t-il plutôt, pour changer de sujet autant que par curiosité sincère.
Lena eut ce sourire en coin qu'elle réservait aux questions dont elle avait déjà décidé la réponse. « Quelque chose d'assez solide pour qu'on me laisse entrer à l'École du Cabinet. Rang d'Argent, minimum. Je ne passe pas dix ans à espionner les voisins pour l'Office des Loyers, Anton. Je veux le badge d'Inspectrice, et je veux m'en servir pour de vrai — pas pour humilier des gens comme nous devant leur propriétaire. »
Elle le disait sans grandiloquence, de la même voix qu'elle aurait utilisée pour annoncer le prix du pain. C'était l'une des choses qu'Anton préférait chez elle : elle ne rêvait jamais à voix haute sans avoir déjà calculé le chemin pour y arriver.
« Et toi ? demanda-t-elle. Rang de Cuivre et une place de commis quelque part, je suppose ? — Je demande juste à ne pas m'évanouir devant tout le monde. »
Elle rit — un vrai rire, bref et sans façon — et le poussa du coude vers les portes qui s'ouvraient déjà, où un flot d'adolescents en gris s'engouffrait sous le regard immobile des Scribes Gris postés de part et d'autre, leurs robes couleur de cendre mouillée, leurs mains gantées tenant chacune une coupe peu profonde.
L'intérieur de la Rotonde ressemblait à ce qu'Anton imaginait de l'intérieur d'une horloge : des gradins concentriques, un puits central où reposait la Fontaine — un bassin de pierre noire rempli d'un liquide plus épais que de l'eau, plus terne que de l'huile, qui n'ondulait jamais, même quand on y trempait quelque chose.
Un Scribe Gris appela les noms un par un. Chaque adolescent descendait, recevait dans une coupe une goutte prélevée à la Fontaine, la buvait, et s'effondrait presque aussitôt sur le tapis prévu à cet effet — pas endormi, pas évanoui, quelque chose entre les deux que personne n'avait de mot correct pour décrire. Puis, quelques minutes plus tard, un mot apparaissait, tracé de lui-même en lettres grises sur le front du dormeur, lisible seulement par les Scribes, et l'adolescent se réveillait avec un rang.
Anton regarda Lena descendre quand son nom fut appelé, la vit boire sans trembler, la vit s'affaisser avec une grâce presque étudiée. Il compta les secondes. Cent quarante-trois, avant que les lettres n'apparaissent sur son front et qu'un murmure approbateur ne parcoure les gradins. Rang d'Argent. Elle se réveilla en souriant avant même d'ouvrir les yeux, comme si elle avait senti le mot se former.
Puis ce fut à lui.
Le liquide de la Fontaine avait un goût de métal froid et de quelque chose de plus vieux que le métal. Anton le sentit descendre, sentit le monde s'incliner d'un coup — et puis il n'y eut plus de Rotonde du tout.
Il se tenait dans un endroit sans sol ni ciel, seulement une étendue grise qui semblait à la fois toute proche et infiniment lointaine, comme un plafond bas dans le noir. Ce n'était pas ce que Lena lui avait décrit de sa propre Veillée, l'an dernier au réfectoire, quand elle avait raconté « une pièce, une porte, un mot au-dessus » avec l'assurance de quelqu'un qui ne se rend pas compte à quel point c'est étrange.
Anton n'avait pas de pièce. Pas de porte. Juste le poids du jeton de laiton, qu'il sentait contre sa poitrine bien qu'il n'ait, dans ce rêve, ni gilet ni poche.
Une silhouette se déplia devant lui, dans la brume — pas marchant, plutôt présente, comme une tache d'encre qui se serait décidée à prendre une forme humaine sans être tout à fait sûre du résultat. Grise du sommet du crâne jusqu'aux pieds, sans traits qu'Anton pouvait fixer plus d'une seconde sans que son regard ne glisse ailleurs.
Il eut peur. Une peur simple, animale, qui lui vida les jambes et lui rappela — trop tard pour que ça serve à quoi que ce soit — qu'il n'était censé être ici que pour recevoir un mot sur son front, pas pour se tenir devant quelque chose qui n'aurait jamais dû savoir qu'il existait.
Tu ne devrais pas être là, dit la silhouette — ou peut-être que la phrase se forma simplement dans l'air, sans bouche pour la porter. Il y avait de la surprise dans la voix. Pas de colère. Ce qui, d'une certaine manière, terrifiait davantage. Tu portes ce qui m'a échappé.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez », mentit Anton — et sa voix, en sortant, n'avait rien de la fermeté qu'il aurait voulu lui donner.
La forme grise ne le contredit pas. Elle se contenta de se pencher — ou de donner l'impression de le faire, sans qu'aucune articulation ne bouge vraiment — jusqu'à ce qu'Anton sente sur sa paume droite quelque chose qui n'était ni une main ni une brûlure, mais qui empruntait un peu des deux.
Je ne peux pas reprendre ce qui est déjà à toi, dit-elle enfin, avec quelque chose qui ressemblait, horriblement, à du regret. Alors je vais te laisser le garder. On verra ce qu'il en reste de toi.
Le froid vint après, pas avant — Anton eut le temps de sentir sa paume droite le brûler, un trait fin qui remontait du creux de la main vers le poignet, avant que le gris n'avale tout, silhouette comprise, et que la Rotonde ne le reprenne d'un coup, comme une main qui referme un livre.
Il rouvrit les yeux sur le tapis, la joue contre la pierre froide, le cœur battant si fort qu'il l'entendait dans ses oreilles. Autour de lui, les gradins s'étaient tus.
Il chercha les lettres du bout des doigts sur son propre front, comme si ça pouvait aider, et vit dans le silence gêné des Scribes Gris ce qu'il n'avait pas encore compris lui-même : rien n'était apparu. Pas un mot. Pas une lettre. Un front nu, sous une lumière qui semblait soudain plus blanche, plus accusatrice.
« Anton Verrou, dit enfin le Scribe le plus âgé, d'une voix qui essayait d'être neutre et n'y parvenait qu'à moitié. Aucun Blason enregistré. »
Un murmure roula dans les gradins — pas cruel, pire que cruel : de la pitié, distribuée à voix basse par des gens qui ne le connaissaient pas et ne le connaîtraient jamais. Sans-Rang. Le mot le plus laid qu'on puisse prononcer dans la bonne société de Ferrenuit, réservé d'ordinaire aux histoires qu'on racontait pour faire peur aux enfants trop sûrs d'eux.
Anton se releva sans attendre qu'on l'y aide. Il chercha Lena des yeux et la trouva déjà debout, son sourire de tout à l'heure effacé, remplacé par quelque chose de plus dur — de la colère, comprit-il, dirigée non pas contre lui mais contre la salle entière et son murmure poli.
Ce fut seulement en descendant les marches, la main de Lena serrée autour de son bras comme un rempart, qu'Anton sentit la brûlure reprendre au creux de sa paume droite. Il la retourna, discrètement, à l'abri des regards.
Une ligne d'un gris presque noir courait de sa paume à son poignet, fine comme un trait de plume — et froide, comme si elle n'avait pas fini de décider où s'arrêter.
« Anton. » Lena avait suivi son regard. Elle ne posa pas de question — pas devant la foule, pas alors que la nouvelle de son rang allait courir le Bas-Ferrenuit avant même qu'ils n'y soient rentrés — mais sa main se resserra un peu plus fort sur son bras, et ça, au moins, n'avait besoin d'aucune explication.
Sans-Rang, avait dit le Scribe. Anton n'avait aucune raison d'en douter : il n'avait ni mot sur le front, ni Blason, ni rang à annoncer à sa grand-mère ce soir. Rien que cette ligne grise qui remontait son bras, et une phrase qu'il était seul à avoir entendue.
On verra ce qu'il en reste de toi.
Il referma le poing sur la brûlure et se dit qu'il avait, au moins, jusqu'au matin pour trouver comment ne pas avoir peur.