Chapitre 486
Chapitre 486
« Qu’est-ce que c’est ? »
Les yeux de Tesserina tremblèrent.
Une vague de mana colossale, différente de tout ce qu’elle avait pu ressentir auparavant, les submergea.
À l’exception des dragons, elle n’avait jamais senti une forme de vie dotée d’une telle présence.
Il s’agissait d’un type d’onde de mana inédit, quelque chose qui dépassait son expérience et sa compréhension.
Au loin, un raz-de-marée de mana déferlait vers eux comme une mer vivante.
C’était le résultat de la puissance de la créature se heurtant au mana ambiant.
« Qu’est-ce que… ? »
Concentrant son mana dans ses deux mains, Tesserina fixa le ciel lointain.
Paaang !
Les cieux bleus se déchirèrent alors qu’une chose massive y faisait passer sa tête.
Les yeux de Levin et Lemura s’écarquillèrent, manquant de se rompre sous le choc.
« Un serpent ? »
« Sa… sa tête a des cornes. »
Ce qui émergea des nuages pour s’approcher de Gaia était un serpent colossal,
dont la longueur dépassait allègrement les cent mètres.
Comme l’avait dit Lemura, une paire de cornes jaillissait de son front.
Elles semblaient trop petites pour la chasse, purement décoratives, ou peut-être symboliques.
Ssrrrk !
Tel un serpent à sonnettes glissant sur le sable, le serpent géant ondulait dans le ciel, se rapprochant de Gaia.
Un serpent sans ailes nageant dans les airs ; la vision était si irréelle qu’aucun d’entre eux ne put dire un mot.
« Ugh… »
« Ah… »
Levin et Lemura gémirent simultanément.
Leurs yeux étaient devenus vitreux, perdant toute mise au point.
Le simple fait de croiser le regard du serpent à distance avait suffi à capturer leur esprit.
Tel était son rang, si élevé que même deux Éveillés de haut niveau virent leur âme opprimée en un instant.
―Piii !
Le cri de Gaia retentit.
C’était un avertissement, une menace dirigée droit vers le serpent.
S’il s’approchait davantage, Gaia ne resterait pas immobile.
Le corps de Gaia mesurait plus de quarante mètres de long ; ce n’était pas aussi immense que le serpent, mais cela restait colossal selon n’importe quel standard.
Et dans le monde des bêtes, la taille seule était une arme redoutable.
Bien que plus court, le volume et la masse de Gaia surpassaient ceux du serpent.
C’est peut-être pour cela que le grand serpent s’arrêta, maintenant une distance prudente.
Ss, ss, ss !
Le bruit de sa langue fourchue résonnait dans l’air, étrange et glaçant.
Tesserina fronça les sourcils.
« Est-ce un Léviathan ? »
« Non, c’est différent. Les Léviathans ne peuvent pas voler. »
« Alors tu en as déjà rencontré un ? »
« Cette robe, » dit Zeon en touchant sa manche, « est faite de sa peau. »
« Pas étonnant qu’elle ait l’air spéciale. »
Tesserina laissa échapper un léger son d’admiration.
Mais même en parlant, son attention restait fixée sur le serpent aérien.
Ss, ss, ss… !
Son sifflement devint plus fort, plus aigu, comme s’il avait fini d’évaluer Gaia.
Au moment où une soif de sang brilla dans ces yeux minéraux, Zeon franchit la barrière.
Le vent se rassembla autour de lui, transportant des grains de sable qui soutenaient sa forme.
Les pupilles fendues du serpent se rétrécirent en le repérant.
Ces yeux de prédateur scannèrent Zeon de la tête aux pieds comme un scanner vivant,
puis s’arrêtèrent sur sa robe.
Pendant un bref instant, il tressaillit.
Zeon prit la parole.
« Tu peux le sentir, n’est-ce pas ? C’est la peau de ton semblable, Léviathan. Je l’ai chassé moi-même. »
―Saaah !
Un son étrange et guttural gronda depuis le serpent.
C’était un mélange de menace et d’avertissement.
Zeon fit un pas de plus.
Les yeux du serpent devinrent vicieux, ses grandes mâchoires tressaillant comme prêtes à le dévorer tout entier.
Mais Zeon ne cilla même pas.
« Le Léviathan a essayé la même chose. Il m’a chargé… et est devenu cette robe. Si tu veux le rejoindre, alors approche. »
―Sssaaah !
Le corps du serpent géant ondula, se tendant pour frapper.
C’est alors que Zeon repéra quelque chose : une écaille unique sur son cou, inversée par rapport aux autres.
Le yeok-rin, l’écaille interdite des légendes.
Un fragment de conte ancien lui revint en mémoire : un grand serpent qui n’avait pas réussi à obtenir le Yeouiju, la perle du dragon, et qui ne pourrait donc jamais devenir un véritable dragon.
« Alors tu es un Imugi. »
―Tssaaah !
Le serpent eut une secousse violente, surpris.
Comme Zeon l’avait deviné, c’était un Imugi.
Un serpent qui avait échoué à son ascension, à jamais piégé dans les cieux, entre la terre et la divinité.
Tesserina pencha la tête.
« Imugi ? Il existe une bête pareille ? »
Même elle, qui connaissait presque tous les monstres de Kurayan, n’avait jamais entendu ce nom.
Zeon s’adressa à la créature.
« Si tu comptes dévorer Gaia pour devenir un dragon, abandonne tout de suite. Tu ne pourrais pas le digérer, même si tu essayais. »
Comme pour confirmer ses paroles, une aura sombre et sinistre s’éleva de Gaia.
C’était la malice et la malédiction absorbées par la Faux du Faucheur et le Cristal de Sang.
Si l’Imugi absorbait une telle énergie, il ne s’élèverait pas ; il se désintégrerait et mourrait.
La créature sembla percevoir cette vérité. Elle commença lentement à reculer.
Zeon estima son rang à la classe SS,
le même niveau que le Léviathan qu’il avait abattu.
Même pour lui, ce ne serait pas un combat facile.
Il pourrait gagner s’il donnait tout, mais cela prendrait du temps et comporterait des risques.
Si un combat pouvait être évité, mieux valait ne pas le commencer.
Après avoir fixé Zeon pendant un long moment, l’Imugi se retira davantage, sans jamais rompre le contact visuel.
Puis, enfin, il fit volte-face et s’envola.
Kwaarrr !
Les nuages tourbillonnèrent et le tonnerre gronda dans son sillage.
Quelques instants plus tard, l’Imugi disparut de leur vue.
« Haah… »
« Huuh ! »
Ce n’est qu’alors que les corps de Levin et Lemura se détendirent.
Ils s’effondrèrent sur le dos de Gaia, à bout de souffle, leurs jambes trop faibles pour les porter.
Tesserina desserra ses paumes humides et murmura :
« C’était moins une. Un Imugi, qui l’eût cru… incroyable. »
Ses mains étaient moites de sueur.
Cela faisait une éternité qu’un dragon comme elle n’avait ressenti une telle tension.
Si elle avait été sous sa véritable forme, une bête de classe SS comme celle-là n’aurait représenté aucune menace, une simple bouchée, rien de plus.
Mais là, elle habitait le corps d’une chimère, limitée par ses contraintes.
Si elle avait combattu de front, son réceptacle aurait été instantanément broyé.
Elle se tourna vers Zeon.
« Ce Yeouiju, est-ce qu’il existe vraiment ? »
« Qui sait ? C’est un artefact de légende. Mais à voir comment il regardait Gaia, je dirais que ce qu’il cherche est une cristallisation pure de puissance. »
« Ça se tient. »
Tesserina hocha la tête.
―Piii !
Gaia émit un son plaintif, tournant la tête vers Zeon.
Son corps massif tremblait ; lui aussi avait été profondément effrayé.
Si c’était sa mère, Moby Dick, elle serait peut-être restée de marbre.
Mais Gaia était encore jeune. L’Imugi l’avait terrifié, malgré sa façade courageuse.
Zeon lui caressa doucement la tête.
« Tu as bien fait. Descendons au sol pour nous reposer aujourd’hui. Dors avec nous sous le ciel ouvert. »
―Piii !
« Je sais, je sais, tu n’as pas peur. Une fois que tu auras un peu grandi, tu pourras écraser des créatures comme celle-là sans effort. Alors ne t’en veux pas. »
―Pii !
« C’est ça. Le temps est le remède à tout. Tu deviendras plus grand et plus fort que Moby Dick ne l’a jamais été. »
―Piii ! Pii !
« Tu deviendras une magnifique baleine un jour. »
À ces mots, Gaia leva fièrement la tête, comme satisfait.
Puis, lentement, il commença à descendre vers la terre.
« Ah, la terre ferme… enfin. »
« Haah… haah… »
Levin tomba à genoux, agrippant le sable, tandis que Lemura s’agenouillait à ses côtés, luttant pour stabiliser sa respiration.
La rencontre avec l’Imugi les avait ébranlés jusqu’au plus profond d’eux-mêmes.
Levin, qui pensait avoir tout vu en suivant Zeon à travers d’innombrables batailles, réalisait maintenant à quel point il avait été naïf.
Il existe encore des monstres que je ne peux même pas concevoir. Si je veux un jour survivre face à quelque chose comme ça… je dois devenir plus fort.
Le souvenir d’avoir été paralysé par un simple regard le remplissait de honte.
Mais il savait que cela aussi faisait partie de la progression.
Il était encore jeune. Il avait une marge de progression.
La prochaine fois… je ne me figerai pas si facilement.
Il fit un vœu ferme.
Zeon ne prit pas la peine de le réconforter.
Levin avait progressé trop vite sous sa protection ; sa croissance était rapide, mais protégée.
Et cela s’accompagnait d’une arrogance silencieuse.
La rencontre d’aujourd’hui l’avait balayée.
Son rang ne monterait pas du jour au lendemain, mais s’il continuait à aller de l’avant, il atteindrait le rang S un jour.
Zeon espérait que ce jour viendrait bientôt.
Alors l’Imugi existe vraiment… pensa-t-il. Enfin, avec des choses comme Archelone, la tortue forteresse mobile, qui erre dans le monde, peut-être que ce n’est pas si étrange.
Le monde s’était effondré.
D’anciennes bêtes de Kurayan étaient réapparues, de nouvelles espèces étaient nées,
et même les monstres anciens des légendes s’éveillaient.
En cette ère, rien n’était impossible.
Zeon regarda à nouveau Gaia.
Maintenant posée au sol, la baleine géante restait immobile, exhalant des souffles profonds et lourds.
Autrefois, Gaia était assez petite pour tenir à côté de lui, presque mignonne.
Maintenant, il était bien trop grand pour que ce mot s’applique.
Et pourtant… il y avait toujours quelque chose d’attachant et de doux dans ses yeux.
―Piii ?
Sentant son regard, Gaia cligna de ses grands yeux.
« Ce n’est rien. Tu dois être fatigué, repose-toi. »
―Piii !
« Ouais. Tout va bien maintenant. »
Enfin rassuré, Gaia ferma les yeux et sombra dans le sommeil.
Tesserina se tourna vers Zeon.
« Cet enfant te fait une confiance absolue. Le lien entre vous est remarquable. »
« Nous sommes connectés depuis l’instant de sa naissance. »
« Elle a un potentiel immense. »
« Je sais. »
« Non, tu ne réalises pas. Gaia pourrait être l’espoir de ce nouveau monde, une graine de possibilités infinies. »
« Je sais. »
« Tu ne devrais pas avoir l’air si indifférent. Elle a besoin de soins particuliers. Si elle tombe un jour entre les mains de l’Imugi, le monde perdrait cet espoir et ferait face au désastre. »
« Alors, que suggères-tu ? »
« Tu ne m’as pas entendue ? Elle doit être protégée spécialement. »
« Comment, exactement ? »
« Eh bien, peut-être… »
« Ne me dis pas que tu veux la cacher. Et où ça, Tesserina ? Dans ton repaire ? »
« Ce n’est pas ce que je… »
« Gaia est libre. Personne n’a le droit de l’enfermer, pas même moi. »
La voix de Zeon devint froide.
Tesserina tressaillit à son ton.
Il continua, ferme et inébranlable.
« Ne me dis plus jamais ça. Si Gaia est vraiment l’espoir de ce monde, elle ne pliera pas devant les menaces ou le destin. Son destin la guidera. »
L’enfermer dans une cage sous prétexte de protection reviendrait à la détruire.
La croissance sans risque n’existe pas.
Seuls ceux qui endurent les épreuves et les difficultés peuvent véritablement évoluer, comme Levin l’a fait, comme moi-même, comme Brielle le fait maintenant.
Et Gaia ne sera pas différente.
« N’est-ce pas ? »
Zeon caressa doucement la tête de Gaia endormie.