Chapitre 25
Une voix à l'article de la mort m'appela de derrière la porte. Je me levai en voyant la porte s'ouvrir lentement.
« Na Yeri ? »
Qui était-ce ? N'était-elle pas la personne qui encourageait toujours tout le monde par son attitude joyeuse, aussi sombre que devienne l'ambiance ? J'avais pensé que, quelle que soit la crise qui l'atteindrait, sa nature audacieuse et pleine d'entrain resterait à jamais inchangée.
« Cet enfoiré essaie de tuer son propre ami. Je… je vais mourir avant l'heure à ce rythme… »
Elle apparut, les deux jambes tremblant de façon incontrôlable. Je m'en doutais, mais je n'aurais jamais imaginé voir Na Yeri si épuisée qu'elle arrivait à peine à soutenir son propre corps. La situation avait complètement dépassé mes attentes, et je ne pus que la regarder en silence un instant.
Comment peut-on devenir aussi hagard en quelques heures ?
Je n'arrivais même pas à lui demander si elle allait bien.
« Et Han Seongwoo ? »
« Il a dit qu'il monterait après s'être reposé un peu. Il est encore dans la salle d'entraînement… »
« Elle fait du cinéma. »
Peu après, le coupable de tous ces événements étranges se révéla.
« Hein ?! »
Les yeux de Na Yeri changèrent. Si elle avait été, l'instant d'avant, une bête cachant ses griffes en territoire inconnu, elle semblait maintenant revenue sur son territoire et libérait librement toute son énergie. À en juger par l'éclat féroce de son regard, elle avait dû être sérieusement énervée qu'il la traite de théâtrale.
« Du cinéma ? Tu viens de dire que je fais du cinéma ? Tu devrais rencontrer quelqu'un comme toi et te faire complètement laminer avant d'arrêter de dire des choses pareilles ! »
« Tu t'es bien reposée ? »
« Hé ! Tu ne m'écoutes pas ?! »
Je souris en regardant Na Yeri partir complètement en vrille. Chaque fois qu'elle s'énervait, elle mettait de côté le titre de Maître et se mettait à l'appeler « Hé, toi », « espèce d'enfoiré » et « ce type ». Il y avait quelque chose d'amusant à la voir faire. Bien sûr, si elle savait ce que je pensais, elle pourrait s'offusquer. Venant de l'Association, où la hiérarchie était si clairement définie, je trouvais cette atmosphère tout simplement fascinante.
« Oui. En fait, je regardais les informations sur le donjon et l'Association. »
En disant cela, je me rappelai soudain les informations que j'avais vues plus tôt. Je demandai aussitôt à Cha Seohae :
« Vous saviez qu'un donjon était apparu à une heure du matin aujourd'hui ? »
Cha Seohae resta un moment silencieux avant de tourner son regard vers la télévision derrière moi. Il ne répondit pas. Mais l'expression de son visage, tandis qu'il regardait tranquillement les informations qui passaient à l'écran, était une réponse suffisante.
« Pourquoi vous n'y êtes pas allés ? »
« Ce n'était pas nécessaire. »
« C'était de rang B, non ? »
« Nous n'avons pas un nombre absurde de gens comme l'Association, et notre guilde n'est pas si à court d'argent qu'elle doive nettoyer des donjons de rang B. Plutôt que de nettoyer tous les donjons qu'on croise, on offre des occasions à nos membres et on les aide à se lancer dans les affaires ou dans tout ce qu'ils veulent faire, puis on réalise ainsi des revenus supplémentaires. »
« Hmm. Donc, même si vous êtes une guilde de Hunters, vous ne dépendez pas tant que ça des donjons. »
J'avais supposé que, puisque Baekyang était censée être la meilleure de toutes les guildes, elle devait aussi fréquenter les donjons bien plus souvent. J'avais appris quelque chose que je ne savais pas. J'allais accepter cette explication et passer à autre chose quand…
« Ça y est ! C'est ça ! Je sais pourquoi on n'y est pas allés ! »
Na Yeri, qui était vautrée sur le canapé, bondit soudain sur ses pieds. Je me tournai vers elle, surprise par cette voix forte qui attira instantanément l'attention de tous. Cha Seohae, qui se trouvait entre Na Yeri et moi, se déplaça avec l'agilité de quelqu'un qui avait anticipé exactement cette situation.
« Tais-toi… »
« Il n'y est pas allé parce qu'il craignait que tu dises vouloir venir avec nous ! »
Le bout du doigt de Na Yeri pointait directement Cha Seohae.
« Ha. Sérieusement, cette gamine… »
J'entendis Cha Seohae marmonner un juron à voix basse derrière moi. C'était assez discret pour que Na Yeri ne l'entende peut-être pas, mais, étant relativement proche de lui, je l'entendis clairement.
…Yeri. J'espère qu'un jour tu apprendras à mieux lire l'ambiance. Survis, s'il te plaît.
Tout étant exposé, Cha Seohae admit la vérité.
« Il est vrai que nous n'avions pas besoin d'y aller, et il est vrai aussi que je n'y suis pas allé parce que je craignais que vous disiez vouloir venir. »
Il s'était inquiété pour moi.
Le problème chronique des Hunters de type soigneur, c'était la stigmatisation sociale. Malgré leur petit nombre et leur position importante, ils étaient dispersés, ce qui les rendait peu soudés. L'Association imposait aussi de nombreuses restrictions aux soigneurs, qu'elle jugeait dangereux, ce qui leur rendait difficile l'accès à l'information. Même quand ils entraient dans des donjons, on les traitait souvent comme un poids mort parce qu'ils n'avaient pas la moindre compétence offensive digne de ce nom. Les soigneurs dont l'estime de soi avait été entraînée sans cesse vers le bas détestaient être un fardeau, et je n'étais pas différente. Les gens comme ça tendaient à poursuivre le perfectionnisme. Même après être devenue soigneuse de rang S, je m'étais vite inquiétée de ce que mes compétences n'étaient pas parfaites.
Cha Seohae l'avait remarqué. Il savait que, puisque j'avais tant de foi en Grâce divine, je m'en inquiétais d'autant plus. Et cette anxiété gênait le combat.
« Vous aviez dit que vous alliez appeler les membres de la guilde de type mental et de type nature pour les entraîner après avoir fini avec moi. »
Ah. Elle le lui a dit aussi.
Je fronçai les sourcils en pensant aux membres de la guilde qui avaient promis de garder le secret.
« Ils ne l'ont pas rapporté. Je l'ai découvert tout seul. Comment ne pas remarquer que, le jour même où ils ont appris la faiblesse de Grâce divine, ils ont soudain décidé de rester pour s'entraîner davantage ? »
« … »
« Se surmener ne fera pas disparaître votre faiblesse. »
« … »
« Ou alors mon entraînement n'était-il pas assez dur ? Na Yeri et Han Seongwoo se sont plaints sans arrêt et ont refusé de faire un entraînement supplémentaire. »
« Ah, je ne me plains pas. »
Na Yeri gémit derrière nous. Cha Seohae ne semblait pas disposé à changer de sujet. Il resta debout où il était, attendant ma réponse. Aussi empathique que l'on soit, on ne pouvait pas ressentir complètement les émotions d'autrui. Il ne pourrait jamais comprendre pleinement mon anxiété, et je ne pouvais rien lui dire.
« Ce que j'essaie de dire, c'est… »
Comme je restais silencieuse, le regard fixé dans le vide, Cha Seohae reprit la parole.
« Ne vous surmenez pas. Qui n'a jamais essayé de surmonter ses faiblesses ? Mais si l'Éveil et le Système étaient des choses qu'on pouvait surmonter par le seul effort, tout le monde ne serait-il pas de rang S ? »
« … »
« Bien sûr, si l'entraînement peut calmer votre anxiété, je ne vous en empêcherai pas. Mais je vous dis de prendre soin aussi de votre endurance. »
« Oui, Yeonhee. On est tous dans le même bateau. Fais-nous confiance pour cette fois et vas-y doucement. Si tu ne prends pas soin de toi, même ce qui marchait très bien finira par s'effondrer. »
Na Yeri y alla de ses propres mots.
« Ça veut dire que tu n'es pas la seule à t'inquiéter pour toi. Nous aussi, on s'inquiète pour toi. On est pratiquement une famille, maintenant. »
Leurs paroles réconfortantes me firent réfléchir profondément.
Une famille.
Ils avaient souvent employé le mot « nous » auparavant. C'était la plus grande différence entre eux et les Hunters de l'Association, qui ne travaillaient ensemble qu'au sein d'un réseau d'intérêts mutuels strictement défini. Je me sentais à l'aise en les regardant, car ils n'essayaient jamais de m'écraser avec leur rang dans la guilde ou leur force. Les innombrables moments où je m'étais rabaissée en me considérant comme un fardeau, les inquiétudes sur mon manque de capacités, tout cela semblait disparaître quelque part chaque fois que j'étais avec eux.
« À nous trois, cela aurait suffi, mais, évidemment, nous savions que vous vouliez vous tester dans un vrai combat. Nous ne pouvions pas vous laisser de côté. C'est pourquoi nous avons décidé de ne pas y aller ensemble. »
Même si cela aurait dû suffire, Cha Seohae semblait encore soucieux. Il observa attentivement ma réaction avant d'ajouter :
« Quoi ? Quand est-ce que vous avez décidé ça ? »
« Sans vous, puisque vous ne vous doutez de rien. »
« Han Seongwoo est au courant aussi ? »
« Oui. »
Na Yeri marmonna avec sérieux : « C'est une trahison. Une trahison. »
« Une fois que nous aurons compris ce que l'Association prépare vraiment, vous devrez aller dans des donjons même si vous dites ne pas en avoir envie. Alors reposez-vous bien tant que vous le pouvez. »
« …D'accord. »
J'avais enfin entendu la vraie raison. Quoi qu'il en soit, s'ils n'y étaient pas allés, c'était à cause de moi, mais, d'une façon ou d'une autre, connaître la vérité me rendit le cœur plus léger. Je répondis brièvement avant de baisser légèrement la tête pour éviter le regard de Cha Seohae.
C'était étrange. C'était un endroit où ma relation avec eux avait commencé dans des circonstances loin d'être idéales. De plus, quand j'étais à l'Association, croyant qu'elle respectait les soigneurs, j'avais pensé que je n'aurais jamais rien à voir avec Baekyang, qui s'opposait à elle. Et pourtant, je me sentais à l'aise ici. Maintenant que j'étais partie, tout était devenu limpide. Si l'Association se souciait vraiment des soigneurs, n'aurait-elle pas dû au moins venir me voir poliment et me demander pourquoi j'avais pris cette décision ? Or ceux qui prétendaient protéger la nation non seulement méprisaient les soigneurs, mais agissaient comme s'il importait peu que nous soyons blessés.
Arrêtons d'y penser. Grâce à eux, j'ai pu venir à Baekyang.
J'avais envie de leur dire que j'étais reconnaissante qu'ils s'inquiètent pour moi. Mais le dire honnêtement me paraissait étrangement gênant.
Et puis, il est difficile de le regarder en face.
C'était peut-être parce que leurs intentions étaient si pures, contrairement aux miennes, qui avaient d'abord été de me servir de Baekyang pour me venger. Me tenir face à Cha Seohae, qui m'avait non seulement protégée mais même acceptée comme membre de la guilde, me rendait infiniment plus petite.
« Waouh, Cha Seohae. Ce serait bien que tu prennes soin des vice-maîtres ne serait-ce que la moitié autant que tu prends soin de Yeonhee. »
Heureusement, la plainte de Na Yeri me sauva de ce moment gênant. Je refroidis vite la chaleur qui me montait au visage, tentant d'effacer toute trace d'embarras.
« À quoi bon ? Ils savent se débrouiller. »
Cha Seohae répondit avec indifférence et se dirigea vers la porte.
« Hein ? Tu t'enfuis, là ? Où tu vas ? »
« Je dois aussi voir les autres membres de la guilde. Ils se vexent si je ne m'occupe que de vous deux. »
« …Menteur. Qui voudrait de ce genre d'entraînement alors qu'on a l'impression de mourir rien qu'en s'entraînant avec toi ? »
Naturellement, la question de Na Yeri fut complètement ignorée. Il allait quitter la pièce quand il tourna de nouveau son regard et croisa le mien.
« N'allez pas vous mettre des idées bizarres en tête. »
« D'accord. »
« J'augmenterai l'intensité dès la prochaine séance, pour que vous ne puissiez pas aller faire autre chose de votre côté. Gardez cela en tête. »
« …D'accord. »
C'était la conséquence de mes propres actes, alors je l'acceptai calmement.
« Courage, Yeonhee… Non, courage à nous deux… »
Après le départ de Cha Seohae, Na Yeri se rapprocha de moi et me réconforta.
« Ah. On va aller prendre une glace dehors ? »
Peut-être avait-elle envie de sucré après l'entraînement, car les yeux de Na Yeri s'illuminèrent à l'évocation de la glace. Je pouvais bien passer dans un glacier avec la fiable Na Yeri. J'acquiesçai volontiers.
« Je te protégerai quoi qu'il arrive, alors ne t'inquiète pas ! »
La voir se tapoter fièrement son corps bien entraîné était rassurant. Nous nous hâtâmes de nous préparer à sortir, en oubliant complètement que Han Seongwoo existait.
« J'y pense depuis tout ce temps : chocolat-menthe. Un chocolat-menthe et une fraise, s'il vous plaît. »
Dès notre arrivée au glacier, Na Yeri choisit ses parfums sans la moindre hésitation et passa sa commande. Peut-être était-elle excitée à l'idée de manger une glace, car elle fredonnait toute seule.
« Vous les voulez dans des pots séparés ? »
« Mettez-les ensemble, s'il vous plaît. »
« …Oui. »
Les coins de la bouche de l'employé tressaillirent, comme s'il n'arrivait pas à croire que quelqu'un ose mélanger chocolat-menthe et fraise.
« Tu ne sors pas souvent, n'est-ce pas ? »
« Non. Childeuk m'achetait toujours des choses. Je me sentais déjà mal pour ça, mais c'est agréable de sortir moi-même. »
« Childeuk n'est pas vraiment du niveau à devoir faire tes courses. Tu as vraiment mal choisi ton patron. »
Na Yeri claqua la langue avec compassion. Ses mots me rappelèrent le passé, et j'acquiesçai.
« C'est vrai. Il était plutôt habile. »
« Hein ? Tu as vu Childeuk utiliser ses compétences ? Quand ? »
« Le jour de notre rencontre. J'avais les mains et les pieds attachés. »
« Oh. »
Le visage de Na Yeri, qui était plein de questions, devint soudain grave. J'inclinai la tête devant son silence.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Eh bien. Notre première rencontre était un peu… tu vois ? J'ai l'impression que je n'aurais pas dû demander. »
« Oui. Ce n'était pas une expérience amusante, et ce n'est certainement pas un souvenir sur lequel s'attarder. »
Je secouai la tête en me rappelant que j'avais sincèrement cru que j'allais mourir sur place quand Do Juyeon m'avait poursuivie en voiture. Mais, pour une raison inconnue, l'expression de Na Yeri s'assombrit encore. C'est alors seulement que je compris qu'elle parlait du moment où j'avais été enlevée.
Mais l'enlèvement n'était pas non plus un souvenir très plaisant… non ?
Comprendre d'où venait le malentendu ne changea pas ma réponse. La situation était gênante de toute façon.
« Les glaces sont prêtes. »
Heureusement, la glace que nous avions commandée arriva au bon moment. Dès que je pris le pot, je puisai une cuillerée et la tendis devant la bouche de Na Yeri.
« Tiens, mange. »
« Euh… »
« Je ne voulais pas te faire culpabiliser. »
« Comment ne pas culpabiliser ? Zut. Et moi qui disais tout à l'heure qu'on est une famille. »
Elle se frotta plusieurs fois le visage, comme si la culpabilité lui revenait soudain en pleine figure.
Je devrais encore changer de sujet ?
J'y réfléchis un instant avant d'y renoncer. Tout ce que je ferais de plus ne ferait probablement qu'aggraver la culpabilité de Na Yeri. Je mangeai tranquillement ma glace et attendis que Na Yeri sorte seule du gouffre du remords.
Comme prévu, après un certain temps, Na Yeri sembla reprendre ses esprits. Elle me regarda d'un air calme et dit :
« Nous devrions nous excuser auprès de toi pour ce qui s'est passé. »