Chapitre 2
Quand j'étais entrée à l'Association, on avait déjà cessé de parler de Park Jiwon. Sa disparition dans un donjon n'était pas une nouvelle agréable, et on n'en avait pas discuté longtemps. De toute façon, l'Association était bien trop occupée à combler la place laissée vacante dans la Première Équipe.
Et c'était moi qui l'avais prise.
Au début, les regards méfiants que m'lançait l'équipe m'avaient fait plus mal que tout le reste. La raison principale, c'était que mon rang était inférieur au sien. De plus, j'avais intégré la Première Équipe dès mon arrivée à l'Association : ils n'avaient guère de raisons de m'accueillir à bras ouverts.
Park Jiwon était pratiquement la mascotte de l'Association, à la fois parce qu'elle était la nièce du président et parce qu'une soigneuse de rang A avait une valeur symbolique. Tout le monde disait qu'elle avait un caractère exceptionnellement doux. La discrimination fondée sur le rang était l'un des problèmes des Éveils, mais elle se moquait des écarts de rang et soignait n'importe qui. Avec une telle bonté, on aurait eu du mal à ne pas l'aimer, et l'effet était d'autant plus fort que les soigneurs étaient moins nombreux que les membres des autres classes.
Quand les donjons et les monstres étaient apparus et que l'humanité s'était retrouvée impuissante, des Éveillés avaient surgi peu après pour les nettoyer et les vaincre. Eux seuls pouvaient voir la Fenêtre Système, une fenêtre translucide qui contenait des informations sans commune mesure avec celles d'une carte d'identité : des capacités d'Éveil au rang, en passant par les compétences.
Les Éveillés affûtaient leurs capacités grâce à la Fenêtre Système et se faisaient concurrence, puis gagnaient de l'argent en nettoyant des donjons adaptés à leur rang. Les sommes étaient considérables, et l'État avait fini par leur donner un nouveau titre : celui de Hunters, le nom de ceux qui cultivaient leur force grâce à la Fenêtre Système.
Il était naturel que l'État s'intéresse à eux. Leur relation était un équilibre précaire et permanent : le pouvoir surnaturel des Hunters n'avait rien de comparable à celui des humains ordinaires, et le gouvernement craignait sans cesse de perdre son autorité d'un instant à l'autre. Il fallait donc les gagner à sa cause. C'est ainsi qu'avait été fondée l'Association, officiellement pour éviter que les Hunters ne soient opprimés. Elle mettait l'accent sur leur bien-être et leur sécurité, et les empêchait de s'unir entre eux.
Pour gérer les Hunters et conserver l'ascendant sur eux, le gouvernement devait faire preuve d'une légitimité suffisante. Il avait donc étudié les pouvoirs surnaturels et prouvé son utilité administrative en classant les premiers Hunters.
Ils se divisaient en trois grandes catégories : les tanks, qui attiraient l'aggro des ennemis pour protéger leurs alliés, les attaquants, qui infligeaient des dégâts, et les soigneurs, qui soutenaient les deux autres classes par leurs soins et leurs buffs.
Les soigneurs faisaient l'objet d'une attention toute particulière. Dès le départ, ils n'avaient jamais été équilibrés par rapport aux tanks et aux attaquants. Ceux de rang S étaient plutôt courants dans ces deux classes, et ceux de rang A largement assez nombreux. Pour les soigneurs, c'était une tout autre histoire : il n'y avait actuellement aucun soigneur de rang S en Corée du Sud, et seulement trois de rang A, Park Jiwon et son retour compris. Cela en disait long.
Et puis, il y avait moi.
[Félicitations, Moon Yeonhee.]
[Vous vous êtes éveillée en tant que Pape (Soigneuse) de rang S.]
Bzzzt. Bzzzzt.
[Une erreur a été détectée.]
[Vous vous êtes éveillée en tant que Pape (Soigneuse) de rang B.]
J'étais une soigneuse de rang B, dégonflée comme un ballon par une Fenêtre Système défectueuse. Évidemment, avec seulement trois rang A dans tout le pays, les B n'étaient pas légion non plus : une vingtaine en tout. Se plaindre d'être rang B, où que ce soit, c'était s'assurer de se faire insulter. Je savais, en théorie, que je devais être reconnaissante. Mais après avoir entrevu ce S éphémère, comment ne pas garder un petit regret ?
Enfin, j'ai dit dans ma tête que j'étais reconnaissante, alors ça ne devrait pas descendre plus bas, non ?
Non, il valait mieux que non. Même pour une soigneuse, être rang F serait un peu… embêtant.
La première chose que j'avais faite après mon Éveil, c'était de poster sur un forum en ligne. Enfant, quand je rêvais de devenir une héroïne, j'avais désespérément souhaité que la Fenêtre Système m'apparaisse, mais rien n'avait jamais laissé présager que je m'éveillerais. Je m'étais donc dit que je n'étais simplement pas destinée à devenir Hunter, et je ne connaissais pas grand-chose à ce milieu.
Les gars, je me suis éveillée en soigneuse de rang B. Je devrais aller à l'Association ? Ou rejoindre une guilde ?
Titre : Idem
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[Commentaires]
Anonyme1 : Putain, s'éveiller en soigneur, c'est quand même une chance monstre, non ? Ta vie vient de devenir beaucoup plus facile.
Anonyme2 : Attends.
Anonyme2 : Guilde.
Anonyme3 : Si tu es soigneur, la sécurité passe avant tout. Va à l'Association.
Anonyme4 : Novice ? Je te fais simple. Si tu veux l'honneur, va à l'Association. Si tu veux l'argent, va dans une guilde.
Anonyme5 : De toute façon, ta carrière de Hunter sera courte. Fais de l'argent et tire-toi.
Anonyme6 : Hein ? C'est quoi ce commentaire ? Tu t'en prends à Park Jiwon ?
Anonyme7 : Je savais qu'il y avait beaucoup de novices ces derniers temps, mais on en est là maintenant ?
Anonyme8 : Ne parlez pas à la légère sous prétexte que c'est un forum anonyme. On peut remonter jusqu'à vous depuis les hautes sphères.
Anonyme9 : Ça faisait longtemps qu'on n'avait pas eu un sujet qui chauffe, mais celui-ci va bientôt être supprimé, on dirait.
[Ce message a été supprimé.]
C'est là que j'avais découvert un dicton : Si tu veux l'honneur, va à l'Association. Si tu veux l'argent, va dans une guilde. Je me fichais de l'honneur, je voulais un emploi stable, alors j'avais choisi l'Association. Pourquoi avoir demandé conseil, dans ce cas ? Parce que, de toute évidence, devenir fonctionnaire restait la meilleure option.
Après mon entrée, j'avais aussitôt été placée dans la meilleure équipe de l'Association, la Première Équipe. Pour beaucoup, intégrer la Deuxième ou la Troisième était déjà une belle réussite, alors la Première était un résultat que je n'aurais jamais imaginé. Je m'entendais bien avec l'équipe, et mon volume de soins était exceptionnel pour un rang B. Et puis…
« Tu as de la chance. »
Surtout, j'étais tombée au bon moment.
« Bonjour. »
Ma première impression d'eux tenait en une phrase.
Quelle bande d'enfoirés.
La Première Équipe parlait à peine et se montrait toujours froide avec moi. Chaque fois que je leur demandais quelque chose, ils m'ignoraient ou répondaient d'un seul mot. Heureusement, Do Juyeon était resté neutre à mon égard. Sans lui, je n'aurais sans doute pas tenu et j'aurais demandé mon transfert.
J'attendais, en me disant qu'ils finiraient par s'ouvrir à moi…
Mais en voyant comment ils traitaient Park Jiwon aujourd'hui, j'avais perdu tout espoir. Bêtement, seulement maintenant. Même si je n'avais pas été la remplaçante de la soigneuse de la Première Équipe, ils auraient sans doute agi de la même façon. Il se trouvait simplement que j'étais celle qui avait pris cette place. Pour eux, tous ceux qui n'étaient pas Park Jiwon, quelqu'un qui comptait bien plus qu'une simple collègue, devaient se valoir.
Je comprenais, maintenant. Je n'avais pas eu de chance. J'avais eu une malchance spectaculaire.
« Vous êtes calmée ? »
« … »
« Apparemment non. »
À ce stade, j'étais littéralement en train de me faire kidnapper. C'était peut-être présomptueux d'espérer un peu de chance.
Je baissai les yeux sur mes mains enchaînées et demandai :
« Où allons-nous ? »
« À la guilde. »
« Laquelle ? »
« Qui sait. »
Il ne me donna pas de vraie réponse non plus après cela.
Après tout, un kidnappeur n'a pas à répondre à toutes les questions de son otage.
Crier et faire un esclandre ne servirait à rien.
Regardons plutôt par la fenêtre.
Étrangement, ils ne m'avaient même pas bandé les yeux. D'habitude, les kidnappeurs ne bandent-ils pas les yeux et ne bâillonnent-ils pas leur victime ? Puisque j'en avais la liberté, autant mémoriser le trajet.
« Vous ne faites pas vraiment preuve de discrétion, à regarder comme ça. »
Il s'était mis à me parler avec désinvolture. Je répondis sans quitter l'extérieur des yeux :
« Si ça vous dérange, bandez-moi les yeux. »
Un instant plus tard, je me sentis gênée en réalisant que je passais mes nerfs sur la mauvaise personne.
Enfin, ils m'ont kidnappée, alors peu importe.
Au moment où je me rassurais ainsi…
« Ah. »
On me tourna de force la tête vers lui. Il m'avait attrapé les deux joues, et j'écarquillai les yeux, surprise par la force soudaine avec laquelle il me faisait pivoter le visage.
« Je n'en avais pas l'intention. Vous voulez que je vous couvre les yeux ? »
Ses yeux, clairs et bleus comme un lac, rencontrèrent les miens de plein fouet. Malgré leur couleur douce et délicate, son regard ne vacillait pas.
En le regardant, je repensai à une rumeur absurde qui circulait sur le forum : le rang d'un Hunter serait directement proportionnel à son physique. J'étais trop occupée à traquer le forum à l'époque pour la prendre au sérieux, et j'en avais simplement ri.
Mais depuis que je travaille avec la Première Équipe, je me dis que… peut-être.
Si la rumeur était vraie, l'homme en face de moi pouvait-il être une sorte de rang SSS ? Ce n'était pas le genre de pensée qu'une otage devrait avoir, mais je n'y pouvais rien. À force de côtoyer les visages de la Première Équipe, la plupart des gens ne m'impressionnaient plus guère : mes critères étaient devenus bien trop élevés. Pourtant, cet homme les dépassait tous. Des cheveux noirs comme la nuit, des yeux légèrement étirés en dessous, des iris d'un bleu clair et limpide, un nez et une mâchoire remarquablement dessinés. Où que se pose mon regard, je ne pouvais qu'admirer. C'était un homme extraordinairement beau.
« Je le ferai si vous le voulez. »
Sa voix me tira enfin de mes pensées inutiles. Le sourire en coin qui relevait un côté de sa bouche était agaçant. Apparemment, il appréciait que je ne sois pas docile sans pour autant faire d'esclandre. Ce n'était pourtant pas l'attitude que j'avais choisie pour le divertir, et je n'avais aucune raison de me réjouir d'être vue ainsi.
« Lâchez-moi. »
« Répondez-moi et je le ferai. »
« Qui voudrait qu'on lui bande les yeux ? Alors lâchez-moi. »
Je mis toute la force possible dans mes mots. Je me crispai, m'attendant à ce qu'il m'attaque, mais il se contenta de cligner des yeux une fois avant de relâcher docilement mes joues.
Au volant, l'homme n'arrêtait pas de me jeter des coups d'œil dans le rétroviseur. Il avait l'air de vouloir dire quelque chose, mais celui qui était assis à côté de moi n'était sans doute pas de bas rang, car il se tut.
« Vous pouvez regarder dehors. »
« … »
« C'est juste drôle, vous avez une de ces assurances. »
En même temps, je l'entendis rire du bout des lèvres.
« Si vous arrivez à vous échapper de chez Baekyang, allez-y, essayez. Ce serait plutôt divertissant aussi, même si je n'ai jamais vu personne y parvenir. »
« … Quelle guilde ? »
« Vous n'avez pas entendu ? »
Il répondait comme s'il savait exactement ce que je pensais, visiblement ravi de me taquiner. J'ouvris et refermai la bouche en fixant ces yeux qui semblaient capables de me transpercer. J'avais tant de questions, mais j'étais trop troublée pour articuler un mot.
La guilde Baekyang ?
Même moi, je la connaissais, malgré tout ce temps passé à rester dans mon coin à cause de l'isolement que l'Association imposait aux soigneurs. J'en entendais parler soit sur le forum, soit en soignant la Première Équipe. Chaque fois que Baekyang apparaissait quelque part, le nombre d'utilisateurs connectés en même temps sur le forum explosait, comme si tout le monde mourait d'envie d'en parler. C'était pareil pour les membres de la Première Équipe, Jang Jeongin, Go Woori et Kang Sihyeon : d'ordinaire, ils ne disaient presque pas un mot, comme s'ils avaient fait vœu de silence, mais dès qu'on évoquait la guilde Baekyang, ils devenaient soudain très loquaces.
Et le maître de guilde s'appelait Cha Seohae, celui que tout le monde disait fou, non ?
Cha Seohae, maître de la guilde Baekyang. Un homme devenu très jeune le chef de l'une des plus grandes guildes, doté de compétences si monstrueuses qu'on le considérait pratiquement comme un monstre lui-même.
Il devait avoir les cheveux noirs et les yeux bleus.
Chaque fois que Baekyang apparaissait, tout le monde voulait à tout prix prendre sa photo. Comme il se montrait rarement en Corée, en tant que maître de guilde, le voir en personne était censé être aussi difficile que décrocher une étoile. Mais j'avais déjà vu une photo de lui, supprimée presque aussitôt.
Je crois me souvenir qu'il avait une petite tête et une silhouette fine, comme cet homme. Et la même carrure… Hein ?
Je cessai un instant de réfléchir pour l'examiner point par point.
Cet homme aussi a les cheveux noirs et les yeux bleus. Et il est si grand que même cette banquette arrière spacieuse paraît étroite.
Je le détaillai sans la moindre gêne de la tête aux pieds. Il était assis, les jambes croisées et les bras repliés, la tête appuyée contre la vitre. Même les yeux fermés, il devait sentir mon regard, mais il restait tranquillement immobile, comme pour me dire que je pouvais regarder autant que je voulais.
Quand je fus rassasiée, je murmurai :
« Pas possible. »
Mais mon cœur chuchota :
Et si c'était lui ?
J'étais sans doute trop absorbée dans mes pensées. Je continuai à le fixer, cherchant à savoir si j'avais raison ou tort, jusqu'à commettre une erreur sans le vouloir.
« Cha Seohae ? »