Chapitre 3
Fou.
Je refermai précipitamment la bouche. J'avais les mains attachées, impossible de la couvrir même si je l'avais voulu.
Un silence s'abattit aussitôt sur la voiture.
Pendant que je cherchais comment rattraper ma bourde, l'enfoiré ricana. À ce rire, le conducteur se mit à remuer la tête de plus belle, incapable de surveiller correctement la route tant il épiait la situation dans le rétroviseur.
« Je me demandais pourquoi vous me regardiez autant. »
« … »
« Je ressemble à Cha Seohae ? »
Les yeux qu'il gardait fermés s'ouvrirent, et ses prunelles bleues se tournèrent lentement vers moi. À demi ouverts, son regard semblait flotter sans se fixer. Il avait l'air fatigué, tellement qu'on se demandait comment il parvenait à voir quoi que ce soit avec de tels yeux.
« Hm ? Je vous pose la question. Je ressemble à Cha Seohae ? »
« …Si ce n'est pas le cas, oubliez ça. »
« Non. Ce n'est pas comme ça qu'il faut répondre. »
Cha Seohae se frotta légèrement les yeux, puis se pencha vers moi.
Pourquoi il se comporte comme ça alors qu'on vient à peine de se rencontrer… ?
Par réflexe, je reculai à mesure qu'il approchait, jusqu'à ce que mon dos heurte la portière dans un bruit sourd. Sans plus aucun endroit où fuir, je regardai Cha Seohae. De près, je distinguais son visage bien mieux qu'avant. La peau autour de ses yeux était rouge à force d'avoir été frottée, comme une tache de peinture rouge sur une feuille bien blanche, et elle avait l'air irritée.
« Au lieu de dire "si ce n'est pas le cas, oubliez ça", vous devriez me supplier de vous épargner si je suis vraiment Cha Seohae. »
« Quoi ? »
« Vous ne devez pas le savoir, puisque c'est la première fois que vous êtes kidnappée, mais c'est comme ça que parlent d'habitude les otages. »
« … »
On disait qu'il était fou. Était-ce moins pour sa force écrasante et irrésistible que pour des paroles et des comportements de ce genre ?
Les lèvres de Cha Seohae dessinèrent un arc, comme si quelque chose l'amusait.
« Essayez… »
« Allez vous faire foutre. »
Je lui coupai la parole et le maudis du regard. Si mes mains avaient été libres, je lui aurais aimablement fait un doigt d'honneur en prime. Dommage que ce soit impossible.
Il plissa les yeux, puis s'éloigna brusquement. C'était pourtant lui qui avait mérité l'insulte, alors qu'est-ce qui pouvait bien le contrarier ?
« Pfft ! Hem. Snif. Hng. »
Qu'est-ce qui lui arrivait, maintenant, à celui qui conduisait ? Le bruit était ambigu, impossible de dire s'il riait ou s'il se raclait la gorge.
« Childeuk, roulons tranquillement. »
« Oui, monsieur… »
C'était confirmé. Le conducteur à l'air intimidant lui parlait poliment, ce qui voulait dire que cet enfoiré était d'un rang supérieur.
C'est vraiment Cha Seohae, alors…
J'avais donc cherché la bagarre, sans la moindre crainte, à quelqu'un de ce calibre. C'était gênant, mais le mal était fait. Il aurait été étrange de lui dire soudain « pourriez-vous oublier ce que j'ai dit ? », et « épargnez-moi, juste cette fois » aurait blessé ma fierté. Je n'avais aucune envie de ramper devant la guilde alors que j'avais déjà été si mal traitée par l'Association. À y repenser, cela m'agaçait de devoir faire quoi que ce soit : être otage ne voulait pas forcément dire qu'il fallait s'humilier, si ? Une fois sûre que Cha Seohae s'était calmé, je me tus tout simplement.
Plus important, que faire maintenant ?
Il connaissait déjà mon nom et mon visage, ce qui voulait dire que l'enlèvement était prémédité. Et si c'était la guilde Baekyang, ce n'était certainement pas un endroit d'où l'on s'échappait facilement. D'ailleurs, Baekyang n'était pas le seul problème. L'Association détestait par-dessus tout les départs sans autorisation. Quand quelqu'un disparaissait sans un mot, elle en concluait qu'il avait été enlevé ou qu'il l'avait trahie, et aucune des deux options ne finissait bien.
C'était une nuit où je n'arrivais pas à dormir. À l'aube, j'avais vu un Hunter qui venait d'être enlevé se faire sermonner par son chef d'équipe. Au début, j'avais cru qu'on le réconfortait. Mais les voix étaient peu à peu montées…
« Je te l'avais dit ! Pourquoi tu leur as donné une excuse pour t'enlever ?! Je t'avais dit de faire attention, ces enfoirés n'ont aucune décence ! »
« D-désolé ! »
Le Hunter qui avait été enlevé s'excusait, au contraire, auprès de son chef d'équipe. Je ne comprenais pas ce qui se passait, alors j'avais continué à regarder pour saisir la situation. Je me demandais si je devais enregistrer la scène quand un Hunter en patrouille m'avait interpellée, et j'avais dû partir. Je m'étais empressée de revenir une fois le calme retombé, mais il n'y avait plus personne.
Lui, il a eu la malchance de se faire enlever, et au lieu de mieux s'occuper de lui, on l'a simplement engueulé. Quant à la trahison… je n'ai jamais vu revenir quelqu'un qui l'avait commise.
L'Association était si sensible aux départs sans autorisation qu'elle n'hésitait pas à rejeter la faute sur la victime. J'avais déjà des soupçons à l'époque : dès le début, elle ne m'avait pas semblé être une organisation qui défendait réellement le bien-être et la sécurité. Mais, étrangement, tant que je restais à l'intérieur, ce malaise ne durait jamais longtemps. C'était à cause de l'impuissance, de ce dégoût de soi qui venait avec la pensée : Même si je connais la vérité, que puis-je faire sans la protection de l'Association ?
Un soigneur était coupé du monde extérieur dès son entrée à l'Association. Cela commençait par l'impossibilité de quitter librement l'enceinte, et même les sources d'information étaient limitées. Je parcourais souvent les forums en ligne sur mon téléphone, mais cela ne servait à rien : tous les soigneurs de valeur appartenaient soit à l'Association, soit à une grande guilde, et comme nous étions si peu nombreux, le moindre mot pouvait être facilement retracé jusqu'à nous. Il y avait donc très peu de posts.
Et aux informations, on ne voyait jamais que des soigneurs passés par des situations dangereuses ou exploités.
Les soigneurs étaient déjà si peu nombreux, et dispersés un peu partout, qu'ils ressentaient peu de solidarité. En plus, sans compétences offensives, chacun était incapable de se protéger : des proies faciles, vulnérables au danger de l'intérieur comme de l'extérieur. C'est pourquoi ils évitaient d'aller sur le terrain autant que possible. Quand c'était inévitable, on les plaçait à l'arrière, à un endroit où ils étaient entourés d'alliés de tous côtés.
Tout est relatif. Même exploitée pour mes soins, je me sentais plus en sécurité que les soigneurs qu'on voyait aux informations ou sur les forums. Mais à raisonner ainsi, n'était-on pas déjà tombé dans le piège de l'Association ? On cherchait ensuite désespérément à prouver son utilité et on s'accrochait à son sentiment d'appartenance pour pouvoir rester. Et l'Association regardait cela avec le plus grand plaisir.
Moi aussi, j'avais fait des efforts pour m'entendre avec les membres de la Première Équipe.
Je ne regardais les choses d'un œil critique que maintenant, parce que c'était moi qu'on venait d'écarter unilatéralement. Tant qu'on n'était pas directement impliqué dans un incident, on ne pouvait pas savoir.
« Hé. »
« … »
« Cha Seohae. »
J'appelai Cha Seohae, mais la réponse vint du siège du conducteur. Voyant que ce dernier ne faisait que remuer les lèvres, j'appelai de nouveau Cha Seohae.
« Je vous écoute. »
Cette réponse indifférente, lancée si naturellement, me surprit.
Je peux l'appeler par son nom ?
Il m'avait fallu trois mois entiers avant d'oser appeler les membres de la Première Équipe par leur nom. Ce souvenir me laissa étrangement vide.
« Comment comptez-vous m'utiliser ? »
« Vous utiliser ? »
« Vous aviez forcément une raison de m'enlever. Vous allez me tuer ? »
« Hah. »
Cha Seohae eut un ricanement, comme si la question était ridicule.
« Je vous ai dit qu'il n'y avait rien de dangereux qui vous attendait. »
« À condition de vous suivre sans faire d'histoires. »
« Donc vous saviez que vous faisiez du bruit. Je croyais que non. »
« … »
« Pourquoi vous demandez ça ? Vous voulez mourir ? »
Espèce de fou… Il savait vraiment dire les choses durement. Comme son ton ne montait ni ne descendait jamais, on aurait cru qu'il me tuerait sur-le-champ si je le lui demandais.
« Je voulais savoir ce que vous alliez faire de moi. »
« Vous faire travailler. »
« … »
Je crois que je m'étais attiré des ennuis.
Les bâtiments des grandes guildes font quelle taille, d'habitude ? Si je les estimais à peu près à celle de l'Association, alors même s'ils ne me confiaient que du ménage de base…
« V-Vous voulez dire, toute seule ? »
« Oui. »
C'était trop. Voyant à quel point j'étais devenue grave, Cha Seohae se corrigea.
« Je compte conclure un accord avec l'Association. Vous êtes la soigneuse que le président de l'Association cache avec tant de soin, alors je me suis dit que vous pourriez être utile, et je vous ai amenée. »
« Un accord ? »
Il n'allait évidemment pas me dire de quel genre d'accord il s'agissait.
À bien y penser, je ne suis plus la soigneuse de la Première Équipe. Je me demandai si je devais le lui dire honnêtement. Non, même ainsi, ce serait dangereux de le lui avouer tant que ma sécurité n'est pas garantie. Je décidai de le cacher pour l'instant, ne serait-ce que pour rester en vie le plus longtemps possible.
« L'Association m'a fait un cadeau. »
« … »
« Alors je rentre, après les en avoir remerciés en retour. »
Le cadeau que l'Association avait fait à une grande guilde ne pouvait pas être quelque chose de bien… Mon instinct me disait qu'il ne fallait pas seulement le cacher : il ne devait absolument pas apprendre que j'avais été écartée de mon poste dans la Première Équipe.
Si l'accord se passe mal, c'est moi qui serai en danger.
Le problème, c'était de savoir comment le cacher. Ils l'avaient annoncé publiquement devant les journalistes, et à cette heure, internet devait déjà bruisser de la nouvelle.
« Si la réponse de l'Association n'est pas favorable, je compte vous recruter dans notre guilde. »
« Quoi ? »
Pendant que je réfléchissais, les sourcils froncés d'inquiétude, il fit une proposition inattendue.
« Qu'en dites-vous ? Soit la discussion se passe bien et vous retournez à l'Association, soit elle échoue et vous rejoignez notre guilde. Dans les deux cas, je ne pense pas que vous ayez quoi que ce soit à perdre. »
À s'en tenir à ses mots, c'était vrai : j'avais au moins un endroit où aller dans les deux cas.
Rejoindre une guilde serait-il vraiment le bon choix, juste parce que je ne veux pas retourner à l'Association ?
Je ne voulais absolument pas y retourner, mais cela ne voulait pas dire que la guilde était sûre. L'Association prétendait au moins garantir notre bien-être, alors que les guildes ne l'offraient même pas. Si une organisation qui promettait de nous protéger en était déjà là, que pouvais-je bien croire d'une guilde qui ne promettait rien ?
Quelle décision dois-je prendre pour cesser d'être la « partie faible » impuissante qu'on pousse dans tous les sens ?
À force de trop réfléchir, j'avais une migraine lancinante.
« Maître. »
Le conducteur, resté silencieux jusque-là, appela Cha Seohae. J'étais toujours perdue dans mes pensées, mais je relevai discrètement la tête, me demandant s'il s'était passé quelque chose.
« Je sais. »
Comment peut-il savoir ? Il n'a pas cessé de me parler.
J'étais curieuse, mais l'atmosphère m'empêchait de poser la question.
« Qu'est-ce qu'on fait ? »
« Ignore-le et continue. »
« Il s'agit du Hunter Do Juyeon. »
Do Juyeon ? À ce nom familier, mon corps se retourna d'instinct.
C'est bien lui…
C'était bel et bien Do Juyeon. Celui qui conduisait la voiture blanche collée derrière nous, c'était lui.
Depuis quand nous suit-il ? Il vient me sauver ?
La déception que j'avais ressentie quelques instants plus tôt s'effaça, remplacée par une étrange surprise tandis que je regardais Do Juyeon.
« Do Juyeon ? »
La voix de Cha Seohae était glaciale quand il prononça ce nom. Il n'avait même pas prononcé le mien, et pourtant, simplement parce que c'était un nom familier, je me recroquevillai.
« Ah, quelle migraine. »
Pourquoi fallait-il que ce soit ce type ?
L'atmosphère sinistre que j'avais perçue n'était pas qu'une impression : Cha Seohae n'aimait clairement pas Do Juyeon.
La Première Équipe n'aimait pas non plus Cha Seohae. Ils doivent avoir des relations hostiles.
La tension était pourtant bien plus forte que lorsque la Première Équipe avait ouvertement exprimé son mécontentement. Le conducteur l'avait sans doute senti lui aussi, car il fit rapidement accélérer la voiture comme on le lui avait ordonné.
Vroooum.
« Continue comme ça. Il n'y a aucune chance qu'il roule vite. »
« Oui. »
Je me mordis la lèvre : à cette vitesse, impossible de distinguer correctement le paysage dehors. Cha Seohae avait raison.
Do Juyeon, qui suit les règles à la lettre, accélérerait-il vraiment pour nous rattraper ?
C'était ce qu'on appelle communément un type scrupuleux : honnête dans le bon sens, rigide dans le mauvais.
Mais si c'était un ordre du président de l'Association, les choses pourraient être différentes…
Il était terrifiant de devoir faire confiance au président de l'Association pour échapper à cet enlèvement.
« Vous avez déjà décidé de pardonner à l'Association ? »
Sa voix était étrangement sarcastique.
…Pardonner à l'Association ?
Ses mots avaient quelque chose de suspect, comme s'il savait quelque chose. Comme cela concernait ma propre situation, je ne pus cacher ma confusion. Le cœur battant, je me tournai vers Cha Seohae. Il observa mon expression et m'adressa un sourire sec.
« J'imagine que vous pensiez que je ne le saurais pas. »
« … »
« Que vous n'êtes plus la soigneuse attitrée de la Première Équipe. »