Chapitre 1
« C'est de la fatigue accumulée. Voilà ce qui arrive quand on enchaîne les Soins sans jamais faire de pause. »
Le médecin de l'Association lisait les résultats de mon examen, et je baissai la tête, sans force.
Une soigneuse épuisée par la fatigue accumulée. Et pas n'importe laquelle : celle de la Première Équipe, réputée pour bien traiter ses membres.
« Vos coéquipiers ne vous ont pas dit ces derniers temps que vos soins ne suffisaient pas, ou qu'ils s'épuisaient trop vite ? »
Je repensai à ce que j'avais entendu le matin même.
« Dis, tu t'entraînes vraiment à l'endurance ? Comment ça se fait que tu ne puisses lancer aussi peu de soins ? »
« Yeonhee, on dirait que tu es la seule à faire des heures sup. C'est quand même nous qui allons sur le terrain. »
« Tu n'abuses pas de tes compétences, pourtant ton Soin se consume autrement que d'habitude. Va te faire examiner à l'infirmerie. »
« Si, on me l'a dit », répondis-je à voix basse.
« Tout ça, c'est parce que vous n'êtes pas en bonne forme physique. Comment vous soignez-vous, au juste ? Quand on fait partie de la Première Équipe, on devrait faire plus attention. »
Ses mots ressemblaient davantage à un reproche qu'à de l'inquiétude. Je me demandai si j'avais déjà eu le temps de me reposer, ne serait-ce qu'une fois. Il savait pourtant très bien qu'à cause de la pénurie de soigneurs, j'étais affectée à plusieurs autres équipes en plus de la Première.
« Je vais vous prescrire un médicament contre la fatigue. Dormez beaucoup, prenez-le consciencieusement et mangez correctement, mais pas trop non plus, sinon votre corps deviendra lourd. Le moindre inconfort de votre part se répercute sur toute l'équipe. »
J'écoutai sans un mot, puis je quittai l'infirmerie.
Le couloir vide me serra le cœur.
Les autres équipes viennent même chercher leur soigneuse quand elle va à l'infirmerie.
Sans trop savoir pourquoi, je revis mes coéquipiers enfiler leur uniforme et se préparer aux aurores.
« …Ils sont occupés. »
Je culpabilisai un peu d'avoir de telles pensées envers des gens qui, à cette heure, se battaient sans doute dans un autre champ abandonné.
« Je suis juste épuisée. Je ferais mieux de me dépêcher d'aller prendre mon médicament. »
Cela faisait longtemps que je n'étais pas venue à l'infirmerie, j'avais dû m'affaiblir autant moralement que physiquement. De peur de ne plus ruminer que des plaintes sans importance, je sortis en hâte.
« Vous avez entendu la nouvelle ? Vous savez, cette personne ? Elle est de retour ! »
À peine dehors, j'entendis quelqu'un le crier à pleine voix. Il n'était pas le seul à s'agiter : plusieurs personnes couraient dans tous les sens, le visage rouge d'excitation.
« Que se passe-t-il ? »
Les effondrements de donjons s'étaient multipliés ces derniers temps, et l'Association était déjà sous tension à cause de ces catastrophes qui ne tenaient jamais compte de la situation de chacun. Habituée à cette ambiance sinistre, je trouvai cette effervescence presque déroutante.
« La Première Équipe serait-elle rentrée après avoir nettoyé un donjon ? »
Cela pouvait expliquer l'agitation. Chaque fois qu'on apprenait qu'un donjon avait été clôturé, l'atmosphère s'égayait un peu.
On aura sûrement besoin de moi bientôt.
Sans même me rappeler que j'avais prévu d'aller prendre mon médicament, je suivis le mouvement de la foule.
Ce sont eux.
J'aperçus la Première Équipe et tentai de la suivre à travers la cohue, mais personne ne voulait s'écarter et, avec tout ce bruit, ils ne m'entendraient pas si je les appelais. Je n'eus d'autre choix que de contourner la foule par les côtés, en faisant un long détour.
« Haa… haa. »
J'arrivai enfin de l'autre côté et repris mon souffle. Au moment où j'allais ouvrir la porte de la salle d'attente où ils devaient se trouver…
« Quand on voit le peu de Soin qu'elle a, on se demande si elle est vraiment de rang B. »
La voix qui traversait la porte semblait réclamer qu'on reconnaisse enfin tout ce qu'elle avait enduré.
Et ça ne s'arrêta pas là. Des voix familières se mirent à vider tous les griefs qu'elles avaient gardés pour elles, presque comme si elles rivalisaient à qui en avait le plus supporté.
« Mais maintenant que Park Jiwon est là… »
La conversation, qui semblait ne jamais devoir finir, s'éteignit enfin, grâce à quelqu'un d'autre que moi. Leurs voix, si plaintives l'instant d'avant, devinrent douces quand ils prononcèrent ce nom.
La main qui serrait la poignée perdit toute sa force.
Les habitudes ont de quoi faire peur.
Je n'arrivai pas à les confronter. Je fis simplement demi-tour.
« Tu veux que je t'accompagne à l'infirmerie ? Tu n'es plus une gamine. Vas-y seule si c'est trop te demander. »
« Je viens de rentrer. J'ai envie de me reposer, demande à quelqu'un d'autre. »
« Tu bouges encore, donc tu peux tenir. Je suis occupé, ne m'embête pas. »
« …Ce n'est pas possible maintenant. Ce n'est pas urgent, si ? On n'a qu'à y aller demain matin. »
Des souvenirs me revinrent d'un coup.
Au début, je me disais que j'en avais trop demandé, ou que j'avais mal choisi mon moment. Je trouvais même puéril de demander à quelqu'un de m'accompagner à l'infirmerie. Mais pour le reste, je n'avais pas eu le choix : attraper quelque chose en hauteur, m'apporter un médicament, m'escorter parce qu'il était tard dans la nuit. Les soigneurs étaient précieux et l'Association cherchait à les protéger, on me grondait souvent quand je me déplaçais seule.
Même sans cela, c'étaient des choses que j'aurais dû pouvoir demander au moins une fois, en tant que membre de l'équipe. Pourtant, moi qui avais tant de mal à oser, je m'étais fait refuser sans la moindre hésitation.
Pour eux, j'étais une étrangère. Pas une coéquipière.
Quand je repris mes esprits, j'étais déjà dans le hall, qui bourdonnait de la nouvelle : la nièce du président de l'Association était de retour. Je n'avais aucune envie de les voir dans l'état d'esprit où j'étais, mais…
Elle était forcément avec eux.
J'avais entendu le nom de Park Jiwon. La nièce du président, ancienne membre de la Première Équipe, que tant de gens attendaient.
« La voilà ! »
La personne à côté de moi s'écria, et mon intuition se confirma aussitôt : le président de l'Association, les quatre membres de la Première Équipe et, fièrement debout au milieu d'eux, Park Jiwon.
Sa classe était Soigneuse.
Je compris immédiatement que la place de soigneuse attitrée de la Première Équipe n'était plus la mienne.
« Madame Park Jiwon ! Il y a deux ans, vous avez été prise dans un donjon de type sacrificiel et victime d'un grave accident, après quoi vous n'êtes jamais revenue ! Que vous est-il arrivé pendant tout ce temps ?! »
« À l'époque, il a été annoncé que ce n'était pas la Hunter Park Jiwon, mais le Hunter Yoon Jooha qui avait clôturé ce donjon ! Vous souvenez-vous de ce qui s'est passé à l'intérieur ? »
Les journalistes étaient incroyablement nombreux, tous convoqués par le président. Cela aurait pu paraître excessif, mais personne n'y voyait rien d'anormal : Park Jiwon était une soigneuse de rang A, et il n'y avait aucune raison, de son point de vue, de ne pas en tirer le meilleur parti.
« Avez-vous fui vos responsabilités de soigneuse à cause d'une charge de travail et d'une pression excessives ? »
« Si vous êtes vraiment revenue d'entre les morts, avez-vous des preuves ?! »
Certaines questions étaient si dures et si désagréables qu'elles dépassaient les bornes. Comment allait-elle réagir ?
Je regardai Park Jiwon : des cheveux châtain clair, des yeux brun foncé, une peau de porcelaine et un petit nez bien dessiné. Elle était si belle qu'on avait du mal à croire qu'elle avait disparu dans un donjon pendant tout ce temps. Et elle n'avait pas l'air d'avoir déjà connu la fatigue accumulée.
Quand l'une des questions dépassa vraiment les limites, Jang Jeongin, de la Première Équipe, s'interposa devant elle pour la protéger.
« Les questions déplacées ne seront pas tolérées. À partir de maintenant, quiconque posera des questions sur l'incident d'il y a deux ans aura bien du mal à garder la vie sauve. »
Un personnage public avait-il vraiment le droit de dire une chose pareille à des civils ? Pourtant, c'était d'une efficacité redoutable : la foule se tut en un instant.
Alors elle sait aussi se faire défendre.
Cela me surprit étrangement. Du temps où j'étais dans l'équipe, je ne me souvenais pas d'avoir jamais été protégée ainsi des journalistes. Un rire creux m'échappa.
« Madame Park Jiwon ! Nous avons appris que votre condition physique et votre rang d'Éveil avaient été réévalués ! Comment vous portez-vous ? »
La question était légitime. Jang Jeongin, qui se tenait près d'elle, s'écarta alors.
« Je sais que beaucoup de gens m'ont attendue et se sont inquiétés pour moi. »
C'était la première fois que Park Jiwon prenait la parole. Sa voix était claire et mélodieuse, et tout le monde la fixait comme envoûté.
« Ma condition physique n'est pas encore tout à fait rétablie. En revanche, j'ai le plaisir de vous annoncer que mon Éveil de soigneuse et mon rang n'ont pas changé. »
« Cela veut dire que… ! »
Quelqu'un s'exclama, la voix pleine d'émotion, et Park Jiwon répondit par un sourire.
« C'est exact. J'ai conservé mon Éveil de rang A. »
Sa réponse pleine d'assurance fut accueillie par une vague d'acclamations. Tout le monde se réjouissait du retour d'une soigneuse de rang A.
Jusque-là, il n'y avait que trois soigneurs de rang A dans toute la Corée du Sud, Park Jiwon comprise, et les deux autres appartenaient à d'autres guildes. Le président de l'Association pestait d'ailleurs souvent contre l'absurdité de ne pas en avoir un seul dans ses rangs.
Donc l'Association a de nouveau une soigneuse de rang A.
Sans surprise, le président regardait sa nièce sur l'estrade avec douceur, comme un précieux trésor plus que comme une simple nièce.
« Merci à tous de vous être inquiétés pour moi pendant ce temps. »
L'ambiance était presque celle d'une cérémonie de remise de prix. Les membres de la Première Équipe lui tapotaient l'épaule en lui disant qu'elle avait bien travaillé. Ce geste n'avait rien de problématique en soi, mais pour moi, qui avais fait partie de cette équipe, toute cette chaleur et cette camaraderie me paraissaient complètement étrangères.
C'est alors que le président s'avança vers le micro.
« Hum. J'ai une annonce urgente à faire. »
Dès qu'il eut commencé, les journalistes sortirent vivement leurs carnets.
« Je profite de l'occasion pour annoncer le remplacement de la soigneuse de la Première Équipe, qui a personnellement mené les raids de donjons jusqu'à présent. Afin de garantir une activité stable, la soigneuse Park Jiwon prendra désormais cette place. Je jure, sur mon titre de président de l'Association, que l'instabilité que nous avons connue jusqu'ici ne se reproduira plus jamais. »
Les flashs se mirent à crépiter tandis que les spectateurs applaudissaient. Rien d'étonnant quand on leur promettait que leur gagne-pain et leur foyer seraient mieux protégés.
L'instabilité que nous avons connue jusqu'ici.
Je n'arrivais même pas à en rire. J'avais l'impression d'être la seule à avoir été jetée dans un tout autre monde.
« Maintenant qu'une soigneuse de rang A est revenue, peut-on aussi s'attendre à l'arrivée de nouveaux tanks ou de nouveaux attaquants ? »
« Qu'adviendra-t-il de l'actuelle soigneuse de rang B ? »
Les questions des journalistes fusaient de toutes parts. Do Juyeon, qui n'avait pas quitté Park Jiwon d'une semelle, s'avança alors.
« Nous allons procéder à une séance de questions-réponses. Veuillez attendre votre tour. »
La séance dura un bon moment, et Do Juyeon répondit sincèrement à chaque question.
« C'est une merveilleuse soigneuse, qui s'est occupée de plusieurs de nos équipes. Nous étudierons son affectation à un poste où elle pourra mieux exploiter ses capacités. »
Même lorsqu'on l'interrogea à mon sujet, il ne donna que des réponses lisses et soignées. Autrement dit, c'était joli en apparence, mais cela voulait dire qu'on allait m'envoyer dans une autre équipe.
Alors qu'il sait très bien que je suis juste là…
Un homme aussi perspicace ne pouvait pas l'ignorer. C'était la personne la plus gentille de la Première Équipe, du moins à mes yeux, et la déception n'en était que plus grande.
Je tournai les talons et laissai cette scène de fête derrière moi. Je sentais quelqu'un me regarder, mais je ne m'arrêtai pas.
Comme je suis de rang B, on m'enverra sûrement dans la Deuxième ou la Troisième Équipe.
Ils ne me mettraient pas complètement à la porte. Les soigneurs étaient un personnel précieux, et on ne pouvait pas écarter purement et simplement une soigneuse, même de rang B.
Ils m'ignorent pour l'instant afin de profiter de l'élan de Park Jiwon.
Leur attitude éhontée me laissait sans voix.
« C'est tellement humiliant, bon sang… »
Au fond, c'était moi qui avais fini par souffrir de fatigue accumulée, un mal rare chez les soigneurs, à force de soigner tout le monde sans relâche. Et le plus injuste, c'était que même en sachant qu'on allait me chasser de la Première Équipe, je ne pouvais rien y faire. Je ne pouvais que regarder Park Jiwon régner en soigneuse unique de l'équipe.
Ils avaient organisé tout cet événement sans m'en dire un mot, et il avait fallu que je tombe dessus justement ce jour-là, alors que je me sentais déjà mal en revenant de l'infirmerie. Savoir tout cela ne changeait rien : je n'avais aucune prise sur la situation.
« Je me sens vraiment horriblement mal… »
Je marmonnai en passant une main dans mes cheveux, puis je m'arrêtai net.
Je n'avais pas entendu le moindre bruit, et pourtant une voiture était immobilisée juste devant moi. Elle n'avait même pas klaxonné, elle s'était simplement arrêtée sans un son.
Mon corps se mit instinctivement en alerte. J'essayai de m'écarter, mais la portière s'ouvrit et quelqu'un en descendit.
« Vous êtes Moon Yeonhee ? »
« …Qui êtes-vous ? »
Tout en parlant, je jetai un coup d'œil vers l'entrée principale. À cause de la conférence de presse, les visiteurs extérieurs avaient apparemment le droit d'entrer, et il y avait beaucoup de monde.
Ils pourraient se fondre dans la foule sans que personne ne s'en aperçoive.
À quel point le président de l'Association pouvait-il être incompétent ?
« Vous ne comptez rien tenter avec tout ce monde autour, n'est-ce pas ? »
« Si vous restez tranquille, il n'y aura pas de problème. »
Sa voix était douce, mais son attitude rigide. Cet homme, qui donnait deux impressions complètement contradictoires, désigna la voiture d'un mouvement du menton, comme pour m'ordonner d'y monter.
Aussi distraite que je sois, je n'allais pas obéir à un parfait inconnu.
Une voiture aux vitres fortement teintées et un homme en costume noir.
Il avait l'air plus que louche.
« Vous êtes fou ? Vous croyez que je vais monter juste parce que vous me le dites ? »
À peine avais-je fini ma phrase et tenté de m'enfuir que…
« Vous auriez dû m'écouter quand je vous le demandais gentiment. »
« Lâchez-moi ! »
En un instant, mon corps fut soulevé du sol. Je hurlai de toutes mes forces, mais les gens autour de nous regardaient ailleurs.
« Je ne vais pas vous tuer, alors arrêtez de compliquer les choses. »
L'homme me fit entrer dans la voiture et monta derrière moi.
« Enchaînez-la. »
À peine ces mots prononcés, je sentis quelque chose s'enrouler autour de mes poignets et de mes chevilles.
Des chaînes.
« Lâchez-moi ! »
« On y va comme ça ? Très bien. »
Skrrrriiiiii !
Et c'est ainsi que je fus enlevée.