Chapitre 649
La trajectoire était parfaite.
À cette distance et sous cet angle, il n’y avait absolument aucun moyen d’esquiver en pivotant le corps.
Le coup avait été porté après un calcul minutieux.
S’il avait toujours voulu tenter cela sans y parvenir, c’était parce que, lorsque le Démon de l’Épée lui enfonçait sa lame dans le dos de la main ou dans les doigts qui tenaient l’arme, la force et la douleur étaient telles qu’il n’avait d’autre choix que de lâcher son épée.
Mais après y avoir consacré un temps considérable, il avait enfin réussi à supporter la douleur.
Il passa donc aussitôt à l’étape suivante.
Avec l’intention de lancer un coup de poing dès qu’il en aurait l’occasion, un jour, sans lâcher son épée.
En boxe, cela revenait à marcher sur le pied de l’adversaire pour l’immobiliser, puis à l’attaquer.
En boxe, c’était une faute.
Mais ici, ce n’en était pas une.
Quelles fautes pouvait-il y avoir dans un combat à mort ?
C’est pourquoi un bruit d’explosion retentit.
Malheureusement, le poing de Su-ho n’atteignit pas le visage du Démon de l’Épée.
À la place, l’air éclata et une faible détonation résonna.
Le Démon de l’Épée avait esquivé.
Mais un sourire se dessina sur les lèvres de Su-ho.
Même ses yeux gris et éteints s’animèrent.
Il y avait une raison à cela.
Pour esquiver le poing de Su-ho, le Démon de l’Épée avait abandonné son épée et pris ses distances.
Tout en tirant vers lui la lame du Démon de l’Épée, toujours fichée dans le dos de sa main, Su-ho s’exprima, le visage rayonnant d’excitation.
« Vous, qui ne jurez que par l’Union du Corps et de l’Épée, vous avez abandonné votre épée ? »
— Oui. Je l’ai fait exprès. Puisque je maîtrise déjà l’Union du Corps et de l’Épée, inutile de m’obstiner à garder mon arme et de me faire frapper par le poing de mon disciple.
« C’est plutôt pitoyable. »
— Être frappé au visage par mon disciple l’est encore plus.
C’était vrai aussi.
Du point de vue du Démon de l’Épée, il avait déjà atteint ce domaine. Pourquoi se laisserait-il donc frapper exprès au visage et entacher sa dignité ?
Il lui suffisait de lâcher son épée une fois.
Su-ho retira la lame du dos de sa main, puis dit :
« Vous devriez le reconnaître, maintenant. »
— J’allais le reconnaître de toute façon. Tu as enfin réussi la première étape. Réussite.
« Enfin… ! »
Boum !
Première étape réussie.
À peine eut-il entendu le verdict que Su-ho s’effondra en avant, comme s’il s’était évanoui.
Combien de jours et de nuits avait-il passé à se battre farouchement ici ?
Pendant tout ce temps, il n’avait ni dormi, ni mangé, ni bu.
La fatigue accumulée à elle seule aurait dû le tuer des dizaines de fois.
En voyant Su-ho tomber en avant et s’endormir comme s’il avait perdu connaissance, le Démon de l’Épée s’approcha et sourit.
— Sale gamin, tu es encore sacrément rapide.
Il a du talent. Du talent.
C’est pour ça que je ne peux pas renoncer à toi.
Le Démon de l’Épée s’assit lourdement à côté de Su-ho.
Il sortit une bouteille d’alcool et se mit à s’humecter la gorge en fredonnant.
C’était un verre pour célébrer l’occasion.
***
« Hum. »
Un gémissement.
C’était celui de Su-ho.
Lorsqu’il reprit connaissance, une fatigue écrasante pesait sur tout son corps.
« Waouh. »
Su-ho se retourna comme un bébé, puis expira doucement.
Qu’est-ce que ça faisait mal.
Et quelle fatigue.
Alors que son front se plissait malgré lui sous l’effet de cette douleur intense, il sentit le Démon de l’Épée assis à côté de lui.
— Tu es réveillé ?
« J’ai l’impression que je vais mourir. »
— Alors soigne-toi.
« Vous auriez pu le faire pendant que je dormais. »
— Je suis du genre à trancher et à transpercer, pas à recoudre et à rafistoler.
« Laissez tomber. Je vais me débrouiller. »
C’était absurde.
Comme s’il n’avait pas le pouvoir de le ressusciter ici, même après lui avoir tranché la tête.
Il se redressa péniblement et utilisa une compétence de soin sur lui-même.
Il se sentit beaucoup mieux.
Le Démon de l’Épée déclara :
— Félicitations pour avoir réussi la première étape.
« Quelle est la deuxième étape ? »
— Tu es si pressé ? Tu avais tellement envie de t’entraîner ?
« Je veux juste finir rapidement et rentrer chez moi. »
— Avoir un objectif clair, c’est une bonne chose.
« Alors, quelle est la deuxième étape ? »
— Si la première étape consistait à t’entraîner à ne faire qu’un avec ton épée sans la lâcher, la deuxième consiste à te servir de ton propre corps comme d’une épée.
« Quelle différence ? »
— Devenir un avec son épée et savoir s’en servir sont deux choses différentes. Il faut apprendre à utiliser son corps comme une épée pour pouvoir créer l’Épée sans Forme.
« Ça, c’est difficile. J’ai beau entraîner mon corps, il ne sera jamais aussi dur ni aussi tranchant qu’une épée. »
— Je sais. Tous les humains sont comme ça. Mais je ne te demande pas de compenser en enveloppant ton corps de Mana.
« Alors ? »
— Change ta façon de penser. Tu sais pourquoi tu ne peux pas devenir une épée ?
« Non. »
— Parce que tu ne penses pas comme une épée et que tu n’agis pas comme une épée.
« … ? »
— De toute façon, même si je te l’explique, tu ne t’en rendras pas compte. Si les mots suffisaient, à quoi servirait l’entraînement ?
« Non, quand même, une explication ou une théorie un peu plus concrète serait préférable. »
— C’est exactement ce que je t’ai expliqué. Pour ne faire qu’un avec une épée, tu dois penser comme elle et bouger comme elle. Si tu te contentes de durcir ton corps et de le manier comme une épée, tu ne seras qu’un homme d’acier, pas une épée, tu ne crois pas ?
« … ? »
N’était-ce pas la même chose ?
Non.
Du moins, c’était ce qu’affirmait le Démon de l’Épée.
En vérité, il lui suffisait d’élargir un peu sa compréhension et de changer légèrement de perspective pour ne pas trouver cela totalement incompréhensible.
Mais c’était tout.
Il pouvait faire semblant de comprendre un peu, mais pas davantage.
Su-ho demanda :
« Alors, si je pense et agis comme si j’étais une épée, pourrai-je dévier votre lame même si le tranchant de ma main la heurte ? »
— Tu ne me crois pas ? Mieux vaut voir une fois qu’entendre cent fois. Je vais te montrer.
Le Démon de l’Épée jeta son arme de côté et prit une posture de combat.
Tel un maître chinois, il plaça une main derrière son dos et tendit l’autre, paume ouverte.
À son geste, Su-ho se releva et leva son épée.
Qu’essayait-il de lui montrer ?
Il songea à utiliser le Style du Vide, mais décida de simplement tenter de le taillader.
Un bref silence.
Aucun coup de feu ne retentit, mais ils bougèrent en même temps, sans qu’on puisse dire clairement lequel avait attaqué le premier.
Tel maître, tel disciple.
Combien de temps s’étaient-ils entraînés à croiser le fer ? Comment auraient-ils pu ne pas se connaître ?
Su-ho se lança le premier avec une estocade.
À cet instant, la lame formée par la main ouverte du Démon de l’Épée fendit les airs vers l’épée de Su-ho et se superposa à elle.
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« … ! »
Les yeux de Su-ho s’écarquillèrent.
Il l’avait bel et bien entendu.
Le bruit du métal qui frottait — krrang.
Au même moment, il sentit aussi le Mana.
Mais ce Mana n’était destiné ni à une compétence ni à un sort particulier.
Comment dire ? On aurait dit qu’il recouvrait la main comme une peau.
Après un unique échange, Su-ho recula d’une bonne distance.
Les yeux du Démon de l’Épée se plissèrent.
— Déjà fini ?
« Votre Mana s’est manifesté. Vous l’avez fait exprès ? »
— Je n’ai rien fait. Mon Mana s’est manifesté tout seul.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
— Quand on manie une épée, on bouge instinctivement de la façon la plus meurtrière et la plus puissante possible. Et quand on reçoit un coup, on cherche à adopter la position la plus stable pour réduire les dégâts, n’est-ce pas ?
« C’est vrai ? »
— Quand toi ou moi atteignons un certain niveau, notre corps réagit de lui-même. C’est pareil quand on affronte quelqu’un avec une épée en main, plutôt qu’à mains nues. Si je heurte quelque chose de plus solide que l’épée que je tiens, mon Mana s’enroule naturellement autour d’elle pour la protéger. Aussi excellente soit-elle, une épée n’est pas plus dure que le Mana d’un utilisateur qui a atteint le niveau d’un maître.
Le Démon de l’Épée abaissa la main.
— Je te demande d’appliquer exactement le même principe à ton corps. Voilà ce que je veux dire quand je te dis d’utiliser tout ton corps comme une épée et de penser comme une épée. Si tu bouges en te disant que ce que tu tiens n’est pas une épée, mais que ton corps lui-même est une épée, alors il devient une épée, et même une lance.
« … Ah ! »
Les yeux de Su-ho s’agrandirent et sa bouche s’entrouvrit.
Voyant son disciple comprendre, le Démon de l’Épée esquissa un sourire satisfait.
— Ce sera très difficile. La plupart des épéistes, s’ils se retrouvent sans épée avant d’avoir atteint le domaine de l’Union du Corps et de l’Épée, deviennent complètement inutiles. Ils manient leur arme mieux que quiconque, mais, paradoxalement, comme ils considèrent l’épée comme un outil, ils ne peuvent pas s’immerger dans l’épée elle-même. Ce domaine leur est donc difficile à atteindre.
« J’ai une question. »
— Vas-y.
« Alors, si l’on considère uniquement le domaine de l’Union du Corps et de l’Épée, les artistes martiaux, qui manient constamment leur corps comme une arme, en saisiraient plus vite que quiconque les subtils principes ? »
— Bonne remarque. Et tu as raison. Parce qu’ils n’ont que leurs deux poings.
Après la réponse du Démon de l’Épée, Su-ho réfléchit un instant.
Puis il releva le coin des lèvres et dit :
« Dans la première étape, vous m’avez acculé pour m’empêcher de lâcher mon épée, c’est bien ça ? »
— C’est ça ?
« Alors, pour la deuxième étape, vous comptez probablement m’acculer de nouveau afin que je puisse bouger comme une épée, pas vrai ? »
— C’est plus rapide comme ça.
« Dans ce cas, est-ce que je pourrais changer un peu de méthode d’entraînement pour franchir la deuxième étape ? »
— Comment ça ?
« Je veux changer de maître. »
— Qu’est-ce que tu racontes ?
« Je sais que, comme vous m’enseignez l’escrime, vous voulez me faire progresser le plus efficacement possible en m’exposant à des combats extrêmes, et je vous en suis reconnaissant. Mais pour cette étape seulement, j’aimerais essayer une autre méthode. »
— Pourquoi ?
« Pour commencer, je ne suis pas né épée. Si vous me poussez dans une situation extrême, je pense que je bougerai les bras et les jambes comme un humain, pour survivre et résister, plutôt que de penser et d’agir comme une épée. Dans ce cas, je crois qu’il vaudrait mieux apprendre auprès d’un artiste martial qui utilise depuis le début son corps comme une lance ou une lame. »
— Hmm.
Le Démon de l’Épée réfléchit un instant.
Bien sûr, il devait y réfléchir.
Il considérait tout ce qui ne relevait pas de l’escrime comme des techniques hérétiques et des talents secondaires, mais cela ne faisait pas de lui un esprit étroit.
Lui aussi avait tout fait pour l’emporter à l’épée, et c’était pour cela qu’on l’appelait le Démon de l’Épée, et non l’Immortel de l’Épée ou le Dieu de l’Épée.
— Tu as déjà quelqu’un en tête ?
« Il y a un maître auquel je pense. »
— Bien. Vas-y.
À la surprise de Su-ho, le Démon de l’Épée lui donna son accord sans hésiter.
Il avait compris la sincérité de Su-ho.
D’un claquement de doigts, il fit apparaître un Portail de sous-espace menant hors du Domaine du Démon de l’Épée.
« Je reviendrai. »
— Si tu reviens sans avoir compris, tu ferais mieux de te préparer.
« Oui. Je reviendrai après avoir compris, c’est certain. Je n’ai pas envie de subir les conséquences. »
Après s’être incliné avec respect, Su-ho franchit le portail.
De retour chez lui, il trouva Jack en train de manger. Celui-ci lui demanda :
— Tu es déjà revenu ?
À en juger par l’heure, peu de temps s’était encore écoulé.
C’était à la fois une bonne nouvelle et, d’une certaine manière, injuste.
Tu sais tout ce que j’ai enduré dans le Domaine du Démon de l’Épée ?!
Mais à quoi bon se lamenter ?
Ce qui comptait, c’était de progresser.
Il devait franchir rapidement la deuxième étape, atteindre le domaine de l’Union du Corps et de l’Épée, puis apprendre enfin correctement l’Épée sans Forme.
Dans cette optique, Su-ho invoqua le maître auquel il pensait.
« Tu m’observes, pas vrai ? Sors de là. »
À cet instant,
l’être qui avait entendu l’appel de Su-ho de très loin se fendit d’un sourire et apparut devant lui en déchirant l’espace.
— Ça faisait longtemps.
Celui qui se révéla devant Su-ho…
n’était autre que « Shiva ».