Chapitre 1 426
Tang Wei et les autres membres de la famille Tang étaient du nombre ; tous comprirent aussitôt ce qui s’était passé.
Pourquoi ces flammes inextinguibles s’étaient embrasées, et qui avait pu faire une chose pareille.
Dans les yeux de chacun, mille soupçons s’épanouirent, avant de se muer rapidement en ressentiment.
« Pourquoi… »
La voix tremblante de Tang Wei perça le crépitement des flammes qui dévoraient le bois.
« Pourquoi avez-vous fait ça, Ancien Main Divine… Pourquoi ? »
Si quelqu’un d’autre, au sein de la famille Tang, avait agi ainsi, personne n’aurait demandé pourquoi.
On lui aurait d’abord brisé tout le corps à l’aide d’un poison mortel, et on aurait posé les questions ensuite.
Mais, cette fois, ils ne pouvaient pas faire cela. Celui qui se tenait devant eux n’était autre que Tang Jo-Pyeong.
L’âge l’avait certes affaibli et son esprit s’égarait souvent, mais il demeurait le plus éminent des Anciens de la famille Tang et dirigeait son atelier principal.
Au sein de la famille Tang, personne n’osait élever la voix contre lui.
Pas même Tang Wei, l’ancien chef du Conseil et Grand Ancien.
« Pourquoi ? Pourquoi ! »
Tandis que Tang Wei l’interrogeait avec désespoir, Tang Jo-Pyeong tourna lentement la tête vers lui.
Les yeux de Tang Wei, emplis d’un chagrin aussi amer que du poison, croisèrent le regard froid et indifférent de Tang Jo-Pyeong.
Tang Jo-Pyeong ouvrit la bouche.
« …Je n’ai fait que le brûler. »
Crac.
Tang Wei se mordit les lèvres jusqu’au sang.
« Qui vous demande ça, comme s’il ne savait pas, alors qu’il vient de le voir !? Vous ne savez pas ce que vous avez brûlé, Ancien !? Pourquoi diable avez-vous mis le feu à l’atelier des poisons et à la Fournaise ? À cet endroit qui était presque toute la famille Tang ! Et vous avez même utilisé le sang de la Fournaise Blanche ! »
« … »
« Pourquoi ! Pourquoi ! Pourquoi avez-vous fait ça ! Même si votre esprit est brouillé, vous êtes bien l’Ancien Main Divine, non !? Pourquoi ! »
Sa voix semblait trempée de sang. Son ressentiment et sa douleur étaient manifestes. La famille Tang, qui avait été toute sa vie, brûlait sous ses yeux. On aurait dit que des larmes rouges allaient jaillir de ses yeux à tout instant.
Mais le regard de Tang Jo-Pyeong restait froid et détaché ; impossible de deviner ce qu’il avait en tête.
« Ancien Main Divine, qu’est-ce que… »
D’autres Anciens tentèrent de prendre la parole à la place de Tang Wei, mais la voix calme de Tang Jo-Pyeong s’éleva, comme pour les faire taire.
« Il n’y a plus rien ici. »
« …Quoi ? »
« Plus maintenant. Il ne reste rien qui mérite d’être protégé ou préservé. »
« … »
« Alors, partez. Il ne reste que des bâtiments qui pourrissent et tombent en ruine. »
Les Anciens tournèrent la tête et contemplèrent, stupéfaits, les flammes déchaînées.
Tang Jo-Pyeong n’avait pas tort.
Ce qu’ils avaient voulu protéger, c’était l’atelier — la source — qui produisait les substances toxiques et les armes dissimulées dont la famille Tang s’enorgueillissait dans tout le pays.
Mais si cet endroit devait être réduit en cendres, ils n’avaient plus aucune raison de s’y accrocher.
La raison même de risquer leur vie en combattant l’Alliance des Quatre Sectes avait disparu.
« Qu’est-ce que vous faites, tous ? »
Tang Wei cria, hors de lui.
« Éteignez-le ! Éteignez ce feu tout de suite ! »
« G-Grand Ancien. »
« Qu’est-ce que vous attendez pour agir !? Si vous ne pouvez pas éteindre le feu, sortez au moins ce qu’il y a à l’intérieur ! Vite ! Bougez ! »
Tang Wei s’emporta avec désespoir, mais personne ne bougea.
À coup sûr, même un brasier allumé avec du sang de la Fournaise Blanche n’était pas impossible à éteindre. Si tel avait été le cas, le sang de la Fournaise Blanche aurait fait chanter le monde des armes dissimulées à sa seule évocation.
Mais même si l’on pouvait l’éteindre, la tâche serait extrêmement difficile. Il faudrait des lustres pour maîtriser un incendie d’une telle ampleur, même si tous ceux qui se trouvaient là s’y mettaient.
Et alors, il ne resterait plus rien. Même s’ils parvenaient à sauver des fourneaux intacts et des poisons, cela ne suffirait jamais à rebâtir la famille Tang.
Tang Wei le savait aussi. Mais il ne pouvait tout simplement pas renoncer.
Alors que les Anciens restaient immobiles, Tang Wei, qui s’était mordu la lèvre, s’écria :
« Bougez ! Je vais m’en charger moi-même… »
Mais Tang Jo-Pyeong prit alors la parole.
« Est-ce à vous de faire ça ? »
Tang Wei tressaillit et lança à Tang Jo-Pyeong un regard tremblant de colère.
« …Vous avez donc toute votre tête. »
Il s’était demandé si Tang Jo-Pyeong avait perdu la raison en agissant ainsi, mais son esprit semblait parfaitement clair.
« …Alors, vous êtes soulagé ? »
Un cri acerbe, comme s’il lui déchirait l’âme, jaillit de la bouche de Tang Wei.
« Vous êtes satisfait d’avoir réduit en cendres tout ce que nos ancêtres ont protégé pendant des siècles ? Vous êtes heureux d’avoir fait disparaître le nom de la famille Tang du Sichuan ? Vous êtes content d’avoir offert à ceux qui ont perdu leur honneur et leur savoir-faire une simple chance de s’accrocher à la vie ? »
« Tang… »
« Là-dedans ! »
Tang Wei désigna violemment l’atelier ; son doigt maigre tremblait.
« Tout ce à quoi l’Ancien Main Divine a consacré sa vie se trouve là ! Vous êtes heureux d’avoir tout réduit en cendres !? Vous et moi avons vécu notre vie, nous pouvons mourir, mais à cause de votre décision unilatérale, les enfants qui restent dans la famille Tang seront persécutés jusqu’à la fin de leurs jours ! »
Vivre dans le Monde des arts martiaux, c’était porter d’innombrables rancunes sur ses épaules. Parce que la famille Tang était puissante, ceux qui s’étaient retenus jusque-là se manifesteraient dès qu’elle faiblirait.
Tang Jo-Pyeong venait de précipiter les descendants de sa famille dans ce cycle de rancune.
« Comment pouvez-vous rester aussi indifférent !? Comment pouvez-vous être aussi cruel !? Est-ce vraiment pour le bien de la famille Tang ? Si vous étiez vraiment un Grand Ancien de la famille Tang, vous auriez dû tout faire pour la protéger ! Comment pouvez-vous ne pas comprendre ça !? »
Les visages de tous s’assombrirent devant les reproches de Tang Wei.
Ses paroles étaient incontrôlées et grossières, mais leur sens touchait chacun d’eux.
« Pourquoi avoir fait une chose pareille… »
« Cet endroit… »
« …Quoi ? »
Tang Jo-Pyeong promena lentement son regard autour de lui.
Il vit la famille Tang où il avait vécu toute sa vie : chaque petit pavillon, chaque dalle sur laquelle il avait posé le pied… rien n’avait échappé à ses mains.
La famille Tang était tout pour lui. À cet égard, Tang Jo-Pyeong ne différait pas de Tang Wei. Mais…
« Est-ce cela, la famille Tang du Sichuan ? »
Tang Wei se mordit la lèvre. Quelles absurdités lui prenait-il, tout à coup ? Avait-il perdu la raison, lui aussi ?
« Répondez-moi. »
« Ancien ! »
« Ne vous ai-je pas demandé si c’était la famille Tang du Sichuan !? »
À cet instant, Tang Jo-Pyeong lança un cri rauque.
Tang Wei tressaillit devant cette autorité farouche, incompréhensible ; du poison scintillait dans les yeux de Tang Jo-Pyeong.
« Bande d’idiots ! Au mieux, ce ne sont que des dagues et des amas de poison ! Au mieux, des armes qui ont l’air d’avoir été forgées dans un bloc de fer ! »
« …Ancien ? »
« Est-ce vraiment cela, la famille Tang ? Est-ce vraiment la famille Tang du Sichuan ? Répondez-moi ! »
« … »
« Sans poison, ce ne peut pas être la famille Tang ! Sans armes dissimulées, ce ne peut pas être la famille Tang ! Bande d’idiots incapables de distinguer l’essentiel du secondaire ! »
À cet instant, Tang Jo-Pyeong jeta brutalement le marteau qu’il tenait.
Floc !
Le petit marteau, qui s’était enfoncé dans le sol, rebondit, puis retomba.
Quand le bruit s’éteignit, le silence engloutit aussitôt toute la famille Tang.
Combien de choses ce petit marteau, lancé avec tant de désinvolture, avait-il créées ? Il était la fierté de Tang Jo-Pyeong et celle de la famille Tang.
Et pourtant, Tang Jo-Pyeong venait de jeter un tel marteau.
« Risquer sa vie pour protéger un vulgaire bloc de fer comme ça ? »
« Ancien ! »
« Si les gens sont encore là ! »
La colère monta en Tang Jo-Pyeong. Le corps frêle du vieil homme ressemblait à une petite fournaise d’où jaillissaient des flammes rouges.
« Si les gens sont encore là, on peut recréer ce genre de choses à l’infini ! Pourvu que les gens soient encore là ! »
« … »
« Même si nous ne connaissons plus jamais la même gloire, qu’est-ce que ça peut faire !? Si garder la famille Tang telle qu’elle est exige de sacrifier toutes ces vies, alors autant que cette famille Tang disparaisse ! »
« Vous… ! »
Tang Wei fut secoué de spasmes. Sa réaction était si violente que Tang Byeok, pris de court, lui saisit le bras sans réfléchir. Tang Wei semblait prêt à se jeter sur Tang Jo-Pyeong d’un instant à l’autre.
Tang Jo-Pyeong observa tranquillement Tang Wei, puis promena lentement son regard autour de lui et reprit :
« Partez. »
« … »
« Il ne vous reste plus rien à protéger. S’il y a quelque chose à préserver, à présent, c’est une seule chose : vos vies. »
« …Ancien Main Divine. »
« Alors, partez. Le temps presse. Partez avant l’arrivée de l’ennemi. »
Sur ces mots, Tang Jo-Pyeong se détourna. Le cri désespéré de Tang Wei s’éleva dans son dos.
« Vous croyez pouvoir mourir et faire face à nos ancêtres après ça ? Que vous diront-ils !? Vous resterez dans les annales de la famille Tang comme un pécheur sans précédent ! Non, tous ceux qui portent le sang Tang cracheront sur votre tombe et vous maudiront ! Ancien Main Divine ! Non, Tang Jo-Pyeong ! »
Tang Jo-Pyeong s’avança en silence vers l’atelier en flammes.
Tout le monde crachera sur moi et me maudira…
Un pâle sourire, teinté de rouge, effleura ses lèvres.
Alors, tant mieux.
Au moins, cela signifierait qu’il resterait des descendants de la famille Tang pour le maudire. C’était suffisant. Après tout, ceux qu’il avait voulu protéger, c’étaient les descendants ; en ce sens, il avait donc réussi.
« Ancien… »
À cet instant, les artisans de l’atelier, qui observaient de loin, s’approchèrent de lui. Dans leurs yeux, la distance et l’hésitation avaient remplacé leur attitude d’autrefois. Tang Jo-Pyeong leur jeta un coup d’œil et dit d’un ton indifférent :
« Vous aussi, vous devriez partir. »
« … »
« Et vous, Ancien… ? »
Il contempla en silence l’atelier en flammes, que le feu qu’il avait lui-même allumé réduisait en cendres.
« Je resterai ici. »
À ces mots, les artisans ouvrirent la bouche, puis secouèrent la tête.
La route qui leur permettrait de fuir l’Alliance des Quatre Sectes serait extrêmement pénible. Tang Jo-Pyeong n’avait plus la force de l’emprunter.
« …Portez-vous bien. »
Les artisans s’inclinèrent profondément devant Tang Jo-Pyeong.
Ils ne pouvaient pas tous approuver ce qu’il avait fait, mais ils lui témoignèrent néanmoins un respect sincère. C’était leur dernier hommage à l’artisan qui avait protégé la famille Tang.
Tang Jo-Pyeong reçut leurs hommages, puis s’éloigna sans répondre vers un coin de l’atelier en flammes. Le brasier redoubla de violence.
L’endroit où il avait vécu plus de cent ans. Celui où il avait respiré et monté la garde.
Saint Sombre, grand-père.
Ses yeux se remplirent d’un voile de larmes : la fierté d’avoir honoré le souhait de son grand-père et la douleur d’avoir tout brûlé de ses propres mains.
Est-ce suffisant, maintenant ?
Peut-être que, comme Tang Wei l’avait dit, Tang Jo-Pyeong avait tranché l’âme de la famille Tang. Peut-être vivraient-ils désormais pour toujours sous le nom de famille Tang, sans en avoir l’essence, et souffriraient-ils sans cesse.
Était-ce malgré tout la bonne décision ? N’y avait-il vraiment pas d’autre solution ? Était-ce le mieux qu’il pouvait faire ?
Il l’ignorait. Il ne le saurait sans doute qu’à l’instant de sa mort.
Mais il y avait une chose dont il pouvait être sûr.
Grand-père.
L’image de son grand-père lui revint avec netteté : Tang Bo lui souriait tendrement en lui caressant la tête lorsqu’il était enfant. Cette main avait été chaleureuse et réconfortante.
Si Tang Bo avait été là, il lui aurait sûrement tapoté la tête une dernière fois.
— Bien joué.
Une larme unique coula le long des yeux ridés de Tang Jo-Pyeong.
Le vieil homme aux cheveux blancs sourit avec éclat, comme l’enfant qu’il avait été.