Chapitre 1 406
Un Qi de l’épée blanc fusa avec violence et s’abattit au milieu des membres du Clan des Dix Mille Personnes.
BOUM ! BOUM ! BOUM !
Dans un fracas assourdissant qui semblait déchirer les tympans, les Qi de l’épée qui arrivaient explosèrent les uns après les autres.
« Aaaah ! »
« Aaaah ! »
Les hommes balayés par les explosions poussèrent des cris de douleur et furent projetés dans toutes les directions.
« Kuh… Hum ! »
Bien sûr, tous ne moururent pas dans les explosions. Certains eurent la chance de survivre aux ondes de choc.
Mais une pluie d’aiguilles empoisonnées, qui noircissait le ciel bleu en tombant, s’abattit sur ceux qui gémissaient au sol.
« Argh, aaaaah ! »
Ffff !
Dans le grondement d’une pluie torrentielle, des aiguilles plus fines qu’un cheveu transpercèrent leur peau fragile, chargées de poison à la concentration mortelle.
Pt-tuk !
Les fines aiguilles pénétrèrent dans la chair avec un petit bruit sec. Ceux qui l’entendirent résonner dans leur corps plutôt qu’à leurs oreilles furent aussitôt saisis d’une terreur indicible.
« Non, arrêtez ! »
Affolés, ils tentèrent désespérément d’arracher les aiguilles de leurs blessures, mais les zones touchées avaient déjà noirci.
Le poison de la famille Tang du Sichuan — celle qui avait fait de ces quatre caractères un symbole de terreur — se répandait dans leur corps.
Un léger malaise se transforma en démangeaison insupportable, puis en une douleur brûlante qui se propagea dans tout leur être.
« Kuh… Grrr… »
Les membres du Clan des Dix Mille Personnes se tordirent sur place. Du sang leur coulait des sept orifices, tandis qu’une écume noirâtre bouillonnait dans leur bouche.
« Éloignez-vous ! C’est la famille Tang ! Ces salauds utilisent du poison ! »
Voir leurs camarades noircir et mourir en un instant emplit de terreur les yeux des membres du Clan des Dix Mille Personnes.
C’était incompréhensible.
Comment ceux qui usaient d’un poison aussi abominable pouvaient-ils appartenir à la faction de la Justice ? Même les sectes du Mal n’iraient pas jusqu’à utiliser un poison aussi immonde.
« Ne paniquez pas ! Ce ne sont que des aiguilles ! Si vous les bloquez, tout ira bien ! »
Ce n’était pas tout à fait faux : chaque aiguille n’avait pas grande force. Le problème, c’était que la famille Tang n’était pas la seule présente.
« Hiiyaaaap ! »
Un cri déchirant — davantage un rugissement de bête qu’un cri humain — retentit tandis qu’un groupe chargeait droit sur les membres du Clan des Dix Mille Personnes.
BOUM !
Ceux qui furent frappés à l’épaule roulèrent au sol en crachant du sang.
L’avant-garde frappa avec une force prodigieuse ceux qui tentaient de lui barrer la route ; d’autres bondirent par-dessus les épaules comme des léopards, brandissant des armes déformées en forme de griffes animales.
« Hé, Palais des Bêtes ! »
« Sales barbares ! »
Les membres du Palais des Bêtes du Sud, reconnaissables aux peaux de bêtes drapées sur leurs épaules, chargèrent le Clan des Dix Mille Personnes comme des sangliers furieux.
« Hahahahahaha ! Racaille de la Secte du Mal ! Vous nous méprisez depuis tout ce temps ! »
« Écrasez-les ! Complètement ! »
À l’endroit où le Palais des Bêtes se déchaîna, les épéistes du Palais de Glace, auréolés d’une intention meurtrière glaciale, tinrent la ligne.
« Ne rompez pas la formation ; repoussez complètement les assaillants. La sécurité du seigneur du Palais et la survie du Saint de l’Épée du Mont Hua passent avant tout. Toute initiative irréfléchie sera punie par ma lame ! »
« Oui ! »
Les membres enragés du Palais des Bêtes et les épéistes du Palais de Glace — deux factions aux tempéraments diamétralement opposés — unirent leurs forces dans un même but.
« C-Commandant ! »
« Nous reculons ! Commandant ! L’encerclement se brise ! »
Ho Ga-Myung serra le poing en silence.
« Bon sang. »
C’était inévitable.
Bien sûr, nul ne pouvait nier la puissance du Clan des Dix Mille Personnes. Parmi les quatre factions de l’Alliance des Quatre Sectes qui dominaient l’Île du Sud, le Clan des Dix Mille Personnes était pratiquement une secte de premier rang.
Mais il ne représentait qu’une seule secte au sein de l’Alliance des Quatre Sectes. Aussi puissante fût-elle, une faction isolée ne pouvait lutter contre une coalition des plus grandes sectes du monde martial.
De plus, les hommes que dirigeait Ho Ga-Myung ne formaient même pas ce qu’on appelait la « force principale » du Clan des Dix Mille Personnes.
Ils ne pouvaient donc que reculer inexorablement.
« Commandant ! Donnez un ordre ! »
Ho Ga-Myung se mordit la lèvre.
Il était juste devant lui. Le cou du Démon de l’Épée des Fleurs de Prunier était à sa portée. S’il avait eu le temps d’un seul souffle, il aurait pu le trancher !
« Pourquoi fallait-il que ça arrive maintenant… »
Comment avaient-ils bien pu trouver cet endroit ? Il avait pourtant depuis longtemps crevé les yeux de cette racaille de mendiants.
Rien de tout cela n’entrait dans les calculs de Ho Ga-Myung. Peut-être même pas dans ceux du Seigneur de l’Alliance.
Ho Ga-Myung avait l’impression que le ciel les avait abandonnés.
Lui qui privilégiait toujours le sang-froid ne parvenait pas à garder son calme, cette fois.
« Commandant ! Il faut donner un ordre ! »
Peut-être ému par l’urgence de ses officiers, Ho Ga-Myung laissa échapper un soupir malgré lui.
« Les troupes… »
Il se mordit la lèvre jusqu’au sang. Il ne voulait pas prononcer ces mots, mais il ne lui restait qu’un seul ordre à donner.
« Faites battre les troupes en retraite. »
« C-Commandant ! »
« Exécutez ! »
« …Oui. »
Les officiers répondirent d’une voix faible. En les entendant, Ho Ga-Myung ferma les yeux. Après un long moment à reprendre son calme, il les rouvrit et lança un regard chargé de haine à l’Alliance des Amis Célestes.
« Bon sang. »
Il n’y avait plus d’issue.
Le Clan des Dix Mille Personnes, épuisé, ne pouvait pas leur tenir tête. Plus le combat durerait, plus les pertes seraient lourdes. Leur moral aurait peut-être pu changer la donne, mais dès qu’ils avaient perdu de vue le Fantôme de l’Épée des Fleurs de Prunier, l’esprit du clan s’était effondré sans répit.
S’il avait pu tout risquer — sacrifier tous les hommes présents — pour tuer le Démon de l’Épée des Fleurs de Prunier, il aurait peut-être tenté le coup, mais…
« Mont Hua. »
Ces disciples du Mont Hua qu’il haïssait se tenaient autour du Fantôme de l’Épée des Fleurs de Prunier, immobiles.
Comme s’ils avaient juré de ne pas céder le Fantôme, même si le ciel leur tombait sur la tête.
Cette scène arracha à Ho Ga-Myung un grognement involontaire.
Il n’y avait pas d’autre choix. Plus maintenant.
« Vous n’aviez pas ordonné aux troupes de battre en retraite ?! »
« Si ! Commandant ! »
Du sang coula des lèvres de Ho Ga-Myung, le long de son menton, jusqu’au sol.
Vooooong !
La sueur qui coulait le long de la mâchoire de Tang Gunak tomba au sol, goutte après goutte.
Son visage paraissait à bout de forces, mais ses yeux gardaient une concentration terrifiante, fixés sur Chung Myung.
Le corps de Chung Myung se couvrit un instant d’un givre d’un blanc pur, puis des rougeurs cramoisies s’embrasèrent et s’éteignirent à plusieurs reprises.
Un Qi yin violent et un Qi yang tout aussi violent. Tang Pae, qui s’efforçait de maîtriser les deux forces déchaînées en Chung Myung, poussa un cri.
« Seigneur de famille ! Non, ça suffit ! »
Malgré le désespoir dans ce cri, Tang Gunak ne détourna pas les yeux.
« Seigneur de famille ! Son Qi et son sang vont éclater ! Ça ne peut pas continuer ! »
La voix de Tang Pae se fit insupportablement pressante. Mais Tang Gunak ne faisait qu’examiner l’état de Chung Myung, le visage grave.
« Qu’est-ce qu’il peut bien avoir en tête ? »
Il ne tiendrait pas. Peu importait la force de Chung Myung, c’était au-delà de l’endurance humaine.
Chung Myung était bien sûr un artiste martial d’une puissance stupéfiante, inimaginable, mais sa grandeur résidait dans son épée et son esprit, pas dans son corps !
Mais un autre détail était véritablement stupéfiant.
Tandis qu’il observait Chung Myung, ruisselant de sueur, Tang Gunak plongea soudain la main dans sa tunique et en sortit une fiole blanche en nacre, dont il fit sauter le bouchon.
« Du poison ? »
L’odeur saumâtre qui lui effleura les narines lui apprit aussitôt qu’il s’agissait d’un poison parmi les plus mortels.
« S-Seigneur de famille ! Ah ! Qu’est-ce que vous faites ?! »
Tang Pae poussa un cri tandis que Tang Gunak se versait dans la bouche le poison de la fiole ouverte.
La peau de Tang Gunak vira aussitôt au violet. Pourtant, il ne broncha pas et tendit la main pour la poser au centre de la poitrine de Chung Myung.
Vooooong !
Son Qi interne enfla follement et une aura violette jaillit de ses doigts. Ces Qi commencèrent à se déverser dans la poitrine de Chung Myung.
Les yeux de Tang Pae s’écarquillèrent au point de sembler se fendre.
« Du poison… dans le corps du patient ? »
Quelle folie était-ce donc ?
« Seigneur de famille ! Le Taoïste va mourir ! Qu’est-ce que vous avez en tête ?! »
Tang Gunak leva les yeux. Mais son regard ne se posa pas sur Tang Pae, qui criait, mais sur Hyun Jong, qui observait toute la scène sans ciller.
« Tout ira bien. »
« Comment ça pourrait bien aller ?! »
« Le simple choc entre des Qi ne tue personne. On meurt quand le corps n’est plus capable de contenir son Qi interne ! »
Tang Pae regarda Tang Gunak, les yeux tremblants. Son regard était plein de conviction.
« Autrement dit, si l’on parvient, par quelque moyen que ce soit, à retenir le Qi dans ce corps, il ne mourra pas. »
À cet instant, le corps de Chung Myung changea.
Là où chaleur et froid s’étaient succédé, une frontière distincte se forma : le haut se voila d’un violet pâle, le bas à gauche d’un Qi yang rouge, et le bas à droite d’une énergie yin blanche.
« Ah… »
« Si le poison, le Qi yang et le Qi yin peuvent se contrebalancer, il vivra tant que cet équilibre ne s’effondrera pas. »
Les yeux de Tang Pae vacillèrent.
« Et après ? Que se passera-t-il si l’équilibre s’effondre ? »
« … »
Tang Gunak garda le silence, mais Tang Pae en comprit parfaitement le sens.
« C-C’est… »
Il n’avait jamais entendu parler d’un traitement aussi extrême. C’était moins un remède qu’un maintien en vie forcé, une méthode radicale qui pouvait tuer même ceux qui auraient pu survivre autrement.
« Retirez votre main ! »
Au cri de Tang Gunak, Meng So, Seol So-Baek et Han Yi-Myung — qui déversaient frénétiquement leur Qi interne dans Chung Myung — s’effondrèrent, épuisés.
Après avoir insufflé tout son Qi empoisonné, Tang Gunak retira lui aussi la main et s’éloigna de Chung Myung.
Vooooong.
Les Qi qui subsistaient dans Chung Myung s’agitaient avec violence. Pourtant, Tang Gunak les vit se jauger et trouver un équilibre précaire.
Un équilibre explosif, susceptible de s’effondrer à tout instant, mais en surveillant attentivement…
« Bon sang ! »
Tang Gunak s’écria. Le Qi empoisonné qu’il avait insufflé, associé au Qi yin du Palais de Glace, repoussait le Qi yang de Meng So.
Comparé à son poison et au Qi yin du Palais de Glace, le Qi yang de Meng So manquait de raffinement.
Tang Gunak leva brusquement la tête et cria :
« Quelqu’un a-t-il une pilule spirituelle ? Une pilule contenant du Qi yang ? »
À ces mots, tous échangèrent des regards tendus, mais personne ne s’avança.
« Nous avons une Pilule du Nuage Violet ! »
« La Pilule du Nuage Violet ne conviendra pas ! Ce n’est pas une pilule spirituelle à dominante yang ! »
« A-Alors… »
« Oh non. »
Le désespoir envahit le visage de Tang Gunak. Si la situation restait ainsi, l’équilibre s’effondrerait et le corps de Chung Myung éclaterait.
« Je peux encore tirer du Qi yang de moi ! »
Meng So cria avec désespoir, mais Tang Gunak ne put rien répondre. Ce n’était pas une question de quantité de Qi yang. Il fallait une pilule spirituelle plus pure, à dominante yang.
Une impuissance désespérée marqua le visage de Tang Gunak.
« Seigneur de la famille Tang ! »
Au moment précis où Meng So et Hyun Jong lançaient cet appel désespéré…
Fouish !
Tang Gunak leva la main et rattrapa un objet qui filait vers lui. La sensation du Qi yang lui fit aussitôt écarquiller les yeux.
« C’est une Pilule du Soleil des Marées de la Secte de l’Île du Sud. Pour ce qui est du Qi yang, la Secte de l’Île du Sud n’a pas son pareil. Elle devrait sauver le Saint de l’Épée du Mont Hua. »
« Chef de secte Geum ? »
Geum Yang-Baek, le chef de secte de l’Île du Sud qui les avait rejoints, acquiesça d’un air grave.
« Chef de secte ! Pourquoi ne la prenez-vous pas vous-même ?! »
Les anciens de l’Île du Sud, qui avaient couru derrière lui, lâchèrent ces mots dans un souffle.
Le regard de Tang Gunak se posa sur la longue blessure qui barrait la poitrine de Geum Yang-Baek, du sternum jusqu’au bas-ventre.
« Chef de secte… »
Un sourire amer effleura les lèvres de Geum Yang-Baek.
« Aucune pilule spirituelle ne peut guérir ma blessure. »
« … »
« Qu’attendez-vous ? Seigneur de la famille Tang ! Notre bienfaiteur est en grand danger ! »
À cette remontrance sévère, Tang Gunak acquiesça et glissa directement dans la bouche de Chung Myung la pilule qu’il tenait dans la main.
À mesure que la pilule se dissolvait et que son Qi se répandait dans le corps, Tang Gunak y canalisa toute son essence, de toutes ses forces.
Vooooong !
Le corps de Chung Myung fut submergé par une chaleur accablante.
« Bien ! »
Une telle quantité de Qi yang suffirait ! Elle pouvait rétablir l’équilibre rompu.
Et alors…
Vooooong.
« C’est fait ! »
Les Qi de Chung Myung finirent par atteindre l’équilibre. Ils se surveillaient avec méfiance et s’enroulaient sur eux-mêmes, incapables de se déchaîner imprudemment.
« Seigneur de famille ! Chung Myung, comment va-t-il ? »
Tang Gunak souleva Chung Myung dans ses bras et cria :
« Il respire, pour l’instant ! Mais il faut l’emmener au plus vite dans les Terres du Nord pour lui prodiguer de vrais soins. »
Voyant Chung Myung dans les bras de Tang Gunak, Hyun Jong lança d’une voix puissante :
« Disciples du Mont Hua, écoutez-moi ! »
« Oui ! Ancien chef de secte ! »
« Ouvrez-vous un passage. N’épargnez rien ni personne sur votre route ! Montrez-leur à quel point l’épée du Mont Hua peut être impitoyable ! »
« À vos ordres ! »
Les épées meurtrières du Mont Hua se levèrent de nouveau.
Tandis que les épéistes du Mont Hua s’élançaient, Hyun Jong tendit le bras pour soutenir Baek Cheon.
« Appuie-toi sur moi. »
« A-Ancien chef de secte. Je peux marcher tout seul… »
« Baek Cheon. »
« … »
La douce voix de Hyun Jong parvint à l’oreille surprise de Baek Cheon.
« Tu as tant souffert. Maintenant, rentrons chez nous. »
Baek Cheon tourna vers lui son visage hébété. Il vit le sourire tendre de Hyun Jong. Retenant son émotion, il se mordit la lèvre et acquiesça en silence.
« …Oui, chef de secte. »
Ceux qui portaient les blessés coururent vers le passage ouvert par les lames du Mont Hua.
Couverts de sang coagulé, ils s’engageaient désormais sur une route qui n’avait plus rien de désespéré.