Chapitre 1 396
« Ne ralentissez pas ! Quiconque traîne derrière mourra de ma main ! »
Jong Gwak, l’adjoint de Ho Ga-Myung, cria jusqu’à s’en érailler la voix, mais leur vitesse n’augmenta presque pas.
Il promena un regard inquiet autour de lui.
Ses ordres n’étaient-ils pas entendus ?
Non, ce n’était pas ça. Eux aussi couraient de toutes leurs forces, mais leurs jambes ne les portaient plus.
C’est normal.
C’était prévisible. Depuis le Guangdong, ils avaient couru jusqu’ici sans prendre de véritable repos.
Même les meilleurs chevaux de guerre s’effondreraient après une marche aussi acharnée ; comment des hommes auraient-ils pu ne pas être épuisés ?
Ceux que poursuivaient les hommes de la Secte de l’Île du Sud étaient naturellement sous pression, mais leurs poursuivants étaient tout aussi désespérés.
Était-ce parce qu’ils étaient plus nombreux ?
Être plus nombreux ne constituait pas forcément un avantage pour les chasseurs. Il s’agissait de disciples des Neuf Grandes Sectes, dont le niveau moyen rendait toute comparaison avec les disciples ordinaires du Clan des Dix Mille Personnes absurde.
Si les deux camps avaient été au meilleur de leur forme, les poursuivants n’auraient jamais pu les suivre, quels que soient leurs efforts. S’ils y parvenaient à grand-peine, c’était uniquement parce qu’ils comptaient des blessés et qu’ils étaient épuisés par des combats incessants.
Jong Gwak se mordit légèrement la lèvre.
Pas de jérémiades. Si je suis fatigué, eux le sont encore plus !
De plus, sa mission ne consistait pas à rattraper les fuyards et à les massacrer. Il devait seulement les mettre sous pression pour que le Commandant obtienne ce qu’il voulait.
Il ne pouvait pas se plaindre que même cela fût trop difficile.
« Nous devons leur barrer la route avant qu’ils n’atteignent le Yangtze ! »
Jong Gwak lança ces mots à pleins poumons.
À ces paroles, les yeux des hommes s’embrasèrent. Ce qui les poussait désormais, c’était pour moitié la haine : une rancune dont aucun d’eux ne se rappelait même l’origine.
Jong Gwak serra le poing, puis le desserra.
Ce sont nos ennemis, mais…
Jamais il n’aurait imaginé qu’ils briseraient l’encerclement et parviendraient jusqu’ici. S’il s’était agi des disciples incompétents des Neuf Grandes Sectes qu’il connaissait jusque-là, cela aurait été impossible.
Mais ils l’avaient fait. Ils n’avaient pas encore franchi le Yangtze, mais le fait qu’ils soient arrivés jusque-là en conservant la moitié de leurs forces ne laissait aucun doute sur leurs capacités.
Seulement, cela aussi allait bientôt prendre fin.
Celui qui avait rendu possible cet incroyable miracle, le Fantôme de l’Épée des Fleurs de Prunier, allait bientôt toucher à sa fin.
Même s’ils parvenaient tous à gagner les Terres du Nord vivants, abattre le Fantôme de l’Épée des Fleurs de Prunier suffirait à leur assurer la victoire.
Je n’aurais jamais cru accorder plus de valeur à une seule tête qu’à toute une secte des Neuf Grandes Sectes.
Un mois plus tôt, cette idée aurait été inconcevable. À présent, personne au Clan des Dix Mille Personnes ne la remettait en question : le Fantôme de l’Épée des Fleurs de Prunier, Chung Myung, l’avait prouvé lui-même.
Pour l’instant, je dois accomplir ma mission…
C’est alors que…
« Lieutenant-commandant ! Quelqu’un se trouve devant nous ! »
« Hein ? »
Jong Gwak plissa légèrement les yeux.
Avaient-ils rattrapé l’arrière-garde ennemie ? C’était plus rapide qu’il ne l’avait prévu.
Mais les cris qui suivirent dissipèrent ses pensées.
« Ils approchent ! Un groupe se dirige par ici ! »
« Quoi ? Ils viennent vers nous ? »
À ces mots inattendus, les pupilles de Jong Gwak se dilatèrent.
« Il doit y avoir une erreur… »
« Ils arrivent ! »
À cet instant, une douzaine de silhouettes jaillirent de la forêt à toute allure.
« Ooooooh ! »
Une vague de Qi de l’épée blanc s’élança haut dans le ciel.
Avant même que quiconque ait pu s’étonner ou crier aux autres de se mettre à couvert, le Qi de l’épée retomba sur eux en pluie.
Crac !
« Aaaah ! »
« Wouaah ! »
Dans un hurlement, l’avant-garde fut mise en pièces et projetée sur les côtés.
Jong Gwak le vit : la formation qu’ils avaient établie pour poursuivre l’ennemi ondula et se déforma dès que l’avant-garde s’écroula.
« N-non… »
« Écartez-vous ! »
« A-MI-TA-BUL ! »
Wouuuum !
Avant même qu’ils aient repris leur souffle, une majestueuse lumière dorée jaillit là où le Qi de l’épée blanc s’était dissipé, élargissant la brèche ouverte par les lames blanches.
« Ils nous repoussent ! »
« Aaaah ! »
Une lourdeur pareille à une montagne entière qui leur tombait dessus. Incapables de résister, les disciples du Clan des Dix Mille Personnes furent balayés sur les côtés, et une voie libre s’ouvrit entre leurs rangs écartés.
Par cette voie, ces silhouettes bien trop familières fondirent comme le vent.
« Le Mont… le Mont Hua ! »
« Ce sont des hommes du Mont Hua ! Évitez-les ! »
Des épéistes vêtus des uniformes noirs caractéristiques du Mont Hua s’élancèrent dans le passage ouvert.
Et la suite était tout à fait prévisible pour les disciples du Clan des Dix Mille Personnes.
Fouuuush !
Des Fleurs de prunier écarlates éclorent les unes après les autres. Ceux qui savaient à quel point ces belles fleurs pouvaient être mortelles et impitoyables pâlirent et roulèrent dans toutes les directions.
« Arrêtez de traîner et courez, bande de salauds ! »
« Pff, sérieusement ! »
Une douzaine d’hommes se mirent à foncer dans le passage qu’ils avaient ouvert en le tordant à leur manière.
« Lieutenant-commandant ! Quels sont les ordres ? »
« I-ils ont percé le centre ! »
Le regard de Jong Gwak fila d’un côté à l’autre, sans savoir où se poser.
« Arrêtez… attendez. Non ! Pourquoi attaquent-ils ? »
Pourquoi ces hommes les attaquaient-ils soudain ? Ils n’avaient tout de même pas perdu la tête ?
« Lieutenant-commandant ! »
« Je sais, tais-toi ! »
Jong Gwak aboya puis se retourna brusquement vers l’avant.
Et le gros de leurs forces ?
Si l’ennemi avait lancé une attaque-surprise, ses forces principales allaient sans doute frapper le centre ! Un changement de direction mal exécuté, et ils se feraient poignarder dans le dos, subissant des pertes insupportables.
Pourtant, même en tendant l’oreille de toutes leurs forces, ils ne percevaient aucun élan ennemi à leur suite.
Seulement ces types ?
Impossible. Ça ne pouvait pas être ça.
S’ils n’étaient pas fous, une dizaine d’hommes à peine n’oseraient pas leur faire face.
« Ils percent les lignes ! Lieutenant-commandant ! »
À cet instant, Jong Gwak vit clairement le groupe qui avait chargé traverser leur encerclement comme une vrille et filer vers l’arrière.
En un clin d’œil, la formation qu’il avait établie fut percée avec autant de facilité qu’on retourne la paume d’un enfant.
« C-c’est… »
Jong Gwak resta interdit devant la scène. Ceux qui avaient percé les lignes s’éloignaient déjà.
« Ne devrions-nous pas les poursuivre par-derrière ? »
« … »
Jong Gwak ne sut que répondre et se mordit violemment la lèvre.
La brèche ouverte dans leurs rangs ne signifiait pas que le Clan des Dix Mille Personnes était vaincu. Beaucoup d’autres les poursuivaient à l’arrière. S’ils partaient dans cette direction, ils ne feraient que se retrouver pris dans la vague des poursuivants et y mourir.
Normalement, ils n’avaient qu’à les ignorer et à poursuivre le gros des forces de la Secte de l’Île du Sud. Après tout, c’était sa mission.
Ce qui faisait hésiter Jong Gwak, c’était l’identité de ce petit groupe.
L’Alliance des Amis Célestes.
S’il s’agissait de l’Alliance des Amis Célestes sans la Secte de l’Île du Sud, si elle avait choisi de se séparer de celle-ci pour venir jusqu’ici, le but de cette contre-attaque insensée n’était-il pas évident ?
« Ils essaient de sauver le Fantôme de l’Épée des Fleurs de Prunier ? À dix contre tous ? »
Une entreprise d’une témérité absurde.
« …Envoyez un messager au Commandant pour lui faire part de la situation. »
« Oui ! »
Ayant retrouvé son calme, Jong Gwak fixa d’un air moqueur l’endroit où l’Alliance des Amis Célestes avait disparu.
« Ce n’est pas du courage. »
Jong Gwak laissa échapper un lent ricanement, puis tourna la tête, le regard froid.
❀ ❀ ❀
« Aaaah ! »
Fchhh !
Dans un bruit déchirant et glaçant, l’épée lancée trancha profondément la poitrine de l’ennemi.
Fiiii !
Pourtant, étrangement, aucune goutte de sang ne s’écoula de la blessure. Le sang qui aurait dû jaillir avait gelé sur place. Le froid qui transperçait les corps arrêtait les cœurs, et les hommes s’écroulaient.
Boum !
« Écartez-vous, bande de salauds ! »
« Seigneur du Palais ! N’en faites pas trop ! »
Yoon Jong cria pour calmer Seol So-Baek, mais celui-ci sembla ne pas l’entendre et brandit son épée avec encore plus de férocité.
Il déversa toute son énergie froide dans la pointe de son épée.
Fiiii !
Partout où son épée frôlait l’air, des cristaux de glace translucides s’épanouissaient.
« Ce gamin n’écoute vraiment rien, bon sang ! »
« Imbécile ! C’est le Seigneur du Palais de Glace ! »
« Et alors ? Tu crois que je l’ignore ? »
Jo Gul répliqua d’un ton bourru.
Lorsque l’occasion de secourir Chung Myung s’était présentée, celui qui s’était le plus déchaîné n’avait été ni Jo Gul, ni Yu Yiseol, ni même Baek Cheon, mais Seol So-Baek.
Seol So-Baek, qui s’était à peine fait remarquer pendant le voyage aller-retour à la Secte de l’Île du Sud, brandissait maintenant son épée comme un possédé.
« Aaah ! J’ai froid ! »
« Tu crois que c’est le moment de plaisanter ? »
« Mais non ! Je suis sérieux, je gèle ! Qu’est-ce qu’il a bien pu manger, ce gamin ? »
« …C’est le Seigneur du Palais. »
« Comme si naître roturier rendait insensible au froid ! »
« Qu’est-ce que tu racontes, sale gosse de riche ? »
Jo Gul tressaillit devant la voix furieuse de Yoon Jong.
Pourtant, Seol So-Baek, comme s’il n’avait pas entendu un mot, enchaînait sans pitié les coups d’épée contre les ennemis qui leur barraient la route.
Taoïste !
Les yeux de Seol So-Baek s’embrasèrent.
Sa soudaine fureur pouvait sembler étrange aux autres, mais elle lui paraissait parfaitement naturelle.
Il comprenait qu’ils devaient sauver la Secte de l’Île du Sud, mais il avait du mal à accepter qu’ils se sacrifient pour elle.
La Secte de l’Île du Sud déplorait ses épreuves, mais il ne parvenait pas à croire qu’elles aient été pires que celles qu’avait endurées le Palais de Glace.
Surtout, il ne voyait pas pourquoi risquer sa vie pour ceux qui pouvaient abandonner leur foyer et partir.
Il soutenait ce que faisait Chung Myung. Il essayait parce que Chung Myung l’avait décidé. Mais, aussi jeune fût-il, il peinait encore à comprendre véritablement le sens et le but de ses actes.
Mais cette fois, c’était différent. Celui qu’il allait sauver, c’était Chung Myung lui-même, le bienfaiteur du Palais de Glace et son bienfaiteur à lui.
Il ne le laisserait jamais mourir ici. Il n’avait encore rien pu rendre à Chung Myung.
À cet instant, les disciples du Clan des Dix Mille Personnes se ruèrent sur Seol So-Baek en poussant des cris.
« Comment osez-vous ! »
Une lueur bleue de fureur jaillit des yeux de Seol So-Baek. Sa main gauche se rétracta, puis se projeta en avant dans un mouvement fulgurant. De sa main droite jaillit une force blanche et tendue, pareille à une petite avalanche de neige.
« La Forme divine des cent glaces ? »
« Mon Dieu ! »
Les disciples du Mont Hua poussèrent des cris de stupeur devant ce spectacle.
La technique du Palais de Glace qu’ils avaient vue en Mer du Nord était désormais reproduite par Seol So-Baek.
Les disciples du Clan des Dix Mille Personnes qui chargeaient gelèrent sur place. Seol So-Baek donna un coup de pied aux hommes pétrifiés, puis se projeta au sol sans perdre une seconde.
« Dépêchez-vous ! »
« Oui, Seigneur du Palais ! »
« Compris, Seigneur du Palais ! »
Seol So-Baek courut sans se retourner, se mordant la lèvre jusqu’au sang.
La vie de Chung Myung était en jeu. À cet instant même.
Taoïste ! J’arrive !
Le garçon que Chung Myung avait sauvé.
Ce garçon était devenu un épéiste et courait maintenant pour sauver Chung Myung.