Chapitre 1 392
Une douleur terrible, lancinante, lui martelait la cuisse. Le coup qu’il avait encaissé un instant plus tôt avait dû s’enfoncer plus profondément qu’il ne l’avait cru.
Des vertiges le prenaient par vagues. Il ignorait si c’était parce qu’il avait perdu trop de sang ou parce que le poison qui s’infiltrait dans sa blessure rongeait son corps. Sa respiration se faisait plus courte.
« Ha… ha… ha… »
Mais il ne pouvait pas s’arrêter maintenant.
« Rattrapez-le ! »
Une voix féroce retentit non loin. Ses poursuivants étaient impitoyables et cruels. S’ils le capturaient, ils le feraient tant souffrir qu’il les supplierait de le tuer.
Ce n’était pas la douleur qu’il craignait. Ce qu’il redoutait vraiment, c’était de finir ainsi, de mourir dans un endroit pareil, sans avoir rien accompli ni rien possédé, à ramper par terre comme un ver. Il ne pouvait l’accepter.
Crriii !
À cet instant, une douleur fulgurante lui traversa le mollet.
« Aïe ! »
Déséquilibré, le garçon s’écrasa au sol, emporté par l’élan de sa course. Après avoir rebondi et roulé plusieurs fois, il resta étendu de tout son long.
Fouish !
Dans un bref sifflement, plusieurs hommes armés atterrirent devant lui.
« Espèce de salaud… »
Vêtus de bleu, ils le dévisageaient avec une cruauté féroce. Il était couvert de blessures, et son état aurait pu inspirer la pitié, mais leurs regards n’en laissaient pas paraître la moindre trace. Leur haine était si brûlante qu’elle aurait fait passer celle d’ennemis mortels pour de la douceur.
Mais ces hommes avaient leurs raisons de haïr le garçon.
« Non content d’avoir volé sans vergogne le précieux trésor du clan, tu as assassiné le chef de clan avant de t’enfuir ? »
« Nous allons te déchiqueter de mille façons pour venger le maître de secte. »
À première vue, le garçon qui leur faisait face semblait n’être qu’un enfant chétif et insouciant. En réalité, c’était un démon aussi féroce qu’un serpent ou un scorpion.
Alors que le chef de clan voyageait, il l’avait attaqué par surprise, lui qui l’avait pourtant particulièrement favorisé comme successeur et comblé de bienfaits, puis s’était enfui après avoir volé le véritable trésor du clan. On disait que le nombre de ceux qu’il avait tués durant sa fuite se comptait par dizaines.
« Même un chien muet sait ce qu’est la gratitude. Tu es pire qu’un chien ! Le chef de clan t’a tellement choyé ! »
« Hé hé hé hé. »
Le garçon, toujours à terre, laissa échapper un rire étouffé, puis se redressa lentement.
« La gratitude… »
Sous sa frange collée de sang brillaient des yeux pâles, d’où émanait une folie sinistre.
« Une chose pareille existe vraiment en ce monde ? »
« … Qu’est-ce que tu as dit ? »
« Ce vieil homme ne m’a élevé que pour faire de moi son instrument. Si je n’avais eu aucun talent, est-ce que cette “faveur” me serait jamais échue ? »
« Espèce de… »
« Les gens sont étranges. La plupart du temps, ils vivent sans penser à ces choses, mais dès qu’il leur est commode de faire la morale, ils en font tout un plat, comme si c’était sacré. »
Le garçon referma la main, comme pour agripper le sol, puis se redressa lentement jusqu’à se tenir droit.
« Imbécile. Même si le chef de clan avait eu cette intention, tu aurais pu hériter tranquillement de son legs et devenir l’un des rares grands guerriers. C’est toi-même qui as gâché cette chance. Et maintenant, tu vas mourir misérablement. »
« Un grand guerrier… en devenant le disciple de ce vieil homme ? »
Le garçon éclata d’un rire clair, comme s’il n’en croyait pas ses oreilles. Une moquerie acérée s’y mêlait à un mépris évident de lui-même ; rien à voir avec le rire qu’on aurait attendu d’un enfant.
Un « grand guerrier ». Qu’est-ce que ça changerait de se faire un nom dans un trou perdu pareil ?
Une vie pitoyable, une réputation pitoyable.
À quoi bon vivre en se débattant pour obtenir de telles choses ?
Certains pouvaient s’en contenter. Pas le garçon. Une vie incapable de s’élever était pire qu’une mort misérable.
« Pas seulement le chef de clan ! Tout le clan avait placé ses espoirs en toi. Si c’était toi… »
« Des espoirs ? Pour quoi, exactement ? »
Le garçon ricana en regardant l’homme.
« Si je deviens quelqu’un d’important, vos vies changeront ? »
« E-espèce de salaud ! »
« Ça changera votre valeur ? De toute façon, vos vies ne valent rien. »
L’homme écumait de rage. Alors la voix acérée du garçon fendit l’air.
« Le clan ? Les espoirs ? C’est parce que vous vous reposez sur ce genre de choses que vous vivez ainsi. La seule personne en qui vous pouvez avoir confiance, c’est vous-même ! Si vous voulez changer, si vous voulez obtenir quelque chose, la seule chose que vous devez entraîner et malmener, c’est vous-même. Quand ceux qui n’en sont pas capables s’emparent de ce qui les dépasse, il ne leur reste que la misère. »
« … »
« Moi, je ne vivrai pas comme ça. Si je veux quelque chose, je le prendrai de mes propres mains et j’assumerai moi-même les sacrifices que cela implique. »
De la bravade enfantine ou l’arrogance d’un être qui ne connaissait rien au monde… pouvait-on vraiment décrire le garçon ainsi ?
La voix de l’enfant était empreinte d’un venin que même des hommes plus âgés que lui auraient eu du mal à supporter. Impossible d’en deviner la source.
« … C’était donc toi. »
Un homme prit alors la parole d’une voix rauque, comme s’il venait enfin de comprendre quelque chose.
« Celui qui a tué le jeune chef de clan des Caoling et volé leur technique secrète… Celui qui a tué la jeune fille du Clan du Tyran Maléfique et emporté leur relique sacrée dans sa fuite… C’était toi, tout ça, pas vrai ? »
À ces mots, tous furent stupéfaits et se tournèrent vers celui qui venait de parler.
« A-alors, tous les incidents survenus dans les différentes sectes ces dernières années… ? »
« … Impossible. Ils n’ont quand même pas été aussi stupides, si ? »
« Nous nous sommes fait avoir comme des idiots ? »
Ces paroles les réduisirent tous au silence.
Non, ils n’étaient pas stupides. Ils ne pouvaient pas l’être.
Le clan de la Voie Éclairée était connu dans le nord comme un faucheur ; si ses chefs avaient vraiment été idiots, comment auraient-ils pu atteindre un tel rang ?
« Nous ne sommes pas stupides. Ce salaud est simplement trop rusé. Il a trompé tout le monde en si peu de temps, sans laisser la moindre trace. »
Les hommes se mordirent les lèvres. Quelqu’un marmonna, le visage méprisant :
« Pire qu’un chien. »
« Hé hé… »
Le garçon essuya nonchalamment le sang qui lui coulait sur le visage. Le rouge s’étalait autour de sa bouche, comme un maquillage de théâtre outrancier. À première vue, il ressemblait à un fou au sourire béant.
Ce seul geste changea complètement son apparence. Son visage, jusque-là d’une innocence enfantine, était devenu celui d’un démon dépravé.
« C’est vraiment ma faute ? »
« Quelles autres inepties vas-tu encore débiter… ! »
« Vous savez ce que je pense, là, maintenant ? Vous savez ce que je ressens en vous regardant ? »
Le visage de l’homme se déforma. Il ne comprenait pas ce que racontait ce rusé vaurien.
« Vous ne savez pas. Bien sûr que non. On ne peut pas sonder le cœur ni les intentions d’autrui. Vous êtes à un pas de moi, vous me dévisagez avec haine, et pourtant vous ne pouvez pas savoir. »
Les yeux des hommes tressaillirent. Le garçon sourit.
« Mais qu’est-ce qui vous a pris de faire confiance à quelqu’un dont vous ne pouviez même pas connaître le cœur ? Et pourquoi enrager parce qu’on vous a trahis ? La confiance que vous avez accordée doit-elle forcément vous être rendue ? Sinon, cela vous donne-t-il le droit d’accuser et de maudire ? »
« Quelle sophistique… »
« Dans ce cas, c’est d’une superficialité affligeante. »
Ce n’était peut-être pas une simple moquerie, mais une véritable question.
Le garçon ne comprenait pas.
Ceux qui comptaient sur les autres, qui plaçaient leurs espoirs en eux, et même ceux qui croyaient qu’autrui agirait comme ils le souhaitaient.
Pour le garçon, c’était comme se jeter dans un puits d’un noir absolu. Un pari de fou, miser tout ce qu’on possédait sur un optimisme sans fondement et une confiance aveugle, sans savoir quels monstres ou quels abîmes se cachaient dans les profondeurs.
Ils le prenaient peut-être pour un fou, mais à ses yeux, le monde était encore plus fou, peuplé uniquement de détraqués.
Pour le garçon, contempler ce monde était à la fois répugnant et indescriptiblement beau. Il étincelait.
Alors il voulait le serrer dans sa main, ce monde rempli de choses qu’il ne pourrait jamais posséder pour toujours.
« Dites ce que vous voulez. Nous vous ferons payer pour ce que vous avez fait. »
« Vous, la bande ? »
« Je vais te donner une raison de fanfaronner. Mais, gamin, tu ne connais rien au monde. Et grâce à toi, tout le monde va découvrir à quel point la vengeance du clan de la Voie Éclairée peut être cruelle et implacable ! »
En entendant cela, le garçon ricana.
Son corps était bien sûr dans un état déplorable. D’autres poursuivants se rapprochaient au loin. Pourtant, le garçon ne se sentait ni seul ni abandonné.
« Voilà pourquoi les esprits obtus… »
« Qu’est-ce que tu as dit ? »
« Tu l’as dit toi-même. Celui qui a volé le rouleau contenant la technique secrète du clan Caoling et celui qui a volé le trésor du Clan du Tyran Maléfique, c’était moi, les deux fois. »
Ceux qui l’entendirent tressaillirent.
« Alors, à ton avis, qu’est-ce que j’en ai fait ? Tu crois que je les ai vendus pour quelques pièces ? »
« A-attrapez-le tout de suite… »
« Vous comprenez, maintenant ? Je ne me suis pas enfui parce que j’avais peur de vous. J’ai fui parce que je ne voulais pas que mon nom se répande par ici. Vous auriez dû le comprendre ! »
Une folie malsaine jaillit des yeux du garçon.
Un cri dément retentit quelque part.
On sentait, même de loin, une intention meurtrière tranchante comme une lame sur la peau.
On aurait dit que le monde entier tournoyait avec violence et hurlait, exigeant qu’on saisisse et tue cette chose unique.
Mais peu importait. Le monde avait toujours été ainsi. Il ne voulait pas qu’il en soit autrement.
Le jour où il piétinerait ce monde immonde, il découvrirait enfin pourquoi il y était né.
Même si, sur cette voie, il devait être déchiqueté et ne pas laisser derrière lui le moindre morceau de chair, il ne le regretterait pas.
Il rirait simplement une fois, puis irait en enfer.
« Frappez ! »
En voyant ses assaillants se ruer sur lui, le garçon, Jang Ilso, sourit, les yeux plissés.
Je m’en emparerai.
De tout ce qu’il ne pouvait obtenir.
Jang Ilso ouvrit lentement les yeux et, le visage alangui, regarda par la fenêtre.
Quelle rareté.
Il rêvait rarement, et surtout pas de ce rêve où il se roulait dans la misère.
Plongé dans ses pensées, Jang Ilso eut soudain envie de se poser une question.
Avait-il obtenu ce qu’il cherchait ?
Non. Pas encore. Il n’avait pas réussi à mettre la main sur quoi que ce soit.
Le pouvoir que les autres lui enviaient, la gloire éclatante, la richesse qu’une vie entière ne suffirait pas à épuiser : tout cela restait insignifiant à ses yeux.
Rien de tout cela n’était ce qu’il voulait vraiment obtenir.
Mais Jang Ilso en était certain. S’il allait jusqu’au bout de cette voie, tout finirait bientôt entre ses mains. Et ensuite…
« … Qui sait. »
Jang Ilso murmura d’un air alangui.
« Ce qui viendra après ne me concerne pas. N’est-ce pas ? »
La plupart des gens ne comprendraient pas.
Pour certains, ce qui compte, ce n’est pas la vie qu’ils gagneront en atteignant leur but, mais le simple fait de l’atteindre.
Peut-être celui qui pourrait le comprendre se débattait-il en ce moment même dans une situation infernale, tout comme Jang Ilso autrefois.
Et il éprouverait sans doute exactement ce que Jang Ilso avait ressenti jadis.
Jang Ilso avait survécu en abandonnant tout. Mais l’autre en serait-il capable, lui aussi ?
« Peu importe. »
Un sourire qui semblait bienveillant passa sur son visage. Pourtant, ses lèvres rouges se tordirent, exhalant une aura glaciale.
« Ce ne serait pas plus mal que tu prennes cette voie. »
Alors peut-être Jang Ilso pourrait-il l’obtenir.
La seule personne au monde capable de le comprendre.