Chapitre 281
J’avais du mal à éprouver du désespoir… ce pur sentiment d’impuissance, cette certitude que, quoi que je fasse, je n’y arriverais pas, que tout était déjà terminé. Mais mon obstination refusait de l’accepter.
J’avais toujours refusé d’abandonner avant la toute fin… même quand je savais que lever mon épée ne servirait à rien.
C’était ma façon de vivre.
Et maintenant ?
Debout sur le sable magnifique, j’entendais derrière moi le murmure des vagues, une mélodie qui apaisait l’esprit. Devant moi, les feuilles dansaient au gré de la fraîche brise nocturne, à la lisière de la forêt tropicale.
Je remarquai trop tard la faible distorsion dans l’espace autour de moi… à peine perceptible, un léger miroitement en forme de dôme qui recouvrait une partie de la plage… comme l’air qui tremble au-dessus d’un feu.
Je fixai mon poignet sectionné, le sang rouge vif gouttant sur le sable blanc, à l’endroit où gisait ma main coupée, avec l’Anneau de stockage.
J’avais beaucoup trop tardé.
J’aurais dû sortir le cristal de mon anneau dès que je m’étais retrouvé sur cette plage, à des dizaines de kilomètres de la forteresse, loin de tous mes alliés et de tout ce qui aurait pu me sauver.
À présent, je dévisageais l’un des superviseurs, un homme que j’avais à peine vu en face. J’ignorais même son nom et ne me rappelais pas ses traits… seulement l’éclat de son âme, qui avait flotté autour de moi ces derniers jours.
Puis un autre homme apparut entre les arbres. Lui aussi avait atteint la Transcendance… mais, contrairement au premier, il était plus jeune et son attitude était plus détendue.
Son visage sculpté, ses cheveux brun bois peignés sur le côté et ses petites lunettes posées sur l’arête du nez… même dans cette situation, les mains dans les poches, il me rappelait les scientifiques du laboratoire.
Son regard clinique me transperça à travers ses verres. Il m’examinait comme si je n’étais qu’un sujet d’expérience vivant.
« Hmm… pourquoi est-ce qu’il a cette tête ? Tu ne vois pas qu’il est à l’article de la mort ? » demanda-t-il au superviseur d’une voix froide et indifférente, en s’approchant sans se presser.
L’autre haussa les épaules, le visage neutre. « Il a été blessé dans un combat il y a quelques jours, et son état semblait empirer… Je voulais accélérer les choses, mais je n’en ai pas eu l’occasion avant maintenant. Ça ne changera rien, n’est-ce pas ? »
L’inconnu prit une profonde inspiration. « Non, je ne crois pas. Enfin, son âme est toujours dans son corps, et ça suffit… »
« Peut-être… hmm… » ajouta-t-il en portant la main à son menton, se retenant de dire ce qui lui passait par la tête.
Mon essence bouillonnait déjà, refermant la plaie de mon poignet et faisant repousser ma main à une vitesse stupéfiante. L’homme à lunettes en fut surpris. « Oh… c’est encore plus intéressant quand on le voit de près. »
J’entrouvris faiblement la bouche, tandis qu’une épée d’essence brute se formait dans mon autre main.
« Q-qui êtes-vous ? » Même si je tentais de garder mon calme pour comprendre la situation, ma voix tremblante me trahissait.
L’inconnu à lunettes secoua la tête d’un air moqueur. « Mauvaise question. Tu devrais d’abord demander ce qu’on veut, avant de demander qui on est. »
Il avait peut-être raison, mais mon esprit épuisé n’arrivait pas à organiser mes pensées, encore moins à trouver les bonnes questions.
C’est alors que le superviseur se tourna vers son complice, les sourcils froncés. « Arrête de perdre ton temps avec le gamin. On doit se dépêcher avant qu’ils comprennent qu’il a disparu et que je suis parti. Ce dôme ne nous cachera pas indéfiniment à leurs yeux. »
Le jeune homme claqua la langue et agita la main devant le visage du superviseur, méprisant. « Bien sûr, bien sûr… Vous autres, vous n’avez aucun sens de l’objectivité. Il faut faire ci, faire ça, finir ceci, et… »
Je pris une inspiration douloureuse et, au moment où le superviseur et l’inconnu détournèrent leur attention de moi, je saisis ma chance.
Je forçai mon corps brisé à réagir, même si je distinguais à peine ce qui m’entourait.
Je tendis ma main en pleine régénération, mes doigts tout juste reformés se refermant sur le membre tranché au sol… Je comptais récupérer l’Anneau de stockage et m’enfuir, sortir le cristal qu’Alicia m’avait donné et le briser… alors, peut-être, je survivrais.
C’était la seule solution… j’avais beau tourner la question dans tous les sens, je ne pouvais pas affronter deux rang 5, pas même un instant.
Alors, quand mes doigts sans peau touchèrent ma main tranchée, je la saisis fermement et bandai les muscles de ma jambe, prêt à m’élancer loin d’ici… à fuir de toutes mes forces.
« Hein ? »
Mon corps refusa de courir… mon pied ne bougea pas.
Je baissai les yeux vers l’endroit où mes jambes auraient dû se trouver sur le sable… mais elles n’y étaient pas. L’une d’elles manquait, toujours dressée à l’endroit où elle se tenait, sectionnée net.
La perte soudaine d’un membre me déséquilibra et je tombai à genoux… La douleur remonta dans mon poignet. C’est là que je compris que ma main avait été tranchée une nouvelle fois : elles étaient maintenant deux à gésir au sol, l’une serrant l’autre dans un spectacle écœurant, tandis que l’ombre ondulait devant moi.
« Tu ferais mieux de t’arrêter et de rester tranquille. Ça t’épargnera un peu de souffrance. » L’homme à lunettes se tenait déjà devant moi, à quelques centimètres à peine, emplissant tout mon champ de vision.
Je serrai la Lame d’essence dans mon autre main, les mâchoires crispées. « Va te faire foutre, espèce de… » Ma voix était rauque, creuse et chargée de haine… d’une haine pure.
De toutes mes forces, je lui assénai un coup d’épée à la gorge. C’était tout près, encore un peu.
Une arche lumineuse se dessina dans les airs, puis mon attaque souleva le sable en une tempête… Mais.
Mais l’inconnu ne bougea pas. Deux doigts seulement s’interposèrent entre mon épée et sa gorge, l’arrêtant sans effort, sans même égratigner sa peau parfaite.
Je resserrai ma prise… ou ce qu’il en restait.
Je n’essayai même pas de régénérer mon autre main. Je concentrai toute mon essence devant mon poignet tranché pour former une petite étoile, prête à libérer d’un seul coup tout ce qu’il me restait. Mais l’ombre sous moi ondula, se dressa comme une chose vivante et étouffa l’essence que j’avais accumulée, l’éteignant comme la flamme d’une bougie dans le vent.
Je sentis quelque chose s’éteindre au plus profond de moi.
Des pointes sombres jaillirent de l’ombre que la lune projetait devant moi, épaisses et acérées… L’une s’enfonça dans ma cuisse droite, l’autre dans la gauche, jusqu’à ressortir de l’autre côté.
Une lame en forme de faucille surgit de l’ombre et traversa sans peine mon bras tendu. La Lame d’essence se dissipa tandis que ma main tombait dans le sable… et l’inconnu baissa les doigts avant de sortir son autre main de sa poche.
Deux autres pointes d’ombre transpercèrent mes épaules.
« Agh ! » Un grognement de douleur se figea dans ma gorge sèche.
La douleur s’émoussa, comme si mon esprit refusait de croire à ce qui se passait.
Une cinquième pointe jaillit dans ma poitrine, la traversa et ressortit dans mon dos, en évitant mes organes vitaux.
Mes épaules s’affaissèrent, des filets écarlates coulèrent le long des aiguilles sombres et mon corps s’abandonna vers l’avant, tandis que la pointe dans ma poitrine s’enfonçait davantage.
La chaleur quitta ce qu’il me restait de membres, mon cœur battit à mes oreilles et un poids immense s’abattit sur ma poitrine.
Ma tête retomba. À travers le brouillard, je ne distinguais que les bottes des deux hommes devant moi. Leurs voix me parvenaient de loin, comme si elles venaient de derrière des murs innombrables.
« Arrête de jouer maintenant et achève-le. »
« Tss, tu as pitié de lui… ça ne mettra pas fin à ses souffrances, ça va… »
« Peu importe. Finis-en. »
Ma gorge se noua, incapable de former le moindre mot.
Non… pas comme ça.
Je relevai la tête au prix d’un effort indescriptible, un frisson parcourant mon corps agonisant tandis que je fixais l’objet dans les mains de l’inconnu.
C’était une dague… une dague sombre et incurvée, dont la surface étroite était couverte de caractères que je ne reconnaissais pas et que je ne comprenais pas.
Chacun semblait fait de ténèbres pures, vibrant d’une aura inquiétante qui glaçait les profondeurs de mon âme blessée et déformait l’existence elle-même autour d’eux.
Quand l’homme saisit le manche et approcha le tranchant de ma poitrine, juste au-dessus de mon cœur… je compris.
Il n’y avait aucune issue, aucun plan… rien.
Mon essence avait été étouffée et éteinte comme une bougie sous l’ombre du superviseur ; tous mes membres avaient disparu, sauf ma jambe droite… J’avais perdu tant de sang que mon cœur commençait à lâcher.
Mais je ne sentais pas la douleur… même ce feu glacé au fond de ma poitrine ne me faisait plus mal.
Je vais mourir.
La lame de la dague déchira mon armure et commença à s’enfoncer lentement dans ma poitrine… tout allait au ralenti, comme si le temps du monde des vivants m’avait abandonné.
Les feuilles qui tombaient, les lèvres des deux hommes devant moi qui remuaient sans que je les entende, même les caractères anciens gravés sur la lame pulsaient plus lentement.
Mais pourquoi ?… Je ne voulais pas mourir… pas comme ça.
Je sentis une chaleur derrière mes yeux. Je ne sais pas quand, mais des sillons tièdes coulaient sur mon visage… Est-ce que je pleure ?
Je croyais avoir toujours été prêt à mourir… Je me trompais.
Je croyais que, dans mes derniers instants, je me souviendrais de ma haine, de mon désir d’anéantir le Système du Vide… Je croyais que je regretterais de ne pas y être parvenu.
Mais non.
Je ne pensais même pas aux deux hommes devant moi… mais à autre chose… quelque chose de plus lumineux.
Des voix du passé que j’aimais entendre, des rires, des soupirs agacés et des réprimandes.
Certains visages défilèrent dans ma vision… des visages que j’avais gravés dans ma mémoire et que j’aimais regarder.
Quelqu’un dont je n’avais jamais su apprécier la présence, quelqu’un que je n’avais jamais remercié comme il le fallait… même si, au fond de moi, j’avais toujours fait semblant de ne pas voir cette attirance insistante que j’éprouvais pour elle.
Quelqu’un dont j’aimais la présence à mes côtés, même si je le niait comme un idiot… mais je l’aimais.
Pourquoi suis-je aussi idiot ? Pourquoi n’ai-je pas vu ce qui se trouvait juste devant mes yeux… pourquoi ?
Je vis la dague disparaître dans ma poitrine, son aura inquiétante éclatant en une tempête de ténèbres.
Je… je voulais avoir plus de temps… tellement plus.
Je suis… désolé.