Chapitre 274
Non, ça ne va pas. Quelque chose cloche.
Je serrai les dents de colère, me mordant la langue de temps à autre. La douleur me laissa un goût métallique dans la bouche.
J’étais allongé dans mon lit, sous la tente, et je fixais le plafond de toile sombre d’un regard rancunier. Ma main reposait sur ma poitrine, le tissu de ma chemise plissé sous ma poigne. Si je ne m’étais pas retenu, je l’aurais déjà déchiré.
Je fermai les yeux un instant et pris une profonde inspiration, avant d’expirer longuement… Je répétai l’exercice pendant quelques minutes, jusqu’à ce que mes nerfs retrouvent un niveau supportable.
Et maintenant, pourquoi étais-je dans cet état ? Eh bien, trois jours s’étaient écoulés depuis l’attaque et, franchement, ils s’étaient passés sans encombre. Nous n’avions rien à faire.
Alors, est-ce que j’étais en colère parce que j’avais trop de temps libre ? Bien sûr que non.
C’était cette sensation dans ma poitrine. Si quelqu’un m’avait dit, là, tout de suite, qu’on m’avait drogué pendant mon sommeil, qu’on m’avait ouvert la poitrine et qu’on y avait versé de l’azote liquide, qui ne se serait jamais épuisé pour une raison quelconque… je l’aurais cru, je le jure.
Au début, c’était supportable. Je pouvais dormir et faire comme si de rien n’était… mais chaque jour, chaque heure, ça empirait.
Et maintenant, me voilà au lit, en pleine crise de rage… pas parce que c’est insupportablement douloureux. Je n’en suis pas fier, mais je résiste incroyablement bien à la douleur… Si je le veux, je ne réagirai pas, même si mes membres brûlent dans les flammes… tant que je ne les perds pas.
Ouais, c’était différent d’une brûlure ou d’une blessure. Je n’avais jamais ressenti ça… et je ne voulais plus jamais le ressentir. Même si la douleur n’était pas assez forte pour me rendre fou, trois jours de tourment sans interruption avaient fini par me faire craquer.
« Je te jure que je vais le tuer… Je vais le balancer du haut du ciel. Non, je lui arracherai l’œil avant que la ceinture ne l’emporte. » Je grinçai des dents en marmonnant comme un dément.
Alors que Theo m’avait assuré qu’il me suffirait de me reposer pour guérir, j’en étais toujours là. Même déplacer mon essence ne se faisait plus comme d’habitude : c’était plus lent, plus laborieux et ça me demandait davantage de concentration… Or, de la concentration, je n’en avais clairement pas beaucoup ces jours-ci.
Même étendre mes sens jusqu’à leur limite était difficile, surtout que ces superviseurs apparaissaient parfois à une certaine distance de nous.
« Putain, merde… tout… » Mes jurons étouffés résonnèrent longuement sous la tente.
Ce jeu à la con, Theo, les Îles Suspendues, Medirin, le Système du Vide, ce prince bizarre… tous ceux qui avaient contribué à compliquer ma vie déjà compliquée, allez tous vous faire foutre.
Je grinçai de nouveau des dents, pris d’un nouvel accès de colère. C’était comme avoir mal à une dent pendant des jours, jusqu’à ne plus en pouvoir… Au moins, une dent, ça se soigne. Et bien sûr, même la pire rage de dents n’arrivait pas à la cheville de ça.
Je recommençai à respirer profondément pour me calmer. Et ouais, j’étais aussi doué pour me calmer que pour me mettre en colère. Quelques minutes plus tard, je soupirai, dépité, en me demandant comment j’allais tenir les prochains jours si ça continuait ainsi.
Je me levai lentement et sortis de la tente. Le soleil matinal me frappa le visage, un geste censé revigorer n’importe qui.
Comme nos effectifs avaient été réduits de moitié, l’endroit était plus calme. Et comme cette île ne comptait que trois ponts — deux menant aux îles voisines, et un seul au quatrième niveau —, nous n’avions pas besoin de nous disperser. Il suffisait de laisser quelqu’un près du marqueur de purification, au milieu de la forêt… Au moins, ça lui avait évité le combat d’il y a quelques jours, même si je parierais qu’il tremblait de peur chaque nuit.
Ces derniers jours, il était devenu normal de se réveiller et de trouver Ivan au coin du feu, en train de préparer le petit déjeuner comme si nous étions en pique-nique… Je ne comprenais même pas pourquoi il faisait ça. Personne ne le lui demandait.
Mais je n’étais pas d’humeur à m’en soucier. Depuis combien de temps n’avais-je pas été de bonne humeur plus de trois jours d’affilée ? Si ça continuait, j’allais bientôt devoir suivre une thérapie.
Nous avions déplacé le camp loin de l’endroit où la bataille avait éclaté. Je marchais donc sur un terrain plat couvert d’herbe violette, tandis que j’écoutais au loin le bruissement des feuilles de la forêt sombre.
Quand j’approchai du feu et des troncs disposés autour, Ivan, qui retournait quelque chose dans la poêle, tourna la tête vers moi. La confusion se lisait sur son visage. « Oh, Caius… Bonjour. Mais pourquoi as-tu l’air de ne pas avoir dormi depuis des jours ?
Je levai les yeux au ciel. Je devais avoir des cernes… Je ne m’étais pas regardé dans un miroir, alors je n’en savais rien. « Peut-être parce que ça fait des jours que je ne dors pas. »
Ivan cligna des yeux, oubliant les crêpes sur le feu. « Je vois. Tu as l’air à cran, ces derniers temps. Tu souffres peut-être d’un taux de cortisol trop élevé… Je pourrais te préparer cette tisane apaisante avec les herbes violettes. Sur Valia, ça a tellement bien marché qu’elle a arrêté de me frapper… En fait, elle a arrêté de bouger pendant une demi-journée. »
Je le fixai d’un regard vide. Je ne savais pas si je devais rire de la pauvre fille ou commettre un meurtre sur-le-champ… Qui diable nourrissait quelqu’un avec des plantes bizarres ramassées par terre ?
Et là, j’étais plutôt tenté par la deuxième option. Pour éviter de faire une bêtise, je m’approchai et m’assis sur l’un des troncs près du feu, en face d’Ivan… qui venait tout juste de remarquer que la crêpe dans la poêle avait brûlé. Il se dépêcha de la retourner d’un geste maladroit, renversa la poêle et la fit tomber dans le feu.
Il essaya de la retirer rapidement avant qu’elle ne chauffe trop, mais son pied heurta le bol de pâte posé par terre et en renversa tout le contenu sur l’herbe. « Oh ! Mon Dieu… Mes merveilleuses crêpes ! » Sa voix s’éleva dans une lamentation injustifiée.
Je soupirai. Puis soupirai encore. Enfin, je me levai. Puisqu’il n’y avait plus de petit déjeuner, pourquoi rester à l’écouter pleurnicher ? Mes propres lamentations me suffisaient.
…
Après qu’Ivan eut détruit le petit déjeuner, je quittai le coin du feu pour m’installer dans un coin éloigné du bruit… et plus précisément d’un jeune Éveillé qui pleurait sur ses crêpes.
Assis au bord de l’île, les yeux rivés sur l’océan de nuages en contrebas, je ne ressentais aucun réconfort… rien que le malaise dans ma poitrine. Je n’arrivais même pas à méditer en étendant mes sens, comme je le faisais ces derniers jours.
D’une pensée, je fis apparaître les runes dans les airs. Quelques mois plus tôt, cela m’aurait semblé parfaitement normal, mais à présent, elles avaient peut-être davantage de sens.
Nom : Caius Astroweild
Âge : 18
Rang : 3
Sous-rang : Avancé
Aptitudes :
[Yeux de l’Âme] : Une fois activés, ils permettent de voir et de sentir l’essence et les âmes des êtres vivants.
[Mer des Âmes]
Traits :
[Ancre Mentale] : Votre esprit est stable et ne se perd jamais.
Les runes s’arrêtèrent là… Des lettres inconnues, mais que je comprenais. Ce n’était peut-être pas le bon moment, mais j’essayais de chasser cette douleur de mon esprit.
Dans ces ruines de la Vieille Terre, il était écrit que les vestiges de son héritage nous guideraient sur la voie que nous avions oubliée… celle de l’ascension et de la progression à travers les rangs.
Et ce fut bien le cas. Après tout, des siècles plus tôt, le système avait guidé l’humanité dans la maîtrise de l’essence… et de tous les rangs, jusqu’au Roi…
Les vestiges de son héritage nous guideront et nous remettront sur la voie que nous avons oubliée. Nous prospérerons, protégés par ce que le Grand Créateur nous a laissé.