Chapitre 267
Je vais le répéter.
Que Theo porte une épée était une insulte… une insulte au forgeron qui l’avait fabriquée, une insulte à la personne qui la lui avait offerte — parce que je doutais qu’il l’ait achetée avec son propre argent.
Et une insulte envers moi.
Au début, j’avais cru qu’il était désorienté parce que ses illusions ne fonctionnaient pas sur moi, peut-être qu’il titubait à cause du premier choc qui lui avait brûlé la main… Je n’en savais rien.
Mais à mesure que le combat avançait, je m’en rendis compte… il maniait son épée comme une demoiselle qui n’en avait pris une que pour défendre son honneur… Sauf qu’au moins, la jeune fille avait de l’honneur. Lui ?… J’en doutais.
… Désolé, je n’exagère pas… Je présenterai mes excuses aux enfants plus tard… Et cela ne faisait que renforcer l’idée qu’il avait consacré sa vie à améliorer son rang et à maîtriser ses illusions.
La seule raison pour laquelle il tenait encore debout, c’était qu’il était bien plus fort et plus rapide que moi… Ce qui ne faisait qu’attiser ma jalousie. Un jour, j’allais finir par faire une crise cardiaque à force d’envie et mourir dans mon lit, branché à des appareils médicaux.
Bon, j’exagérais sur ce dernier point.
Le métal grinça autour de nous. Cette partie de la forêt avait été ravagée depuis un moment ; le sol autrefois couvert de racines n’était plus qu’un enchevêtrement de cratères boueux.
Les arbres géants étaient tombés près de leurs troncs tranchés… Nous nous trouvions à la lisière de la forêt, et la lune éclairait les lieux. Au loin, les combats faisaient encore rage, leurs bruits et leurs lueurs nous parvenaient toujours.
Je connaissais plus ou moins la situation là-bas. Elle n’était ni bonne ni mauvaise : mon équipe n’avait ni perdu ni gagné, les affrontements s’étaient équilibrés.
Je reculai pour éviter son épée, qui traça un arc horizontal illuminant les ténèbres. Même si elle ne me toucha pas, l’essence m’entailla la poitrine à l’horizontale. Ce n’était qu’une égratignure superficielle.
J’en profitai pour faire pivoter la garde dans ma main et l’attaquer d’estoc. Il inclina à peine le torse ; la lame passa près de ses côtes et lui arracha quelques gouttes de sang.
Mais je ne m’arrêtai pas là. Theo avait beau être rapide et fort, le pauvre bougre restait soumis aux lois de la physique : l’élan de son attaque manquée le tirait un instant dans sa direction.
De mon autre épée, je lui entaillai la cuisse droite. La blessure était assez profonde pour que je voie sa chair pendre un instant, avant qu’il ne la comprime avec son essence en poussant un grognement de douleur.
« Merde, tu ne sens rien ? Qu’est-ce qui cloche chez toi ? Tu aimes torturer tes adversaires ? C’est contraire à l’éthique, surtout pour les nobles… » cria-t-il. Oui, il criait, comme s’il protestait contre ma façon de me battre… ou contre les blessures que je lui avais infligées sur tout le corps.
J’eus envie de lâcher mes épées et de me plaquer la paume sur le visage. « Je ne suis pas noble, espèce d’abruti… »
« Pourquoi tu me traites d’abruti ?… Ce n’est pas parce qu’on se bat qu’on est ennemis. » protesta-t-il en reculant.
« Parce que tu m’as réveillé, espèce d’abruti. » Ouais, ce type était bizarre. Je m’avançai vers lui, prenant appui sur ma jambe et pivotant le torse dans l’autre sens. Puis, de toutes mes forces, je l’attaquai avec mes deux épées, d’un double coup.
Il eut tout juste le temps de retrouver son équilibre et de lever son épée devant moi. La puissance du coup suffit à le projeter contre un arbre.
Son dos le heurta ; le bois se tordit et éclata en fragments acérés.
Il était évident que je prenais l’avantage. Peu à peu, les blessures s’accumulaient sur son corps, jusqu’à ce qu’il peine à les comprimer avec son essence pour arrêter le saignement.
Il avait perdu beaucoup de sang et haletait faiblement. Sa peau pâle avait encore blêmi… si elle n’avait pas été couverte de terre et de sang séché.
On aurait dit qu’il était sur le point de perdre.
Et, une fois encore, il eut recours à ses illusions et disparut devant mes yeux… Mais ça ne servait à rien, évidemment.
À chaque échange, je lui infligeais de nouvelles blessures. Certaines saignaient, d’autres avaient été causées par les explosions d’essence et étaient brûlées… De mon côté, je commençais à manquer d’essence, mais dans l’ensemble, mon corps tenait bon, car j’avais soigné les blessures les plus importantes.
Mais pourquoi cet abruti avait-il l’air d’y prendre plaisir ? Ça me mettait mal à l’aise.
Il ne riait ni ne souriait plus… Non, il gémissait et poussait parfois des cris étouffés quand je le transperçais. Mais son regard… on aurait dit celui de quelqu’un qui n’avait jamais douté de sa victoire.
J’en eus le cœur serré. Je ne reculai pas et ne baissai pas ma garde un seul instant… Je voulais en finir au plus vite pour rejoindre les autres… ou simplement l’éliminer et être enfin soulagé.
Il n’était pas censé avoir de carte maîtresse. Une Relique ?… Mais celles qui pouvaient faire pencher la balance étaient interdites.
« Ah… » Son dos heurta le tronc d’un arbre à la lisière de la forêt ; tout son souffle lui fut coupé. La sueur et le sang avaient ruiné son apparence, pourtant censée être séduisante.
Je n’étais pas en meilleur état. Mes muscles hurlaient et mes articulations avaient commencé à craquer à force de bloquer ses coups puissants… Je me demandai alors si j’aurais perdu contre quelqu’un d’autre… quelqu’un comme Demir ou Riven.
Est-ce que j’aurais perdu ?
Mais je ne les avais pas affrontés, et je n’avais pas encore perdu.
Je m’approchai de Theo, appuyé contre l’arbre. Je ne dis rien, et lui non plus.
Il se détacha du tronc noir et vint vers moi. Nous nous mîmes à tourner l’un autour de l’autre… chacun attendant que l’autre attaque le premier.
« Mon jugement était mauvais… hein, tant pis pour moi. » Sa voix était rauque et tremblante ; on aurait dit qu’il était sur le point de rire.
Je haussai un sourcil. Mais, l’instant d’après, il se rua sur moi. Ses mouvements étaient rapides, mais pleins de failles… beaucoup trop.
Rien de spécial : il réduisait la distance et tentait de me transpercer avec son épée. Même pas une lame enveloppée d’essence ; juste du métal.
L’esquiver aurait exposé ma défense, alors je levai mon épée pour parer… Je ne songeai pas un seul instant à me moquer de sa posture. Au bout du compte, relâcher son attention mène toujours à la défaite.
Nos regards se croisèrent à cet instant. Je m’attendais au bruit habituel des épées qui s’entrechoquent… mais non.
Aucun choc. Je ne sentis pas le poids de son coup dans mon bras… Mes os ne hurlèrent pas sous l’effort, sur le point de se briser.
Rien de tout cela.
Juste le silence.
Et une sensation glaciale qui rampait dans ma poitrine… froide et insupportable.
C’est alors que je compris : son épée m’avait traversé. Elle avait passé le métal comme si celui-ci était fait d’air, puis s’était enfoncée droit dans ma poitrine… La lame était pâle et éthérée, comme si elle allait disparaître d’un instant à l’autre.
Je croisai de nouveau le regard de Theo. Cette fois, ses yeux étaient injectés de sang… comme s’ils allaient sortir de leurs orbites.
De minces filets cramoisis s’écoulaient de son nez et de ses yeux, traçant des sillons sur son visage.
Et malgré tout, il souriait.
J’ouvris la bouche, mais aucun son n’en sortit… seulement une pensée.
Comment ?