Chapitre 265
Les bruits de combat cessèrent et le silence retomba. À cet instant, tout le monde se dévisagea, essayant de comprendre ce qui venait de se passer.
À la lisière de la forêt se tenaient treize personnes… enfin, douze, puisque je venais d’en éliminer une.
Ils affichaient des airs amusés, comme s’ils avaient regardé un groupe de rats se battre dans une cage en verre… ou du moins, c’était le cas avant que leurs visages ne se décomposent de surprise et de peur lorsqu’un rayon d’essence les traversa et en élimina un en un instant.
Mais je n’avais pas visé cet inconnu dès le départ. J’avais ciblé celui qui se tenait à l’avant… le responsable de cette situation.
Tentant de retrouver son sourire assuré, Theo Arlin se posta devant son groupe après avoir esquivé mon attaque au tout dernier moment, ce qui lui fit perdre le contrôle de ses illusions.
« Waouh… laisse-moi te féliciter, Caius Astroweild. Je n’aurais jamais pensé que tu percerais mes illusions aussi vite… Je pensais pouvoir les maintenir quelques minutes au moins, mais comme je l’ai dit… impressionnant. » Il s’avança comme s’il se proclamait roi des lieux, ses yeux bleus captant la lumière du soleil couchant qui subsistait dans le ciel.
Je regardai autour de moi. Mon regard croisa celui de certains de mes coéquipiers, qui commençaient à retrouver leur équilibre.
Par chance, personne n’avait été éliminé, mais certains avaient été blessés… et notre guérisseuse blonde était du nombre.
Pas besoin d’être un génie pour comprendre ce qui s’était passé. Pendant que je dormais, Theo avait mené son groupe jusqu’à notre île, dissimulé par un voile d’illusions qui les rendait impossibles à repérer à l’œil nu.
Il s’était glissé jusqu’au camp et avait étendu ses illusions sur nous alors que la moitié d’entre nous dormait… moi y compris. J’avais choisi de dormir le jour pour pouvoir monter la garde la nuit, quand les autres ne voient rien.
Puis, grâce à l’attaque soudaine de monstres qui étaient en réalité mes coéquipiers, il nous avait fait nous battre entre nous. Ça n’avait peut-être pas duré une minute entière, mais le combat avait suffi à semer le désordre parmi nous.
L’essence se déversa dans mon corps. L’épée que je tenais se brisa et s’évanouit en étincelles lumineuses, remplacée par une lame d’acier trempé que je sortis de mon anneau.
Theo fit signe au groupe derrière lui. Une nouvelle boule d’essence se forma entre les doigts de ma main, brillant comme une petite étoile sous le ciel nocturne. À cet instant, le sol trembla sous mes pieds et s’ouvrit comme la gueule d’un monstre prêt à m’avaler.
Mais j’avais déjà bougé et m’étais éloigné. Un fin fil de lumière jaillit d’entre mes doigts, tel un rayon laser, et atteignit en un instant l’un des membres d’Erebus. Il transperça le ventre d’une fille qui fonçait sur Sarah, laquelle venait de prendre ses distances pour pouvoir utiliser son arc.
Comme la précédente, elle n’eut pas le temps de sentir la douleur avant de disparaître sous nos yeux.
À cet instant, le sol se souleva devant moi en un tsunami de boue noire, cherchant à engloutir Ivan, Garon et moi dans son flot de plus de dix mètres de large.
Mais un éclair aveuglant passa près de moi, brûlant l’air lui-même. La masse de plasma qu’Ivan avait projetée s’écrasa contre le mur de boue liquide dans une explosion retentissante, faisant pleuvoir la boue et la fumée brûlante… Je crois bien avoir entendu Ivan hurler de rage une longue bordée d’injures.
Tout allait très vite.
Une multitude de pouvoirs différents s’entrechoquaient en même temps.
La poussière s’élevait et des explosions aveuglantes éclataient… Le fracas du métal et les cris de douleur et d’injures retentissaient.
Ce fut le chaos total lorsque les deux groupes s’affrontèrent, désormais libérés du voile d’illusions.
Les flèches de Sarah sifflaient, transperçant les boucliers de glace avec un élan qui semblait ne jamais devoir s’arrêter — ou du moins, pas avant que leur propriétaire ne tombe.
Le corps cuirassé de Garon luttait contre un géant armé d’un marteau en acier brûlant. Le sol se fissurait sous leurs pieds comme s’il était en carton.
Autour d’Ivan, l’espace s’embrasait en explosions de plasma aveuglantes, qui faisaient fondre le sol et le métal, et évaporaient la marée de boue contrôlée par un jeune homme grand d’Erebus.
Je doutais que le bord de l’île tienne encore longtemps avant de s’effondrer et de nous précipiter dans le vide.
Sans perdre un instant, je me frayai un chemin à travers le chaos du champ de bataille. Mes yeux ne distinguaient rien d’autre qu’une lumière aveuglante et un mélange de boue et de fumée, quand je repérai quelque chose : la pointe d’une épée acérée qui fonçait sur moi par la droite, prête à me transpercer.
Au lieu de l’esquiver ou de me défendre, je la laissai faire… je la laissai m’atteindre et me transpercer les côtes.
Je ne ressentis aucune douleur. Rien… parce que l’épée n’avait jamais existé.
Le métal s’évanouit dans le néant. Je levai alors mon épée, l’enveloppai d’essence brute et l’abattis, comme si je condamnais à mort l’espace vide devant moi.
Mais au lieu de fendre l’air, la lame s’arrêta en pleine descente. Le choc des armes résonna tandis que l’onde de choc dispersait la poussière et la boue autour de nous.
La réalité se distordit devant moi et les illusions se dissipèrent. Theo, qui retenait ma lame avec la sienne, afficha un large sourire.
« Bien !… Bien joué, Astroweild. »
Je haussai un sourcil. « Qu’est-ce que tu racontes ? »
Je ramenai mon épée et pris appui sur un pied en pivotant le torse pour lui décocher un coup de pied dans les flancs. Mais Theo avait un rang de plus que moi ; il était plus fort et plus rapide. Il parvint donc à placer sa main libre sur la trajectoire de mon pied.
Je frappai sa paume… Il cherchait à refermer les doigts sur mon pied pour m’agripper… mais dès que mon pied toucha sa main, l’essence explosa hors de moi.
Je vis ses yeux s’écarquiller avant que son corps ne disparaisse de devant moi. La force du coup l’envoya plusieurs mètres plus loin, ses pieds creusant des sillons dans le sol tandis qu’il essayait de s’arrêter… et il y parvint.
Il regarda sa main, dont la peau transpercée fumait, tandis que le monde se déformait autour de lui : il relançait ses illusions.
Mais c’était inutile… Ouais, il trompait mes yeux, mais pas mes sens.
Alors, quand il recula jusqu’à la lisière, loin du champ de bataille chaotique, je le suivis… Mieux valait ne pas laisser ce salaud sans surveillance.
Ses illusions ne m’affectaient peut-être pas… mais elles toucheraient forcément les autres s’il lançait une illusion à grande échelle.
En chemin, une fille se planta devant moi pour me barrer la route. Elle tenait un bouclier dans une main et une épée dans l’autre, et ressemblait à une chevalière sortie d’un conte… Enfin, rares étaient ceux qui se battaient encore comme ça.
À quoi bon un bouclier quand on atteint les rangs supérieurs ?
Mais surtout, elle était très lente. Si lente qu’elle ne réalisa que j’étais devant elle qu’au moment où mon poing enveloppé d’essence s’abattit sur son bouclier levé. L’explosion que je provoquai suffit à me briser les doigts et à enfoncer l’acier comme du papier.
La fille fut projetée en arrière. Son cri se perdit dans le vacarme des explosions ; on aurait dit un feu d’artifice, là-bas.
Peu m’importait qu’elle se soit brisé la main ou non. Je fonçai hors du champ de bataille et atteignis la lisière des arbres.
Theo se tenait là, une main à la peau carbonisée, l’autre serrée autour d’une longue épée à double tranchant. Il se mettait en garde, son essence recouvrant le fil de la lame et l’aiguisant davantage.
Il sourit d’un air moqueur, mais on aurait dit qu’il se moquait de lui-même.
« Tss… Pas de chance pour moi. Si seulement j’avais su que les illusions n’avaient aucun effet sur toi. »