Chapitre 1 702
« Pourquoi… as-tu soudain proposé un faux mariage, lui as-tu passé ces chaussures et as-tu passé la nuit de noces avec elle ? Bon sang, pourquoi as-tu fait chavirer le cœur de Mo-Ryeon ? »
« … »
« Elle s’est pris de plein fouet cette aura de romance interdite, tragique et ténébreuse, avec un héros richissime. Comment la pauvre Mo-Ryeon, qui n’avait absolument aucune défense contre ce genre de choses, aurait-elle pu empêcher son cœur de vaciller ? Évidemment qu’elle allait craquer… »
On racontait que depuis qu’elle avait commencé à se forger une personnalité, Mo-Ryeon avait passé pratiquement toute sa vie à travailler comme servante. Ce qui s’était produit la veille représentait un choc beaucoup trop fort pour quelqu’un comme elle.
De toute façon, elle n’avait pas vraiment eu l’occasion de rencontrer des hommes au domaine Taowu. Il n’y avait pratiquement que des clones baraqués de Gorilla-oppa ou des vieillards incapables de s’occuper d’eux-mêmes.
À vrai dire, je n’avais aucune idée de ce qu’avait été la vie de Mo-Ryeon jusque-là, mais, dans ces circonstances, je doutais que quiconque puisse résister à l’arrivée du Chef de famille Jin, tel un prince sur son cheval blanc.
Contrairement à moi, dont les critères de beauté masculine avaient été complètement faussés par Kim Hyun-Sung et ce salaud de la Terre, j’étais sûr que, pour Mo-Ryeon, un homme comme le Chef de famille Jin devait être le plus beau du monde.
« Bon sang. Ce salaud cherche presque à la séduire. On ne peut pas vraiment reprocher ça à Mo-Ryeon. »
Oui, Mo-Ryeon n’y était pour rien. C’était lui, le fautif. Il s’était permis de lui tripoter les pieds sans la moindre honte et avait organisé un mariage grandiose, extravagant. Il avait aussi insisté pour passer la nuit de noces avec elle, sous prétexte de faire plaisir à Mo-Ryeon.
Comme tout était arrivé sans prévenir, comment Mo-Ryeon aurait-elle pu fermer l’œil de la nuit ?
Bien sûr, avec les souvenirs de Murong Hwa-Yeon en elle, elle s’efforçait désespérément de ne pas reconnaître ses sentiments. Mais depuis quand le cœur écoutait-il la raison ? Celui de Murong Hwa-Yeon restait entièrement attaché au Jeune maître Jin, tandis que celui de Mo-Ryeon… penchait lentement, sans qu’elle en ait conscience, vers Jin Cheong-Woon.
Après m’être essuyé le front du revers de la main, je me retournai et sursautai. Mo-Ryeon ne s’était pas du tout attendue à trouver Jin Cheong-Woon là, et une voix timide lui échappa.
« Ah ! J-Jeune maît… non, mon époux. Qu’est-ce qui vous amène ? » demandai-je.
« … »
L’atmosphère était un peu gênante.
« J’ai appris que vous étiez parti sans prendre de petit-déjeuner… alors je vous préparais quelque chose », lui expliquai-je.
« … »
« P-Pourriez-vous attendre encore un peu ? J’ai presque terminé », ajoutai-je.
« … »
« Matriarche, nous allons apporter le repas que vous avez préparé. Vous devriez peut-être rentrer avec le Chef de famille », suggéra une servante.
« Pardon ? »
« P-Permettez-nous de vous escorter, pour l’instant. »
Le Chef de famille Jin se retourna sans un mot et s’éloigna le premier. L’atmosphère était pesante. Je m’étais attendu à ce qu’il soit au moins un peu content… mais il avait plutôt l’air franchement mal à l’aise. Apparemment, je n’étais pas le seul à l’avoir remarqué : tous ceux qui se trouvaient dans la cuisine me regardaient nerveusement. Un homme avait l’air sur le point de s’évanouir. J’ignorais ce qui avait provoqué cette ambiance, mais…
« Ce salaud… ça ne lui plaît pas de me voir ici, hein ? »
Une chose était sûre : ce richard pourri gâté n’aimait pas me voir travailler dans la cuisine. Et, comme je m’y attendais, une fois assis, Jin Cheong-Woon remarqua : « C’était indigne de vous, belle-sœur. »
« … »
« C’était… indigne de vous », marmonna-t-il.
Sa voix était basse.
« Pardon ? »
« À la fois en tant que maîtresse de la Famille Jin… et en tant que Murong Hwa-Yeon, l’épouse de mon frère aîné », ajouta-t-il.
« … »
« J-J’ai fait quelque chose de mal ? » demandai-je.
« … »
« Je ne vous ai pas prise pour épouse… non, je ne vous ai pas amenée ici pour que vous vous occupiez de corvées », dit-il.
« Quoi ? »
« C’est quoi, ce délire de famille riche ? Qu’est-ce qui cloche chez toi ? Hé, espèce de salaud. J’ai entendu dire que même la famille du propriétaire du camp Hyun-Sung passait souvent du temps en cuisine. Mon père faisait des grillades tout le temps, tu sais. »
C’était tellement absurde. Et le plus déconcertant, c’était qu’il semblait réellement contrarié. Je ne m’y étais pas attendu du tout. Contrairement à avant, où il n’avait presque jamais laissé paraître la moindre émotion, sa voix trahissait cette fois un sentiment indéniable.
Ça ne dura qu’un instant, bien sûr.
Personne d’autre n’y aurait probablement vu la moindre différence, mais je m’étais habitué à repérer les changements imperceptibles sur les visages des membres de la Famille Jin. Je le compris dès que je le vis. Ce qu’il venait d’apercevoir le mettait bel et bien mal à l’aise.
« Bon sang, c’est vraiment incroyable. »
Et ça l’était. Ce salaud n’avait même pas eu l’air surpris quand Murong Hwa-Yeon, qu’on croyait morte, était soudain apparue dans le corps de quelqu’un d’autre. Il avait regardé le Commandant Jin rajeuni sans le moindre changement d’expression, mais il avait suffi que Mo-Ryeon fasse un peu de cuisine pour éveiller ses émotions.
« Qu’est-ce qu’il pense donc de Murong Hwa-Yeon ? »
Était-ce à cause de son complexe d’infériorité envers Jin Cheong-Yeong ? Murong Hwa-Yeon se tenait toujours avec une assurance absolue aux côtés de Jin Cheong-Yeong, alors que maintenant, à ses côtés à lui, elle se retrouvait réduite à faire des corvées en cuisine. Est-ce que ça le dérangeait ?
Le moindre rappel qu’il ne pourrait jamais égaler son frère aîné l’avait-il irrité ? Peut-être que la provocation à peine voilée de la Prêtresse de Qiongqi l’avait déjà mis de mauvaise humeur. Ou alors, je me faisais peut-être des idées.
« Non, ses mots étaient un peu trop durs pour que ce soit juste ça, non ? »
Je ne savais pas exactement ce qui avait touché un point sensible, mais, quoi qu’il en soit, Mo-Ryeon ne pouvait pas laisser passer ça. Ça semblait insignifiant, mais prendre une broutille et en faire toute une histoire, c’était précisément le talent d’un dramaturge accompli.
« Faisons-en toute une histoire. Bon sang, je ne comprends même pas ce qui se passe, mais il faut que j’en rajoute. »
À vrai dire, c’était parfait.
« C’est une occasion en or, bon sang. Une occasion en or… »
D’habitude, j’aurais réfléchi à la manière de le gagner à ma cause tout en lui servant un repas. Je me serais aussi demandé comment provoquer un conflit, comment le résoudre ensuite et comment nous rapprocher grâce à ça. Mais cette fois, je n’avais même pas besoin d’inventer quoi que ce soit.
« Entre dans ton rôle. J’ai de quoi faire. »
« … »
« Mords à l’hameçon et ne lâche rien. »
J’étais certain qu’une occasion pareille ne se représenterait jamais. Je pris aussitôt un air bouleversé et demandai : « Des corvées ? »
« … »
« En quoi… est-ce une corvée ? » demandai-je.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire, belle-sœur. Je voulais simplement… »
« Peut-être… peut-être que ça vous semble être une corvée, Jeune maître… mais pas à moi », le coupai-je.
« … »
« J’ai toujours travaillé ainsi. C’est comme ça que j’ai vécu… toute ma vie. J’ai passé ma vie à croire que les choses qui vous paraissent peut-être insignifiantes étaient… é-étaient les plus importantes que je puisse faire. Tout ce que je préparais pour la Prêtresse de Taowu, ses repas comme ses vêtements, m’était précieux et important », expliquai-je.
« … »
« E-Et les autres servantes, alors ? Tous les jours, elles se lèvent avant l’aube. Elles travaillent jusqu’à s’effondrer dans leur lit, épuisées, puis elles se réveillent et recommencent exactement la même chose.
« Elles trouvent dans ce travail leur petite fierté. Tout cela ne vous semble-t-il être que de vulgaires corvées ? » demandai-je.
« … »
« Pour moi, ce n’est pas une corvée », dis-je.
« … »
« Et je ne comprends pas ce que vous voulez dire quand vous dites que c’est indigne de moi… ou que ce genre de chose ne me convient pas. Bien sûr… je comprends au moins un peu. Je crois savoir pourquoi vous me dites ça… mais ça ne suffit pas », ajoutai-je.
« … »
« Ce serait peut-être indigne de la Sainte Mère… mais moi… je ne suis pas la Sainte Mère… Vous… vous voulez que je le devienne, mais… je ne peux pas devenir la Sainte Mère », lui dis-je.
« … »
« J’ai entendu toutes ces histoires sur les Récurreurs et le reste… et c’est vrai que la Sainte Mère est en moi, en ce moment… mais je ne peux pas simplement… devenir quelqu’un d’autre du jour au lendemain », dis-je.
« … »
« Je suis Mo-Ryeon… »
J’avais l’impression que ces mots toucheraient Jin Cheong-Woon en plein cœur, lui qui voulait devenir comme son frère aîné, mais en était incapable.
Tout le monde, dans la maison Jin — des servantes aux hommes de confiance, en passant par le père et la mère Jin, et peut-être même son propre petit frère — voulait sans doute qu’il devienne un autre Jin Cheong-Yeong, mais…
« C’était évidemment impossible. »
Vu le peu de confiance qu’il semblait avoir en lui, il avait probablement compris avant tout le monde que c’était impossible. Malgré tout, il ne pouvait pas abandonner. Tout le monde attendait quelque chose de lui, et on avait toujours exigé qu’il soit à la hauteur.
Plus il gravissait la pente vers ce sommet, plus il prenait douloureusement conscience qu’il ne pourrait jamais l’atteindre. J’aurais parié qu’il n’avait pas tardé à comprendre à quel point il était vain de s’obstiner à répondre à ces attentes et à devenir quelqu’un d’autre.
« … »
« … »
Comme prévu, il me regardait sans savoir quoi dire. Je me levai discrètement la première. Il ne songea même pas à me retenir. Ensuite, il resta un moment assis à table, l’air absent. Bientôt, les servantes s’approchèrent de lui pour lui servir le repas que j’avais préparé.
« Je sais… tu n’as probablement pas vraiment envie de manger, là… mais tu ne pourrais pas au moins goûter ? »
« … »
« Tu as entendu ce que je viens de dire. Tu sais à quel point c’est important pour Mo-Ryeon, alors tu pourrais au moins en prendre une cuillerée, non ? »
« … »
« J’y ai vraiment mis tout mon cœur. Ce n’est pas du tout le genre de choses que je fais d’habitude… »
S’il comprenait ne serait-ce qu’un peu Mo-Ryeon et la respectait un tant soit peu, il y goûterait sûrement. Et puis…
« Impossible que ce soit mauvais. »
Je pouvais garantir que ce serait délicieux. Bon sang, je pouvais même garantir que ce serait meilleur que tous les mets raffinés qu’il avait jamais goûtés.
« J’ai déjà parfaitement cerné les goûts de la Famille Jin. »
Ce n’était qu’un simple bol de raviolis, préparé exactement selon la recette du Commandant Jin que j’avais goûtée une fois. J’avais même apporté quelques petites modifications pour mieux l’adapter aux goûts de ce salaud.
Je n’avais pas vraiment fait d’essais cliniques, mais c’était impossible que ce soit mauvais. Tant qu’il aurait du sang Jin dans les veines, il ne pourrait pas y goûter sans trouver ça délicieux.
« S’il te plaît… s’il te plaît, prends juste une bouchée… Rien que pour Mo-Ryeon. »
—…
« S’il te plaît… je t’en prie… »
On aurait dit que les prières de Mo-Ryeon l’avaient atteint, car je le vis saisir prudemment sa cuillère. Il la porta à sa bouche et mâcha en silence. Après s’être soigneusement essuyé les lèvres, il recommença. Sa façon de manger ressemblait étonnamment à celle du Commandant Jin et de Squirmy. Il était difficile de savoir s’il mâchait vraiment, mais, petit à petit, le bol se vidait.
—…
—…
Lorsqu’il eut fini, il se leva et se dirigea quelque part. Naturellement, il n’y avait qu’un seul endroit où il pouvait aller.
« Il vient me voir, pas vrai ? »
Le petit refuge que Mo-Ryeon avait choisi à la hâte se trouvait sous un arbre, là où le ciel d’un bleu éclatant et le vaste paysage des Montagnes des Cent Mille se fondaient en un tableau à couper le souffle.
« Hic… hngh… hic… »
« … »
« Hngh… ouiiiiiiin… »
« … »
« … »
Bientôt, j’entendis sa voix. « Belle-sœur. »