Chapitre 1 692
Je n’avais aucune idée de ce qui se passait dehors ou sur le continent… mais c’était indéniablement une catastrophe.
« Qu’est-ce que je suis, moi, une vulgaire prise de guerre qu’elle peut réclamer ? »
Les paroles de l’homme vêtu de noir étaient si irréelles que je me surpris à les répéter sans même m’en rendre compte.
« Effacer… le Culte du Démon céleste de la surface de la terre ? » demandai-je.
« Pour être précis, il ne s’agit pas seulement du Culte du Démon céleste… » rectifia-t-il.
« Quoi ? »
« À mon avis… je crois qu’il envisage peut-être… de conquérir les Plaines centrales… » dit-il.
« … »
« Conquérir les Plaines centrales ? » demandai-je.
« À vrai dire, je ne comprends pas moi-même pleinement les intentions du Khan. C’est un homme extrêmement imprévisible… Un jour, il part vers l’est ; le lendemain, il met le cap à l’ouest. Parfois, il ne bouge pas du tout et reste au même endroit pendant longtemps… » expliqua-t-il à propos du Khan.
« Bon sang. Qu’est-ce que cette femme a derrière la tête ? »
« … »
« Sérieusement, qu’est-ce qu’elle mijote ? »
« … »
« Attends… elle compte vraiment détruire toute la Douzième Dimension ? »
Qu’est-ce qui avait bien pu se passer sur le continent pour que les choses en arrivent là ?
« Hee-Ra noona agit de son propre chef ? Ou c’est Jihye noona qui tire les ficelles ? »
Non.
« Au lieu d’imaginer que Jihye noona est derrière tout ça… Hee-Ra noona ne se contente-t-elle pas de lui soutirer des informations avant de faire ce qu’elle veut ? »
Un instant, j’envisageai que Hee-Ra noona agisse de concert avec les autres possesseurs, et je commençai même à pencher pour cette explication. Mais ses mouvements totalement imprévisibles me convainquirent qu’elle n’en faisait qu’à sa tête.
Elle ne s’était jamais souciée des conséquences de ses actes.
On aurait dit qu’elle me faisait simplement comprendre : « Je ferai ce que je veux, alors tu as intérêt à te tenir prêt. » Était-ce sa façon de dire qu’elle avait obtenu tout ce qu’elle voulait de la Douzième Dimension et qu’elle était prête à rentrer ?
Elle s’était peut-être déjà bien amusée dans la steppe et, tant qu’à faire, avait décidé de piétiner les Plaines centrales et d’anéantir le Culte du Démon céleste par la même occasion.
De toute façon, pour régler le problème, il fallait au bout du compte que Squirmy meure. Peut-être avait-elle cru me rendre service en s’en chargeant elle-même.
« Dis-moi simplement ce que tu comptes vraiment faire. »
Avec n’importe qui d’autre, j’aurais compris ce qu’il cherchait à accomplir.
« Noona, s’il te plaît, dis-moi juste ce que tu as en tête… »
Mais cette femme, non. Franchement, je n’étais même pas sûr qu’il y ait le moindre intérêt à essayer de la comprendre. Pour l’instant, je ne pouvais que me laisser entraîner au gré de ses caprices. Malgré tout, hors de question de rester là sans rien faire.
Je n’avais aucune idée de la direction que prendrait Hee-Ra noona ensuite, mais peu importait ce qu’elle allait faire.
« Je dois le préparer au plus vite. »
Que ça marche ou que ça me retombe dessus, je devais préparer notre Squirmy. Je devais faire de Murong Jin-Cheon un véritable Démon céleste, au sens le plus strict du titre. Le visage légèrement crispé, je me tournai vers l’homme en noir.
« Je vous prie de dire au Khan… qu’il me faut encore un peu de temps », déclarai-je.
Il parut naturellement hésitant. « Je transmettrai votre message, mais… »
« Je vous en prie. Assurez-vous qu’il le reçoive », insistai-je.
« À vos ordres », répondit-il.
J’ignorais depuis combien de temps il accompagnait Hee-Ra noona, mais puisqu’il était à ses côtés depuis un bon moment, il devait savoir à quel point son comportement pouvait être imprévisible.
« Attendez. Un instant. Je vais écrire une lettre… Pourriez-vous la lui remettre ? » demandai-je.
« Commençons par cafter. Après tout, Hee-Ra noona m’adore. »
Bien sûr, rien ne garantissait que cette lettre ferait changer d’avis Hee-Ra noona. En général, au lieu d’en appeler à ses sentiments, le plus judicieux était de lui parler de ce qu’elle désirait.
Je n’avais pas le choix : il fallait lui expliquer quel genre de type était reclus au mont Hua, à quel point le prestige des Cinq Grandes Familles avait atteint des sommets, quelle proie se trouvait à Shaolin parmi ceux qui avaient atteint le Royaume de la Vie et de la Mort, et combien de puissants artistes martiaux s’étaient réunis à l’Alliance du murim, nombreux comme des grains de sable.
J’en profitai, bien sûr, pour détailler à quel point ces salauds tourmentaient la précieuse petite concubine de noona.
« Un chef-d’œuvre. »
Je lui écrivis aussi à quel point je l’aimais et combien j’avais désespérément envie de la revoir.
Pendant ce temps, le petit Commandant Jin jetait des coups d’œil à la lettre, visiblement curieux de savoir ce que j’écrivais.
Je n’étais même pas sûr qu’il sache lire. Je ne voyais donc pas ce qu’il espérait en la fixant, mais je griffonnai sans vergogne quelques lignes sur mon désir de réchauffer au plus vite mon corps brûlant dans les bras puissants et rassurants de noona.
« Ç-Ça devrait suffire pour l’instant, non ? »
« Par hasard, le Khan m’a-t-il envoyé une lettre ? » demandai-je.
« Ça m’étonnerait. »
« Non, je n’ai reçu que l’ordre de transmettre les intentions du Khan et de veiller sur la Khatun pour la protéger », répondit l’émissaire.
« Ah, quoi qu’il en soit, merci. Veuillez vous assurer que le Khan reçoive ceci », lui demandai-je.
« À vos ordres. »
L’homme en noir recula lentement avant de disparaître, le regard attardé sur le petit Commandant Jin. D’un autre côté, je me sentis soulagé que le petit Commandant Jin soit là avec moi.
L’homme en noir prétendait n’avoir pour seule mission que de transmettre les intentions du Khan et de veiller sur la Khatun, mais je savais que si le Commandant Jin n’avait pas été là, ce salaud m’aurait tout bonnement enlevé pour m’emmener dans la steppe.
« Hee-Ra noona a toujours un ou deux fanatiques dans ses pattes, après tout. »
Et ce n’était pas le seul problème. Maintenant que les possesseurs savaient que Mo-Ryeon était Murong Hwa-Yeon, impossible de deviner ce qu’ils allaient manigancer.
La Prêtresse de Qiongqi représentait elle aussi une variable supplémentaire. Si Mo-Ryeon avait été seule, j’aurais très bien pu me faire éjecter du jeu d’une manière complètement absurde ou me retrouver dans une situation vraiment infecte.
« Je suis… vraiment content d’avoir au moins le Jeune maître Jin. Sérieusement. »
C’était le seul allié venu à moi alors que tout, absolument tout, était incertain. Il était redevenu un enfant, mais si le pire venait à se produire dans la Douzième Dimension, il serait mon allié le plus fiable.
Naturellement, je lui serrai la main et le regardai.
Mais il la retira brusquement.
« Qu’est-ce qui lui prend, à ce gamin ? »
Il ne regardait même pas Mo-Ryeon. Il ne semblait pas comprendre exactement ce qui se passait, mais avait-il instinctivement compris que je venais de le négliger ? Ou avait-il réussi à saisir le contenu de la lettre que j’avais écrite à Hee-Ra noona ?
Je croyais qu’il ne savait pas du tout lire, mais son cerveau avait-il suffisamment récupéré pour comprendre l’écrit ? Ou avait-il vaguement deviné la situation en entendant des mots comme « Khan » et « Khatun » ?
Comme si ça ne suffisait pas, il gonflait les joues comme Hayan, ce qui ne lui allait pas du tout, et il me tourna même le dos. Quand je tentai prudemment de lui reprendre la main, il la retira encore. J’essayai de la saisir un peu plus fermement, mais ce fut encore un échec.
À ma dernière tentative, il repoussa carrément la main de Mo-Ryeon.
« Petit salaud… C’est encore un gamin, et pourtant… Pff… »
« Hum… Jeune maître Jin ? » l’appelai-je.
« Hmph… »
« Pourquoi mon cher époux est-il donc si fâché contre moi ? » demandai-je.
« … »
« C’est parce que j’ai haussé le ton tout à l’heure ? » demandai-je.
« Hmph… »
« Ou parce que je t’ai traité de gamin ? » insistai-je.
« … »
« Quel petit caprice de sale gosse… »
« Pourquoi mon cher époux est-il si fâché ? Je t’ai dit que, quand il y avait du monde, notre petit secret devait le rester. J’ai eu tort de hausser le ton, moi aussi. C’était un invité important… Je n’ai élevé la voix que parce que j’avais peur que tu lui fasses du mal.
« Mo-Ryeon n’a que toi, mon cher époux. Tu es si fiable… Merci de m’avoir protégée », dis-je.
« Waouh, quel entêtement. Un entêtement incroyable. Et il refuse toujours de me regarder ? »
« Mo-Ryeon n’a que toi, mon cher époux. Je n’ai pas la moindre intention de devenir la Khatun du Khan, moi non plus. Tu ne soupçonnes pas Mo-Ryeon, n’est-ce pas ? Tu ne doutes quand même pas de ma fidélité ? » demandai-je.
« Waouh… Ce salaud me soupçonne vraiment ? »
« … »
« Bon sang ! Je… Waouh ! Quel jaloux maladif ! Si ça, ce n’est pas être possessif à l’extrême avec sa femme, alors qu’est-ce que c’est ?! Waouh ! Comment oses-tu douter de Mo-Ryeon ?! »
« Tu ne doutes pas… de la vertu de Mo-Ryeon, quand même ?! » lui lançai-je.
« … »
« Jeune maître Jin… » murmurai-je.
« Waouh… Bon sang. Espèce de salaud ! Waouh ! Petit garnement ! Bon sang ! »
À ce stade, mes mains et mes pieds tremblaient devant un acte de méchanceté aussi impardonnable. Non, pas seulement mes mains et mes pieds. Tout mon corps tremblait. Comment osait-il… douter de Mo-Ryeon ?
Je savais que si tirer ne marchait pas, pousser ferait forcément l’affaire. Je me remplis donc aussitôt les yeux de larmes.
« Va-t’en », lui dis-je.
« Hein ? »
« Va-t’en, je t’en prie, Jeune maître Jin. Je ne peux tout simplement plus supporter de voir ton visage. Comment… Comment as-tu pu… Snif… H-Hic… Comment as-tu pu douter de Mo-Ryeon ? » demandai-je.
Je pensais que ça marcherait plutôt bien, mais…
« Je suis désolé… Je suis désolé… »
« Ça a encore mieux marché que prévu. »
Le voir se précipiter vers moi, les bras grands ouverts, avait quelque chose de spectaculaire. Il avait même les larmes aux yeux. D’ordinaire, j’aurais serré dans mes bras ce petit insolent mal élevé, mais je n’avais pas oublié qu’il avait repoussé la main de Mo-Ryeon un peu plus tôt.
C’était ridicule d’engager un bras de fer avec un petit enfant, mais il fallait corriger ce genre d’habitude dès le départ.
Je le repoussai aussitôt. Il avait déjà atteint le Royaume de la Vie et de la Mort ; ma poussée n’aurait donc pas dû le faire bouger. Pourtant, le voir basculer en arrière et tomber par terre fut un spectacle des plus mémorables.
« H-Hic… snif… » sanglotai-je.
« Pardon… Femme… Pardon… » marmonna-t-il.
« Comment as-tu pu… Comment as-tu pu ! » m’écriai-je.
« Femme… Pardon… Désolé… » dit-il.
« Tu crois qu’un pardon répare tout ? Bon sang. Et le pauvre cœur meurtri de Mo-Ryeon, alors ? »
« C’était ma faute. Femme… Je ne doutais pas de toi… Je ne doutais pas de toi. Femme… » marmonna-t-il.
« Si, tu doutais de moi ! H-Hic… Huuuu… » lui lançai-je.
« Femme… Hic… Femmme… » sanglota-t-il.
Il pleurait à chaudes larmes, tendant les mains vers mon visage et baissant la tête. Il tentait désespérément de me réconforter, mais ses petits bras étaient bien trop courts pour enlacer Mo-Ryeon. Il voulait clairement me serrer dans ses bras, mais il ne pouvait évidemment même pas m’entourer correctement.
À présent, il était pratiquement en train de sangloter lui aussi. Bien sûr, je n’avais nullement l’intention de me brouiller pour de bon avec lui, alors je n’eus d’autre choix que de me laisser prudemment tomber dans les bras du petit garnement.
« Hic… hic… snif… »
« Huuuuuuung… »
« Snif… »
« Hic… huuuuuuung… »
« Que c’est émouvant. »
Dans une histoire où l’on surmontait la jalousie maladive d’un petit époux, la règle tacite voulait que les deux passent un bon moment à se serrer dans les bras, à pleurer et à partager leur chaleur.
Quand je me détachai enfin un peu de lui, le Jeune maître Jin me regardait, les yeux déjà gonflés d’avoir pleuré.
Après lui avoir essuyé les larmes, je pris aussitôt un air câlin, celui qui disait : « Je suis encore furieuse contre toi, mais puisque tu es mon époux, je te pardonne pour cette fois. »
Quand je lui déposai un léger baiser sur le front, son visage devint écarlate en un instant.
« Il se fait très tard. Tu dois être fatigué, non ? Retourne dormir, Jeune maître Jin », lui ordonnai-je.
« Mhm… »
Je lui caressai les cheveux et, comme prévu, il enfouit son visage contre moi. Quand je soulevai la couverture, il se glissa dessous tout seul.
« A-Attends… Cette version n’est-elle pas mieux que le Commandant Jin ? Peut-être qu’il n’a même pas besoin de redevenir le Commandant Jin ? »
Après tout, je pouvais l’élever comme bon me semblait et le manipuler à ma guise.
« Hum… Jeune maître Jin », dis-je.
« Mhm. »
« … »
« Tu ferais n’importe quoi pour Mo-Ryeon, n’est-ce pas ? »
Mon petit époux, les yeux encore gonflés d’avoir pleuré, m’adressa un faible sourire et hocha la tête.