Chapitre 1 690
C’était complètement absurde.
« Qu’est-ce que c’est que ça, tout à coup ? »
Comment la Prêtresse de Qiongqi avait-elle pu devenir soudain celle qui avait joué de la flûte d’herbe ?
« Waouh… C-c’est vraiment gênant. »
J’étais tellement embarrassée que j’avais à peine le courage de lever les yeux.
« R-rentrons, Mo-Ryeon », suggéra la servante.
Après avoir fait tout un numéro en me sacrifiant pour sauver tout le monde au domaine Taowu, tout s’était terminé sur un anticlimax. C’était comme dire des adieux déchirants à quelqu’un pour le recroiser juste après.
Je voulais retourner la situation d’une façon ou d’une autre, mais accourir pour avouer la vérité maintenant aurait paru tout aussi étrange.
Rien ne garantissait que qui que ce soit croirait la parole d’une simple servante comme Mo-Ryeon, et la Prêtresse de Qiongqi me considérerait évidemment comme une menace. Mais je ne pouvais pas non plus me mettre à traîner près du Chef du culte en jouant de la flûte d’herbe.
Quoi qu’il en soit, je n’avais aucune idée de ce que je devais faire ensuite.
En attendant, une chose me paraissait de plus en plus certaine…
« Elle cherche quelque chose, pas vrai ? Cette Prêtresse de Qiongqi… »
La Prêtresse de Qiongqi semblait très ambitieuse. Je m’en étais doutée lorsqu’elle avait tenté d’éliminer Mo-Ryeon, l’une des figures importantes du domaine, mais elle paraissait obsédée par le pouvoir.
Je ne savais pas si elle convoitait le titre de Prêtresse du Démon céleste ou notre précieux Squirmy, mais le fait qu’elle ait aussitôt menti au sujet de la flûte d’herbe laissait entendre qu’elle comprenait parfaitement ce qui se passait au sein du culte.
Tandis que tous les membres de la faction Taowu tremblaient de peur sans avoir la moindre idée de ce qui se tramait, elle avait évalué la situation avec justesse et s’était empressée de se placer aux côtés de Squirmy.
« Franchement… elle est impressionnante. »
Elle ne prenait même pas de grands risques. Je ne savais pas si Squirmy distinguerait le son de la flûte d’herbe de Murong Hwa-Yeon de celui de la Prêtresse de Qiongqi, mais même si elle mentait, et alors ?
Impossible de prouver que la Prêtresse de Qiongqi avait réellement joué de la flûte d’herbe. Elle avait probablement décidé de tenter sa chance et de voir si ça marcherait. Bien sûr, son plan devait remplir certaines conditions pour réussir.
« Si tout se déroule comme prévu… elle essaiera de tuer la personne qui en a vraiment joué. »
C’était la suite logique, inutile de l’expliquer. Aller jusque-là risquait de lui attirer des ennuis à elle aussi, mais elle n’aurait probablement tenté le coup que parce qu’elle avait une grande confiance en ses capacités.
D’après ce que j’avais entendu, avec le domaine de la Prêtresse de Hundun, celui de la Prêtresse de Qiongqi avait de tout temps fourni plus de Prêtresses du Démon céleste que les autres domaines, et sa taille dépassait de très loin celle du domaine Taowu.
Elle devait avoir assez d’informateurs pour se renseigner sur la flûte d’herbe, et il était fort possible qu’elle ait même sa propre force armée.
En outre, la Prêtresse de Qiongqi avait le cran, l’assurance et l’esprit d’initiative nécessaires pour tenter un coup aussi risqué, parce qu’elle pensait pouvoir garder la situation sous son contrôle.
« Haa… »
« … »
« C-c’est un peu… »
« … »
« Elle me plaît. »
Bien sûr, il faudrait d’abord que je la rencontre et que je lui parle en personne, mais ma situation actuelle me donnait l’impression d’éprouver une étrange sympathie pour elle, alors qu’on n’aimait généralement pas les gens qui nous ressemblaient trop.
Au début, je l’avais prise pour une Charlia, mais je ne pouvais pas exclure qu’elle ressemble plutôt à Jihye noona.
Je ne savais pas si toute cette histoire de sélection de la Prêtresse du Démon céleste était en réalité une sorte d’événement destiné à choisir la partenaire amoureuse de Squirmy, mais si elle était vraiment du genre de Jihye noona, l’avoir près de nous ne serait pas forcément une mauvaise chose.
Tant qu’elle savait où s’arrêter, je pourrais sans doute tirer davantage d’elle que ce que j’aurais à lui offrir. En revanche, si je m’en faisais une ennemie…
« Elle serait sacrément pénible. »
Le Culte du Démon céleste se trouvait dans une situation compliquée. L’opinion publique était au plus bas, le Chef du culte était instable et des forces extérieures se rapprochaient peu à peu.
Peut-être qu’une personne comme la Prêtresse de Qiongqi était exactement le genre de talent dont Squirmy avait besoin en ce moment. Je me surpris naturellement à tapoter légèrement ma cuisse.
Je ne pouvais pas prévoir ce qui allait se passer ensuite ni quel rôle Mo-Ryeon finirait par jouer.
« Est-ce que je dois considérer la Prêtresse de Qiongqi comme une ennemie ? »
« … »
« Ou est-ce que je devrais la surveiller encore un peu et voir comment les choses évoluent ? »
Quoi qu’il arrive, une chose était sûre : je recevrais bientôt un signe. Soit Squirmy entendrait la flûte d’herbe de la Prêtresse de Qiongqi et se désintéresserait aussitôt d’elle, soit les sœurs Shim viendraient me voir.
Un assassin pouvait aussi débarquer, ou la Prêtresse de Qiongqi elle-même pouvait venir me rendre visite.
Je n’avais aucune idée de ce qui allait se produire, mais quelque chose finirait forcément par arriver.
Je pourrais décider ensuite de la façon dont je traiterais la Prêtresse de Qiongqi.
« Si seulement ce type avait toute sa tête… j’aurais pu en discuter avec lui… »
Je n’aurais pas eu besoin de surveiller chacun de mes gestes avec autant de soin. Mais le statut inférieur de Mo-Ryeon me freinait ; je décidai donc de m’adapter à l’autre camp, pour le moment. Plutôt que de foncer droit dans le domaine de la Prêtresse de Qiongqi, je hochai la tête pour moi-même et m’adressai à Servante numéro un, qui se tenait à côté de moi.
« O-oui… Rentrons pour le moment. Mais… » Je m’interrompis.
« Qu’y a-t-il ? » demanda la servante.
« Désolée, mais… tu pourrais aller ailleurs pendant quelque temps ? » lui demandai-je.
« ??? »
« Pas longtemps… juste jusqu’à ce que je te dise que tu peux revenir », lui expliquai-je.
« Quoi ? De quoi tu parles ? » demanda-t-elle.
« C’est juste que… j’ai une raison de te le demander. Ça ne devrait pas durer longtemps, alors s’il te plaît, ne pose pas de questions », lui dis-je.
« Comment veux-tu que je ne pose pas de questions après ça ? » répliqua-t-elle.
« Quoi qu’il arrive, qui que ce soit, je vais forcément recevoir un signe. Le plus probable, c’est qu’un assassin débarque… »
« S-si tu vas jusque-là… je ne peux pas vraiment refuser… » marmonna-t-elle.
« Merci. Je te revaudrai ça, c’est promis », lui dis-je.
« Non, tu n’as pas besoin de me rendre quoi que ce soit… Je te dois déjà beaucoup, Mo-Ryeon… B-bref, d’accord. »
Difficile de dire que j’avais de la chance, mais elle hocha la tête à contrecœur, l’air inquiet.
« Elle comprend vite. »
Elle avait l’air grave. Elle était assez perspicace pour avoir compris qu’une lutte de pouvoir secrète se jouait en coulisses. Nous rentrâmes en silence et, pendant que Servante numéro un se dépêchait de rassembler ses affaires, je pris des nouvelles de mon petit mari.
Il somnolait, apparemment vaincu par le sommeil, mais dès qu’il nous aperçut, Servante numéro un et moi, ses yeux s’ouvrirent brusquement. Il semblait avoir à peine touché au repas que je lui avais laissé.
« Femme. »
« Bon sang. Je lui ai dit d’arrêter. »
« Tss ! »
« A-alors, je vais y aller, Mo-Ryeon », dit la servante.
« D’accord, merci. »
Apparemment, il n’avait pas remarqué que Servante numéro un était entrée avec moi ; la façon dont il détourna aussitôt le regard en croisant mon regard noir le prouvait bien. Dès qu’elle eut quitté la pièce, il se jeta de nouveau dans mes bras.
« Femme ! »
« Je te le répète une dernière fois, Jeune maître Jin. Tu ne dois pas m’appeler femme devant les autres. C’est ton dernier avertissement », lui rappelai-je.
« … »
« Tu ne peux m’appeler femme que lorsque nous sommes seuls tous les deux. Tu comprends, Jeune maître Jin ? Tu tiens vraiment à me mettre en colère ? » lui demandai-je.
« … »
« Tu n’as presque pas touché à ton dîner non plus… Haa… Il est déjà très tard, alors tu ferais mieux d’aller te coucher », lui suggérai-je.
« … »
« J-je n’ai pas été… un peu trop froide ? »
J’avais tant de choses en tête que je pensais à tout autre chose, mais mon petit mari avait apparemment cru que sa femme était revenue de mauvaise humeur. Bien sûr, j’étais un peu agacée.
« Bon sang, tout ce qu’il sait faire, c’est être mignon. Il ne sait rien faire d’autre. Il ne comprend même pas l’ambiance. »
Contrairement à sa version adulte, qui aurait déjà préparé la literie et tout installé avant même l’heure du coucher, la version enfant avait besoin d’aide pour absolument tout.
Je devais le laver, débarrasser les restes de son repas et même lui préparer son lit.
En me voyant pousser un profond soupir, il resta maladroitement dans les parages, comme s’il voulait m’aider. Mais comment un type qui ne connaissait même pas son propre nom aurait-il pu se rendre utile ? Lui aussi semblait s’en être rendu compte ; il était au bord des larmes.
L’atmosphère glaciale s’étant encore refroidie, il avait dû sentir instinctivement que je risquais bientôt de le détester.
« … »
« Enfin… j-j’ai quand même un peu de peine pour lui. »
« … »
« Non, ce n’est pas à cause de toi, Jeune maître Jin. Tu n’y es pour rien… Je me suis juste un peu crispée sans m’en rendre compte… »
« … »
Finalement, je poussai un nouveau soupir et soulevai délicatement la couverture.
« Tu veux venir te coucher ? » lui demandai-je.
« Pardon… femme », marmonna le Commandant Jin.
« Ce n’est rien. Enfin… ça arrive. Allez, dépêche-toi de te mettre au lit », lui ordonnai-je.
« Femme ! » s’écria-t-il.
« Oui, oui, Jeune maître Jin… Haa… Bon sang… ta femme est là », lui dis-je.
« Femme ! » cria-t-il encore.
« Oui, oui… je suis là, Jeune maître Jin… » marmonnai-je.
« Femme ! »
« Oui, je suis là… » lui dis-je.
« Femme… » murmura-t-il.
« Oui, oui… » répondis-je.
« F-femme… » balbutia-t-il.
« Oui. »
« Il s’est endormi en un instant… »
Avant même que je m’en rende compte, il avait enfoui son visage contre moi et s’était assoupi. Sa respiration était douce, sa poitrine se soulevait et s’abaissait à un rythme régulier. Il dormait si paisiblement que sa vue me prit même au dépourvu.
On aurait dit quelqu’un qui n’avait pas passé une bonne nuit depuis des années. Non, il était tout à fait possible qu’il n’ait pas dormi depuis tout ce temps. Il avait déjà atteint le Royaume de la Vie et de la Mort ; se passer de sommeil ne devait donc pas représenter grand-chose pour lui.
Retrouver Murong Hwa-Yeon était une chose, mais je me dis qu’il n’avait pas pu dormir paisiblement, rongé par une angoisse qu’il ne comprenait pas lui-même. La preuve en était sous mes yeux : il dormait à poings fermés. Il semblait même parler dans son sommeil. Petit à petit, il se rapprocha en remuant, puis se pressa discrètement contre moi.
« Waouh… Impressionnant. Vraiment. Très impressionnant. »
« Femme… Hng… » marmonna-t-il.
« Oui… oui… » murmurai-je.
« Très impressionnant. Vraiment. »
Je commençais à me demander si ce gamin serait vraiment capable de me protéger. Et si c’était moi qui devais le protéger, finalement ? Tandis que je m’égarais dans ces pensées inutiles, un vif fouish fendit soudain l’air.
Le garçon qui dormait si profondément ouvrit brusquement les yeux. Il se redressa d’un coup et tendit la main dans les airs. Inutile de se demander ce qu’il fabriquait.
Quelqu’un était forcément entré dans la pièce. J’allumai aussitôt la bougie et, comme je m’y attendais, une silhouette vêtue de noir apparut, suspendue dans les airs, totalement impuissante.
« K-kh… »
« J-Jeune maître Jin ! » m’écriai-je.
« … »
« C-c’est… un malentendu… Argh… un malentendu… » marmonna-t-il.
« Qu-quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, avec ton malentendu ? Bon sang ! Jeune maître Jin ! Réduis-moi ce salaud en bouillie ! Bon sang ! » criai-je.
« Le Kh-Khan… le Khagan… » marmonna-t-il.
« C’est quoi, cette histoire de Khan ? Bon sang ! Si tu veux trouver des excuses, essaie au moins d’en inventer une crédible, espèce d’assassin ! Jeune maître Jin ! Arrache-lui les bras et les jambes, tout de suite ! » ordonnai-je.
« Non… Si je dis… Cha Hee-Ra… kh… tu comprendras… kh… » marmonna-t-il.
« … »
« … »
« H-Hee-Ra noona ? Khan ? »
« … »
« … »
Je tournai la tête avant même de m’en rendre compte. Je n’avais pas le choix. Une présence immense venait soudain de se manifester. Je zoomai avec le Télescope, et mon regard balaya la Mongolie-Intérieure avant de se poser sur une vaste prairie.
Je suivis la présence que j’avais sentie un peu plus tôt.
Je vis un ciel constellé de la Voie lactée, des prairies, le désert, puis de nouveau des prairies. Et alors… une immense ger, presque aussi grande qu’un château, apparut.
Un homme aux longs cheveux rouges se trouvait à l’intérieur. Il se leva d’un lit couvert de femmes et se dirigea vers l’extérieur. Sous le ciel nocturne, l’homme aux cheveux rouges but une longue gorgée d’un alcool fort dans une gourde en cuir, puis ouvrit la bouche. « Chérie. »
« B-bon sang… Hee-Ra oppa… »
« Comment vas-tu ? »
« Il est vraiment beau. »
À travers le Télescope, je distinguais un mâle alpha digne de confiance, incomparable au petit morveux devant moi.