Chapitre 1 689
« Flac !!! Flac ! Flac ! Flaaaac ! Tout est de la faute de ma femme ! Tout est de la faute de ma femme ! »
Le Commandant Jin était fou.
« A-Arrêtez ça, maintenant ! » m’écriai-je.
« Tout est de la faute de ma femme !!! Elle m’a fait attendre tout ce temps… tout est de sa faute ! Flac ! Flac ! Flac ! Flaaaac ! »
« Hé ! »
« Elle m’a fait attendre tout ce temps ! Ma femme est méchante ! Tout est de sa faute !!! Flac ! Flac ! Flac ! Flac ! Flaaaac ! »
« Bon sang. »
Pour une raison ou une autre, les mots inscrits sur ce billet me revinrent en tête.
[Ne fais confiance à personne.]
« Flac ! Flac ! Flac ! Flac ! Flac !!! Flaaaac ! »
[Sauf à Jin Cheong.]
Flac ! Flac ! Flac !
« J-Je ne crois pas que je sois censé faire confiance à ce type. Il n’a vraiment pas l’air fiable. J-Je crois qu’il a complètement perdu la tête. »
Il était là, tout nu, à s’éclabousser joyeusement. Avais-je déjà vu quoi que ce soit de moins digne de confiance ? Le fait qu’il fût dans une sorte de transe furieuse ne faisait qu’empirer les choses.
Je ne savais pas ce qu’il trouvait de si amusant, mais il souriait jusqu’aux oreilles. Certes, il avait rajeuni, mais j’avais du mal à croire qu’une personne avec ce visage puisse sourire avec autant d’innocence. Pourtant, il semblait vraiment s’amuser comme un petit fou.
« Oui, évidemment que c’est amusant. »
Un gamin de son âge ne pouvait qu’aimer barboter dans l’eau. Peut-être que cette sensation, qu’il avait l’impression de découvrir pour la première fois, l’avait excité instinctivement.
Peut-être aussi qu’une sensation qu’il n’avait pas éprouvée depuis si longtemps avait remué quelque chose en lui ; ou bien il était simplement de si bonne humeur parce qu’un bain, après tout ce temps, lui faisait un bien fou.
J’ignorais quelle explication était la bonne, mais une chose était sûre.
« On dirait… qu’il n’a pas détesté ça ? »
J’avais l’impression que, finalement, ce qui s’était passé à l’époque n’était pas resté un si mauvais souvenir dans son esprit. Il avait l’air bien trop innocent et insouciant, à présent. Il était si sincèrement ravi que j’en fus moi-même décontenancée. S’il avait voulu effacer ce souvenir, il ne sourirait pas comme ça. Et je pouvais confirmer une autre chose.
« … »
« Son subconscient est toujours là, c’est certain. »
L’épingle à cheveux en bois m’avait déjà fait comprendre que certains de ses souvenirs inconscients subsistaient, mais en le regardant crier « Flac ! Flac ! », je me dis que mes actes servaient de déclencheurs et l’aidaient à retrouver la mémoire.
Quoi qu’il en soit, ses souvenirs commençaient à lui revenir.
« J’ai peur que ce crétin se pende de honte s’il se réveille un jour complètement… »
J’en venais presque à souhaiter que la conscience originelle du Commandant Jin ne revienne jamais. Après tout, j’étais presque certain qu’une fois qu’il se souviendrait de tout ça, il finirait par se suicider pour sauver son honneur.
« S-Sortez de là, pour l’instant », lui dis-je.
« Flac ! Flac ! »
« Je vais vraiment me fâcher !!! » criai-je.
« … »
« Plus d’éclaboussures ! Compris ?! Et ne dites plus que votre femme est méchante ! » le grondai-je.
« Regardez-moi ça, il s’est tout de suite dégonflé. »
« Il faut bien vous tenir. Si vous êtes sage, vous pourrez rester ici avec moi », lui dis-je.
« … »
« D’accord », répondit-il.
Après avoir enfin réussi à le calmer, je lui pris aussitôt la main et le tirai hors de l’eau. Dans ces conditions, impossible de continuer le bain ; je décidai donc d’en rester là pour aujourd’hui. Il sentait encore un peu le renfermé, mais au moins, c’était mieux qu’avant.
Il avait enfin l’air à peu près humain. Quand je lui écartai une nouvelle fois les cheveux du visage, il me dévisagea avec intensité avant de murmurer avec prudence : « Femme. »
« C’est une catastrophe. Vraiment. Quelle catastrophe. »
On aurait dit que certains de ses souvenirs lui revenaient, mais en voyant le petit garnement devant moi, je ne sus que répondre.
« Femme. »
« Vous n’avez pas le droit de m’appeler femme. Compris ? » lui dis-je.
« Vous cherchez à me faire enlever ou quoi ? »
« … »
« Attendez… Et si ça l’aidait à retrouver la mémoire ? À se rétablir ? »
« Mais quand nous sommes seuls tous les deux, vous pouvez m’appeler femme », ajoutai-je.
« Femme », dit-il.
« Oui, oui. Bien sûr, Jeune maître Jin », répondis-je.
« Femme ! » s’écria-t-il.
« Oui, Jeune maître Jin. Vous avez besoin de quelque chose ? » demandai-je.
Il se jeta même dans mes bras au moment où la porte s’ouvrit brusquement.
« Femme ! »
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu t’es trouvé un petit mari ? » demanda la servante.
« Quoi ? N’importe quoi… » protestai-je.
« Bon sang… Hé, gamin ! Mo-Ryeon ne veut pas de toi. Si tu veux te marier, il faudra plutôt m’épouser, moi. Je ferai une exception pour toi et je serai ta femme, alors viens par ici », lança-t-elle.
« … »
« Toi ! Ne t’attends pas à manger de la viande ce soir. Sérieusement ! » cria-t-elle.
« Ce n’est qu’un enfant. Il ne sait pas ce qu’il fait », lui dis-je.
« … »
« Bref, qu’est-ce qui se passe tout à coup ? » demandai-je.
« Comment ça ? » répliqua-t-elle.
« Tu as déboulé ici comme s’il s’était passé quelque chose », répondis-je.
« Ah ! C’est vrai. J’avais complètement oublié », dit-elle.
« Hum ? »
« Ces femmes sont là », m’indiqua-t-elle.
« Ces femmes ? » demandai-je.
« Les femmes Shim ! » s’écria-t-elle.
« Ah… Pourquoi tout à coup ? » demandai-je.
« Qu’est-ce qu’elles ont dit, déjà ? Je crois qu’elles cherchent la personne qui a joué de la flûte d’herbe… » répondit-elle.
« Hein ? »
« On aurait dit qu’elles fouillaient tout le culte. Tout le monde retient son souffle, persuadé qu’il s’est passé quelque chose… Je suis venue me cacher ici, au cas où je me retrouverais mêlée à tout ça », poursuivit-elle.
« Et la prêtresse ? » demandai-je.
« Elle va bien. Je ne sais pas ce qui se passe, mais même les femmes Shim n’oseraient pas réprimander la prêtresse, si ? Si des servantes comme nous disparaissaient sans laisser de traces, personne ne sourcillerait. Mais la prêtresse, elle, ne risque rien », me rassura-t-elle.
« Quand même, je devrais peut-être aller voir… » marmonnai-je.
« Je te dis qu’elle est juste anxieuse. Tu sais à quel point elle s’inquiète pour tout. On ferait mieux de rester ici. Qui sait ? Je ne sais pas qui a joué de cette flûte d’herbe, mais peut-être qu’il a joué un air subversif ou je ne sais quoi.
« Elles ont de bonnes raisons de s’agiter comme ça : elles essaient peut-être de débusquer un espion. Et d’après ce que j’ai vu, elles ne fouillaient pas seulement notre secteur », expliqua-t-elle.
« Quoiii ?! » m’exclamai-je.
« Je te dis qu’elles retournent tout le culte pour trouver la personne qui a joué de cette flûte d’herbe. J’ai entendu dire qu’elles avaient mobilisé presque tous les artistes martiaux.
« Que les femmes Shim soient de la partie, c’est une chose. Mais si elles peuvent plonger tout le culte dans un tel chaos, c’est forcément le Chef du culte qui a donné l’ordre, tu ne crois pas ? » demanda-t-elle.
« … »
« Je ne sais pas ce qui se passe… mais des servantes comme nous ont intérêt à garder la tête basse et à se faire oublier. Toi plus que quiconque, Mo-Ryeon. Tu as déjà donné à la Prêtresse de Qiongqi un prétexte pour s’en prendre à toi. Tu as failli mourir. »
« Alors mon Squirmy l’a bel et bien entendue ? »
Je me surpris à hocher la tête. Je ne savais pas pourquoi il n’avait pas accouru aussitôt, mais je ne pouvais que supposer qu’il avait une raison que j’ignorais. Après tout, il s’agissait d’un souvenir de l’époque où Squirmy avait huit ans.
Avec l’âge, les souvenirs d’enfance s’estompaient naturellement ; il était donc tout à fait possible que le son de la flûte d’herbe se fût lui aussi effacé de la mémoire de Squirmy.
Il était également possible qu’il n’ait pas compris de quoi il s’agissait sur le moment, avant que le déclic ne se produise plus tard et ne déclenche tout ce remue-ménage. Vu le temps qui s’était écoulé, cela me paraissait assez probable.
« Waouh… Alors voilà comment ça s’est passé ? »
« … »
« Le Commandant Jin l’a devancé. Légendaire. Je n’ai même pas joué pour qu’il entende… et pourtant, c’est lui qui a écouté le plus attentivement. »
Tant de temps s’était écoulé qu’ils n’arrivaient apparemment même plus à déterminer d’où venait exactement le son de la flûte d’herbe. Résultat : ils mettaient tout le culte sens dessus dessous.
« Quelle atmosphère sinistre. »
Naturellement, les gens ne réagissaient pas très bien. C’était peut-être en partie parce que Servante numéro un avait un caractère un peu rude, mais je pensais que l’opinion générale devait être assez proche de la sienne.
Personne ne savait pourquoi ils s’étaient soudain mis à fouiller le culte, mais tout le monde semblait persuadé qu’un terrible malheur allait s’abattre sur nous.
Pour le dire de façon un peu dramatique, l’atmosphère était telle qu’un bain de sang pouvait éclater d’un instant à l’autre.
Bien sûr, quiconque prenait le temps d’y réfléchir pouvait probablement comprendre que cette fouille n’avait rien de particulièrement hostile, mais…
« Bon, on dirait que ce n’est pas la première fois qu’elles font ce genre de chose. »
Apparemment, elles avaient agi ainsi si souvent par le passé qu’elles avaient déjà perdu une bonne partie de la confiance des gens. Tandis que le Commandant Jin se cachait silencieusement derrière moi, je pris la parole avec prudence. « Euh… Je-Je crois que c’est peut-être moi. »
Comme prévu, on me répondit aussitôt : « Quoi ? »
« La flûte d’herbe… J’en ai joué… après être rentrée de ma visite au Médecin Bang… Euh… sur la colline derrière le domaine… » lui dis-je.
« … »
« Q-Qu’est-ce que tu as joué, au juste ? Ne me dis pas que tu as joué un truc comme la Marche de l’Alliance du murim ? Tu es en train de dire que le Chef du culte et les femmes Shim te cherchent vraiment, Mo-Ryeon ? » me demanda la servante.
« L-L’Alliance du murim ? Bien sûr que non… Je jouais juste ce qui me venait à l’esprit… Je n’en sais rien, moi non plus. J’ignore s’ils me cherchent vraiment ou si c’est autre chose. Qu’est-ce que je dois faire ? Je ferais mieux de sortir et de tout avouer ? » demandai-je.
« Tu es folle ? Tu as la moindre idée de ce qu’ils pourraient te faire ? Qui sait ! La tension est déjà forte, ces derniers temps. Ils pourraient profiter de l’occasion pour exécuter quelqu’un ! » s’écria-t-elle.
« Non, je ne crois pas que ce soit ça », lui dis-je.
« Peu importe, ne fais rien. Tu le sais bien ! Si tu te fais remarquer, tu vas avoir des ennuis ! Tu dois faire particulièrement attention quand le Chef du culte est dans les parages. Il suffit d’un instant pour se retrouver pris dans la mêlée, et ça pourrait ne pas s’arrêter à toi.
« Tu pourrais aussi attirer le malheur sur nous autres, dans le domaine Taowu. Qui sait, il pourrait même arriver quelque chose à ton petit mari… » poursuivit-elle.
« Je t’ai dit que ce n’était pas mon petit mari », lui dis-je.
« Bon sang. Arrête de tirer sur mes vêtements, Jeune maître Jin. Les adultes ont une conversation importante, là. »
« Et ce n’est pas le moment de plaisanter. Je dis ça parce que je crois vraiment qu’elles me cherchent. J’en suis sûre. »
« Justement. C’est pour ça que tu dois rester cachée », suggéra-t-elle.
« Si je pouvais régler le problème en me cachant, tu crois vraiment que j’en parlerais ? Je te garantis qu’elles finiront par découvrir la vérité. Beaucoup de gens m’ont vue monter sur la colline… et au moins quelques personnes dans les environs ont dû entendre la flûte d’herbe.
« Qu’est-ce qui se passera si elles découvrent que j’ai essayé de leur cacher ça ? » répliquai-je.
« Ç-Ça risque d’empirer les choses », balbutia-t-elle.
« Mieux vaut que je me dénonce maintenant. Et je te garantis qu’il ne m’arrivera rien. C’est vrai que le Chef du culte peut être un peu c-cruel, mais ce n’est pas le genre de personne à tuer quelqu’un sans raison… » lui dis-je.
« Si, le Chef du culte en serait tout à fait capable. L’autre jour, il avait l’air sur le point de briser la nuque de l’Officier adjoint Jin », protesta-t-elle.
« I-Il devait bien avoir une raison. Bref, je ne peux pas rester ici éternellement », dis-je.
« M-Mais quand même, au cas où… » marmonna Servante numéro un. Sa voix s’était faite de plus en plus basse à mesure qu’elle avançait dans sa phrase. C’était vrai. Elle n’était pas une artiste martiale, mais elle savait tout de même certaines choses sur leur façon d’agir.
Ils n’étaient pas tout à fait aussi doués que les pisteurs du continent, mais les artistes martiaux entraînés savaient repérer les traces et les indices. Elle avait forcément compris que, quels que soient mes efforts pour le dissimuler, ils ne tarderaient sans doute pas à remonter jusqu’à moi.
Autrement dit, il n’y avait vraiment plus d’autre solution.
Je décidai de faire comme si je n’avais pas le choix, pour le bien de tous ceux qui vivaient au domaine Taowu. Je résolus de jouer une nouvelle fois la scène de Mo-Ryeon se sacrifiant noblement pour sauver tout le monde, puis me levai d’un air déterminé.
« Ne t’inquiète pas trop. Je suis sûre que ce n’est rien de grave », la rassurai-je.
Je venais à peine de sortir du domaine quand j’entendis une nouvelle assez inattendue.
« Mo-Ryeon ! » cria la servante.
« Hein ? »
« Elles l’ont trouvé ! » dit-elle.
« Trouvé qui ? Elles sont au domaine, en ce moment ? » demandai-je.
« Ce n’est pas ce que je veux dire. J-Je veux dire qu’elles ont trouvé la personne qui a joué de la flûte d’herbe ! » répondit-elle.
« Bon sang. Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« … »
« Elles disent que c’était la Prêtresse de Qiongqi », révéla-t-elle.
« Quoi ? »
« Apparemment, c’est la Prêtresse de Qiongqi qui a joué de la flûte d’herbe ! » cria-t-elle.
C’était complètement absurde.