Chapitre 1 688
Jin Cheong-Yeong m’était apparu sous les traits d’un enfant. Je n’avais aucune idée de ce qui avait bien pu se passer, mais Jin Cheong-Yeong, l’homme qui était mort sous mes yeux, m’avait entendue jouer du sifflet d’herbe et était venu à ma recherche.
Je fermai les yeux, puis les rouvris, et il était toujours là…
Le Commandant Jin se tenait juste devant moi, et il était indéniablement plus jeune qu’avant.
« Qu’est-ce qui lui arrive, bon sang ? »
« … »
« Sérieusement, qu’est-ce qui lui arrive ? »
« … »
« Pourquoi s’est-il soudain mis à faire une fixette sur les épingles à cheveux ? Non, surtout, comment a-t-il pu revenir à la vie ? »
« … »
« Et comment a-t-il pu subir un Rajeunissement ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« … »
Trop de questions se bousculaient dans ma tête, et je ne voyais pas comment trouver une réponse. Je l’avais bel et bien vu cesser de respirer de mes propres yeux. Alors comment pouvait-il être encore en vie après tout ce temps ?
À voir qu’il avait même subi un Rajeunissement, je ne pouvais que supposer qu’il lui était arrivé quelque chose d’extraordinaire. Le Rajeunissement consistait normalement à se débarrasser d’un corps vieillissant et à reconstruire les os, les muscles et le reste ; cela rendait l’hypothèse encore plus plausible.
Certes, je me demandais s’il avait vraiment eu besoin de reconstruire son corps alors qu’il avait déjà atteint le Royaume de la Vie et de la Mort et était censé être dans la force de l’âge. Mais vu l’état du Commandant Jin à l’époque, cette reconstruction avait peut-être été sa seule option.
Qu’il l’ait fait consciemment ou non, son énergie interne, ou peut-être autre chose en lui, s’était forcément activée pour lui sauver la vie. Et puis, il y avait aussi le fait qu’il avait sucé le cou de Murong Hwa-Yeon. Peut-être que son sang avait déclenché un effet qui m’échappait.
Lorsqu’il avait cessé de respirer, ses cellules, son sang et son énergie interne avaient dû se régénérer d’eux-mêmes tandis qu’il était inconscient.
C’était une autre question, mais une idée me traversa soudain l’esprit. Peut-être que Gorilla-oppa et certains autres membres de la Famille Murong étaient encore en vie.
À l’époque, le Commandant Jin était dans un état si lamentable qu’il n’aurait jamais pu reconstruire son corps en si peu de temps.
Gorilla-oppa m’avait promis qu’il veillerait à emporter le corps du Commandant Jin. Il avait donc forcément déplacé la dépouille quelque part. J’ignorais où se trouvait leur repaire, mais le Rajeunissement du Commandant Jin s’y était probablement déroulé. Très certainement dans un cercueil.
« Et ensuite… »
L’explication la plus plausible était que le Commandant Jin avait fini par ouvrir les yeux, quitter les lieux, puis errer longtemps dans les Plaines centrales. Pour l’instant, c’était l’hypothèse qui me paraissait la plus probable.
« … »
Vu son état de l’époque, il n’était pas étonnant qu’il ait subi des lésions cérébrales. Cela expliquerait qu’il ne lui reste en mémoire que quelques mots vagues. Et cela expliquerait aussi comment il avait atterri ici.
« Il a dû… »
Il n’avait pas pu venir à pied depuis Shenyang ou le Sichuan. Il avait donc probablement erré dans les environs du Culte du Démon céleste, avant d’entendre le sifflet d’herbe et de se diriger vers moi sans même s’en rendre compte.
Il avait entendu cette mélodie tant de fois qu’elle devait être profondément gravée dans son esprit. De même, le dernier instant où il m’avait offert l’épingle à cheveux devait lui aussi subsister quelque part dans ses souvenirs.
Après tout, c’était son dernier souvenir avant sa mort. Il était sans doute encore là, flou et indistinct, presque comme un geste appris instinctivement par son corps. Et le fait qu’il ait dépensé l’argent que je lui avais donné pour s’acheter des sucreries afin de se procurer une épingle à cheveux bon marché rendait cette explication encore plus plausible.
« Bon sang. Il aurait pu m’acheter des sucreries, tout simplement. Qu’est-ce que je suis censée faire d’une épingle à cheveux bon marché qui n’est même pas en jade ? »
Je le regardai de nouveau.
« C-C’est vraiment n’importe quoi. »
« … »
Je n’aurais jamais imaginé qu’une chose pareille puisse arriver, et je ne savais pas quoi faire. Bien sûr, le choix, lui, était évident : pour le moment, je devais le garder avec moi et l’aider à retrouver la mémoire. Il avait beau avoir un corps d’enfant, il avait repéré de loin le son du sifflet d’herbe et était accouru en un instant.
À en juger par sa Fenêtre de statut, son niveau martial semblait lui aussi inchangé.
Sa Force et sa Vitalité avaient légèrement baissé, mais, vu son style de combat, cela ne devait pas changer grand-chose. Même s’il avait perdu toutes ses capacités de combat, il avait toujours une sacrée tête sur les épaules. Il serait forcément utile d’une manière ou d’une autre.
« … »
Quand je le vis sourire bêtement, je lui adressai un faible sourire, et son visage s’illumina aussitôt d’un sourire encore plus grand. J’aurais difficilement trouvé une expression plus juste que « un Commandant Jin innocent » pour le décrire, mais, pour l’instant, je n’eus d’autre choix que de lui prendre fermement la main.
« Tu veux venir avec moi ? » lui demandai-je.
« … »
« Quoi ? Tu ne veux pas venir avec moi ? Tu as un endroit où dormir ? » demandai-je.
« Non », répondit le Commandant Jin.
« Alors, tu veux venir avec moi ? » demandai-je.
« Ouais », répondit-il.
Une fois sa main bien serrée dans la mienne, je m’éloignai aussitôt. Je me demandais comment diable j’allais le ramener et ce que j’allais bien pouvoir raconter aux autres, mais tout se révéla beaucoup plus simple que prévu.
« Vous êtes déjà de retour ? » me salua le gardien de la porte.
« Ah, oui », répondis-je.
« Et ce petit mendiant… » marmonna-t-il.
« Ah… Eh bien, voyez-vous… »
« Tss. Vous avez encore eu pitié de quelqu’un et vous l’avez ramené, hein ? Bon, le moment tombe plutôt bien. On manque déjà de bras. Je ne sais pas ce qui se passe à l’intérieur, mais… entrez pour l’instant », dit le gardien en m’interrompant.
Le gardien lui-même avait l’air de trouver que ce genre de chose arrivait tout le temps.
« Bon sang ! Vous ne pouvez pas continuer à ramener des gens comme ça, Mo-Ryeon unni ! » lança une artiste martiale.
« J-Je n’arrêtais pas de penser à lui… Désolée », répondis-je.
« Ah… » Elle soupira.
« … »
« Ça va… Je suis mal placée pour te dire ça. Si tu n’avais pas été là, Mo-Ryeon unni, j’aurais probablement fini comme lui… Mais je ne crois pas qu’il nous reste des chambres libres… Qu’est-ce qu’on fait ? Je demande à mon frère ? » proposa-t-elle.
« Non, non. Pas besoin d’aller jusque-là. Je vais le faire dormir dans ma chambre pour le moment… Je crois qu’il a un peu peur des autres », répondis-je.
« Hmm… Alors, dépêche-toi d’entrer. Je vais prévenir la prêtresse pour toi », proposa-t-elle.
« D’accord, je te laisse t’en charger. »
L’artiste martiale du Manoir de Taowu, qui semblait proche de Mo-Ryeon, réagit de la même façon.
« Bon sang… C’est exactement pour ça que j’ai dit que j’aurais dû y aller à ta place… Je dois prévenir tout le monde avant ? » dit la Servante numéro un.
« D-Désolée… »
Et puis il y avait la Servante numéro un, qui me regardait en fronçant les sourcils. Tout le monde réagissait comme si ce n’était ni la première ni la deuxième fois que ça arrivait. La Servante numéro un devait être encore plus embêtée que les autres.
Elle partageait sa chambre avec Mo-Ryeon ; elle allait donc devoir partager leur pièce déjà exiguë avec lui, elle aussi. Pourtant, elle ne me réprimanda pas vraiment. Elle se contenta de me jeter un regard en coin qui semblait dire : « Je savais que tu ferais ça. »
« C’est vraiment quelqu’un de bien… »
Elle poussa un autre profond soupir, puis se pinça le nez.
« Ah… D’abord, il faut laver ce petit. Pourquoi sent-il aussi mauvais ? » demanda-t-elle.
« C’était déjà ce que je comptais faire… » marmonnai-je.
« Mais est-ce qu’on a seulement des vêtements à sa taille ? Je vais chercher. Hé, petit. Tu as mangé ? » lui demanda-t-elle.
Le Jeune commandant Jin se glissa en silence derrière moi.
« Ah… Quoi ? Tu crois que je vais te manger ou quoi ? Grrr ! Tu ferais mieux d’écouter tes grandes sœurs, petit ! Qui sait ? Si tu es sage, tu auras peut-être même de la viande ce soir ! » plaisanta-t-elle.
« … »
« Oh là là. Te revoilà caché. Tu ne sais pas ce que c’est, la viande ? J’ai dit de la viande ! » cria-t-elle.
« Je n’arriverai vraiment pas à m’y faire. »
Ce n’était pas seulement son âge qui avait changé. Toute sa personnalité semblait complètement différente.
« Je crois qu’il est encore très timide avec les inconnus. Je vais d’abord le laver et je vous le ramènerai », lui dis-je.
« Hmph ! Pas de viande pour toi, ce soir ! » cria-t-elle.
« … »
« Attends, est-ce que c’est vraiment la personnalité d’origine du Commandant Jin ? »
Peut-être que le Commandant Jin que je connaissais était le résultat désastreux d’une éducation atroce. Il était si différent que je ne pouvais m’empêcher d’échafauder toutes sortes de théories. J’avais beau le regarder, je ne trouvais pas la moindre trace de l’ancien Commandant Jin.
Il avait certes l’âge d’un enfant, mais il se comportait de façon encore plus puérile que ne le laissait supposer son âge. Plus le temps passait, plus il me semblait évident que quelque chose n’allait vraiment pas.
Bien sûr, le contraste flagrant entre son ancienne personnalité et celle qu’il avait maintenant suffisait amplement à me faire me demander si son éducation ne l’avait pas vraiment détraqué.
« Il déteste même prendre des bains. »
Sa réticence à entrer dans la salle de bains m’avait également surprise. J’avais l’impression qu’il était simplement gêné, mais, même après avoir fini par entrer, il s’obstina à garder ses vêtements, ce qui me fit rire.
« Allez, dépêche-toi de les enlever. Moi aussi, je suis occupée », dis-je.
« … »
« Bon sang. Regarde-moi l’état de tes vêtements ! » dis-je.
« … »
« Viens. Allez, par ici », l’appelai-je.
« … »
« J’ai dit de venir ! Dépêche-toi ! Si tu continues à t’enfuir comme ça, je vais vraiment me fâcher ! » le menaçai-je.
« … »
« Tu es sûr que ça ne te dérange pas ?! » criai-je.
« … »
« Il faut tout enlever ! » lui dis-je.
« … »
« D-D’accord. A-Assieds-toi juste i-ici et ne bouge pas ! » lui ordonnai-je.
C’est ainsi que commença l’éreintante toilette d’un chiot errant. Évidemment, il était hors de question de le laisser plonger directement dans la baignoire dont je me servirais ensuite. Je pris donc un linge sec et me mis à le récurer. Ici, même se laver à l’eau chaude était un luxe, et l’eau elle-même était rare.
Maintenant que nous avions une bouche de plus à nous occuper, il fallait que je lui enlève toute cette crasse aussi efficacement que possible.
« Pour quelqu’un qui n’en avait pas envie au début, il adore ça maintenant. »
J’avais l’impression qu’il avait seulement eu peur parce qu’il n’avait pas l’habitude qu’on prenne soin de lui ainsi. Son obsession instinctive pour la propreté semblait toujours intacte : son sourire s’élargissait chaque fois qu’une partie de son corps redevenait propre.
À ce rythme, il ne nous resterait plus une goutte d’eau pour nous laver. Rien que de penser que Mo-Ryeon allait devoir amadouer la Prêtresse de Taowu pour en obtenir davantage me rendait la situation franchement pénible.
« Ses yeux violets[1] attirent beaucoup trop l’attention. Mieux vaut ne pas lui couper les cheveux pour l’instant. Il est étonnamment propre. »
Entre-temps, je remarquai aussi de légères cicatrices sur son corps, mais…
« Waouh… Ça fait des années, et elles guérissent encore ? Ah… Est-ce que la même chose se passe toujours dans sa tête ? »
J’ignorais tout de la situation de la Famille Jin au sein du culte. Le mieux était donc de dissimuler, pour le moment, tout ce qui risquait de permettre d’identifier Jin Cheong-Yeong.
Après avoir pris les précautions nécessaires, je le fis entrer dans la baignoire exiguë avec moi. Sortir et y retourner n’avait pas été difficile, mais laver le jeune Jin Cheong-Yeong, si. Presque aussitôt, je sentis la fatigue me quitter. Le jeune Jin Cheong-Yeong, lui, avait l’air plutôt satisfait.
« Alors, mon destin dans la Douzième Dimension, c’est d’élever des enfants. Bon sang… »
Sa tête agaçante me tapait sur les nerfs pour une raison ou une autre, alors je lui envoyai un peu d’eau.
« Aïe ! »
Il reçut une éclaboussure, et quand je l’aspergeai encore, il se baissa aussitôt pour l’éviter.
À cet instant, un vieux souvenir refit soudain surface.
« Plouf ! Plouf ! »
Oui. Ce jour-là. Le souvenir qui s’était profondément gravé dans l’esprit du Commandant Jin. Peut-être pourrait-il jouer un rôle important pour l’aider à retrouver la mémoire.
Plouf !
« … »
Plouf ! Plouf ! Plouf ! Plouf !
« Il sourit. Ce salaud sourit. »
« Hahaha ! »
Plouf ! Plouf ! Plouf !
Il avait apparemment découvert que c’était très amusant, car il s’amusait maintenant à frapper l’eau des mains avec une joie débordante.
« Plouf ! Plouf ! Plouf ! »
Il faisait même lui-même les bruitages.
« Plouf ! Plouf ! Plouf ! »
« Non ! A-Attends ! » criai-je.
« Plouf ! Plouf ! Plouf ! »
« Attends, l’eau ! O-On ne peut pas la gaspiller ! » lui dis-je.
« Plouf ! Plouf ! Plouf ! Ploooouf ! »
Plouf ! Plouf ! Plouf !
« Plouf !!! Plouf ! Plouf ! Plouf ! Ploooouf !!! »
« Bon sang ! Arrête ! »
« Ploooouf ! Plouf ! Plouf ! Ploooouf ! C’est ta faute, femme ! C’est tout ta faute !!! » cria le Commandant Jin. Il était complètement déchaîné.
1. Veela : comme dans le texte original ☜