Chapitre 1 687
Je sentis quelqu’un s’approcher de moi. Naturellement, je ne me retournai pas.
« L’ambiance, c’est très important dans ce genre de moment. »
Me retourner trop vite aurait tout gâché.
« Il faut que je laisse l’ambiance faire tout le travail. »
Mo-Ryeon avait bien plus intérêt à poursuivre tranquillement ce qu’elle faisait. Après tout, cette scène était censée être émouvante ; le plus important était donc de laisser monter l’émotion.
Quand je sentirais de nouveau sa présence, je me retournerais, le sifflet d’herbe encore entre les lèvres, et je feindrais la surprise.
Dommage que Mo-Ryeon porte ses cheveux en chignons : ils ne pourraient pas flotter dramatiquement quand je me retournerais. Mais le mieux était d’avoir l’air un peu surprise et de mettre en valeur son visage doux et rond. Autre point essentiel : afficher l’expression la plus pure et la plus innocente possible. Je devais avoir l’air de ne rien comprendre à la situation.
Bien sûr, j’avais aussi en réserve une paire d’yeux mélancoliques et nostalgiques, histoire de lui rappeler Murong Hwa-Yeon.
« C’était vraiment naturel. »
Naturellement, mon cœur battait la chamade à l’idée de me retourner et de découvrir Squirmy, jeune, debout derrière moi, les yeux pleins de larmes. Comment étais-je censé entamer la conversation ? Que devais-je lui dire en premier ?
Des pensées inutiles de ce genre tourbillonnaient dans ma tête.
« Est-ce que je devrais commencer par crier : “Que les dix mille démons soient bénis !” ? »
C’est alors que je vis une silhouette apparaître soudain derrière moi.
« Hein… Pourquoi est-ce que je ne vois rien… ? »
À ma grande confusion, je ne voyais que le ciel dégagé. Me disant que c’était impossible, je tournai légèrement la tête, mais il n’y avait toujours rien. En baissant un peu plus les yeux, j’aperçus un gamin qui avait l’air d’un mendiant. Non, ce n’était pas un gamin qui avait l’air d’un mendiant. C’était bel et bien un mendiant.
Ses vêtements étaient répugnants, couverts de terre, de poussière et de crasse. Une odeur nauséabonde se dégageait de lui, et ses cheveux en bataille avaient tellement poussé qu’ils lui cachaient presque tout le visage ; on ne distinguait pratiquement que sa bouche.
Comme il était encore jeune, ses dents étaient étonnamment saines, mais même la peau autour de sa bouche était couverte de saleté.
« Haa… On dirait que j’ai attiré un gamin mendiant du quartier, plutôt… »
Il devait avoir l’âge d’un élève du primaire ou du collège. Un instant, je me demandai s’il n’était pas plus âgé qu’il n’en avait l’air et si la malnutrition ne le faisait pas paraître plus petit. Attends, en fait, il était peut-être encore plus jeune qu’il n’en avait l’air. Il était sans doute juste particulièrement grand pour son âge.
Dans tous les cas, il avait au minimum l’âge d’un élève du primaire et au maximum celui d’un collégien. Son visage étant caché, impossible de déterminer son âge exact.
« Non, sérieusement. C’est qui, ce gamin, bordel ? »
Ce qui rendait la situation encore plus incompréhensible, c’était que je ne me souvenais pas avoir croisé le moindre mendiant en traversant le quartier pour rejoindre ce champ de fleurs. Certes, je n’avais pas encore exploré les environs de fond en comble, mais je ne comprenais tout de même pas comment un gamin pareil avait pu s’approcher de moi sans que je m’en aperçoive.
« … »
Pour une raison quelconque, un étrange face-à-face s’engagea entre nous.
« B-Bonjour ? »
« … »
« … »
« Q-Qu’est-ce que je suis censé faire, bordel ? »
« Où sont tes parents ? Est-ce que quelqu’un s’occupe de toi ? T-Tu es perdu ? Tu veux que je t’aide à retrouver ton père et ta mère ? » demandai-je.
« Non, sérieusement, qu’est-ce que je suis censé faire de ce gamin ? »
« Hé… »
« Qu’est-ce qu’il a, ce gamin ? »
« J-Je suis un peu occupé, là… Alors, si tu n’as plus besoin de rien, tu pourrais me laisser un peu d’espace ? C’est vraiment urgent… J’aimerais bien rester jouer avec toi si je le pouvais, mais là, ce n’est vraiment pas le bon moment », dis-je.
« Je t’en prie… »
Il avait l’air d’avoir beaucoup de choses à dire, ce qui me rendit un peu plus méfiant.
« Comme je te l’ai dit, je suis un peu occupé… Je ne pense donc pas avoir le temps de discuter… »
« Jolie », dit le gamin.
« Vraiment ? Merci. Je suis content que tu me trouves jolie. Mais… »
« Fleurs », ajouta-t-il.
« Ah… Haa… Tu voulais dire que les fleurs étaient jolies, pas moi ? H-Hahaha… »
« Quoi ? Il se fiche de moi, ce gamin ? »
Cette intrusion inattendue m’apprit que ma première tentative avait échoué.
« Allez, quoi. »
Je lui envoyais des signaux de plus en plus évidents pour lui faire comprendre qu’il devait partir — non, ce n’étaient même plus des signaux. Je lui disais carrément de s’en aller, mais ce morveux n’avait pas l’air de comprendre un traître mot de ce que je racontais.
Je me sentais mal de le dire ainsi, mais il avait l’air un peu plus lent que les autres enfants de son âge. Il parlait par à-coups et ne semblait pas capable de terminer correctement une phrase.
Peut-être qu’il apprenait simplement à parler plus tard que les autres, mais qu’est-ce que j’en savais, moi ? Je n’étais pas en mesure de poser un diagnostic, et je n’étais certainement pas orthophoniste. Je ne pouvais juger que d’après ce que je voyais. Bref, c’était l’impression qu’il me donnait.
« Tu es venu parce que tu voulais me parler ? Qu’est-ce qui t’amène ? » demandai-je.
« Le… sifflet d’herbe… » répondit le gamin.
« Ahhh, je vois. »
« Joli son… déjà entendu… » marmonna le gamin.
« Ahhhh, vraiment ? » demandai-je.
« V-Vraiment », balbutia le gamin.
« Ahhhhh, vraiment ? Tu dois te tromper. Alors, tu as fini ce que tu étais venu faire ? » demandai-je.
Je n’avais aucune idée de ce qui se passait ni de la raison pour laquelle je me retrouvais dans cet étrange face-à-face avec un gamin sorti de nulle part, mais une chose était sûre.
« Je vais m’attirer des ennuis si je me mêle de ses affaires. »
Je ne pouvais pas me retrouver empêtré avec ce gamin.
« … »
« Bon, eh bien, je vais y aller. Enchantée de t’avoir rencontré ! » dis-je.
Bien sûr, je n’étais pas totalement dépourvu de compassion. Un seul regard suffisait pour voir que le gamin devant moi faisait pitié et qu’il n’avait pas l’air d’avoir quelqu’un à qui demander de l’aide. Mais ce n’était pas parce que j’avais de la peine pour lui que je pouvais prendre aveuglément sa responsabilité.
Je n’étais pas un aussi bon samaritain. Même sur le continent, je ne passais pas mon temps à aider en personne chaque mendiant que je croisais. À l’époque, oui, je faisais des dons raisonnables et ma part d’œuvres caritatives, mais ça s’arrêtait là.
En plus, pour l’instant, je n’étais ni Lee Kiyoung ni Murong Hwa-Yeon. J’étais Mo-Ryeon.
J’avais déjà du mal à m’occuper de moi-même. Tendre la main à ce gamin aurait été idiot. Je n’étais même pas sûr de pouvoir le ramener au manoir et, avec une bouche de plus à nourrir, celui-ci allait sans doute sombrer dans une véritable crise financière.
J’aurais voulu rester encore un peu dans le champ de fleurs à jouer du sifflet d’herbe, mais je me levai d’un bond et m’éloignai. Craignant qu’il ne me suive, j’accélérai encore, mais…
« Pourquoi tu me suis, bordel ? »
Comprenant que ça ne marcherait pas, je me mis carrément à courir, mais il était toujours derrière moi. Je ne savais pas comment il faisait pour me suivre avec son petit gabarit, mais je n’arrivais pas à creuser l’écart.
« Ç-Ça commence à faire un peu peur. A-Attends… Il veut que je lui donne de l’argent ? Je suis censé lui faire l’aumône ? C’est pas du racket, ça ? »
Comme il ne s’approchait jamais à moins d’une certaine distance, je n’avais pas l’impression qu’il me suivait pour me menacer ou me faire du mal. Mais il ne faisait aucun doute qu’il me poursuivait. Avait-il remarqué la petite pointe de compassion dans les yeux de Mo-Ryeon ? Ou avait-il deviné que j’avais caché des pièces d’argent dans mes vêtements pour acheter des sucreries ?
« … »
« Je les gardais pour le retour… »
« … »
« C’étaient mes précieuses pièces d’argent… Putain… »
C’était dommage, mais ça valait toujours mieux que de ramener ce morveux avec moi.
« Pourquoi tu continues à me suivre ? » demandai-je.
« J-Juste comme ça… » répondit le gamin.
« Allez… Ça n’a aucun sens. Si tu continues, je vais vraiment me fâcher ! » le menaçai-je.
« … »
« Haa… Viens là, deux secondes », dis-je.
« D-D’accord. »
« Tiens, prends ça », lui proposai-je.
« … »
« Va t’acheter des sucreries avec ça », dis-je.
« … »
« Et ne le dis à personne. Ne le donne à personne non plus. Tu dois le dépenser pour toi, d’accord ? Compris ? Ne ramène pas les pièces d’argent chez toi. Dépense-les toutes sur place avant de rentrer, d’accord ? » lui expliquai-je.
« … »
« Bon, allez, file », dis-je.
« … »
Le morveux m’adressa un grand sourire avant de s’enfuir dans la direction opposée.
« … »
« … »
« Merde, je me suis complètement fait avoir. »
« Haa… Mes putains de sucreries », marmonnai-je.
« Même cette foutue Prêtresse de Taowu ne partageait pas ses sucreries. »
Le voir disparaître au loin ne fit que rendre la situation encore plus absurde. Mais qu’y pouvais-je ? Le gamin avait déjà disparu. J’avais l’impression de n’avoir absolument rien tiré de cet échange, et un immense sentiment de vide m’envahit.
L’endroit avait paru si animé quelques instants plus tôt, mais à présent, tout semblait sombre, sans que je sache pourquoi. Qui aurait cru que le manque d’argent pouvait être aussi déprimant…
« Les sucreries, passe encore… Mais si je rentre maintenant, qui sait quand j’aurai de nouveau l’occasion de sortir… »
« Ah… »
« C’est pas possible, quand même ? J’aurai une autre occasion, hein ? »
Le cœur lourd de regrets, je regagnai à pas traînants l’endroit où Mo-Ryeon était censée se trouver, quand je sentis soudain quelque chose me tapoter légèrement la jambe. Je regardai sur le côté et retrouvai le même gamin que tout à l’heure.
« Pas encore lui… »
Je ne pouvais pas voir son expression sous toute cette tignasse, mais, d’une façon ou d’une autre, il avait l’air de sourire jusqu’aux oreilles. Avait-il compris qu’il avait affaire à une bonne poire ? Comptait-il me soutirer tout ce qu’il pouvait tant qu’il en avait l’occasion ?
Je me sentais un peu mal de soupçonner un gamin mystérieux, mais je n’avais plus rien à lui donner. Un instant, je me demandai s’il était revenu me rendre l’argent ou s’il voulait peut-être partager avec moi quelques-unes des sucreries qu’il avait achetées…
« T-Tiens… »
Soudain, le morveux me tendit timidement la main. J’aurais aimé que ses petits doigts tiennent des sucreries ou mes pièces d’argent, mais, malheureusement, je ne vis aucune pièce. À la place, il avait une petite épingle à cheveux bon marché dans la paume.
« Hein ? »
C’était manifestement une épingle en bois de mauvaise qualité. Certes, un artisan y avait sculpté des motifs en relief, mais même pour plaisanter, on ne pouvait pas la qualifier d’élégante ou d’antique. C’était juste une épingle en bois bon marché, fabriquée en série, qu’on pouvait acheter au marché pour quelques pièces d’argent. Honnêtement, elle n’aurait pas dû attirer mon attention.
Et pourtant, quelque chose en elle m’était si familier que je me figeai avant même de m’en rendre compte. Après avoir pris avec précaution l’épingle en bois qu’il me tendait, je m’accroupis à sa hauteur. Quand je tendis lentement la main, il tressaillit ; mais, dès que je le maintins fermement en place, il cessa de résister et me laissa le toucher.
Naturellement, j’écartai doucement les cheveux qui lui couvraient les yeux. Comme je m’y attendais, j’aperçus deux yeux d’un violet éclatant. Ils semblaient me saluer, comme s’ils m’avaient attendu depuis toujours.
« C’est le Commandant Jin. »
« … »
« C’est vraiment le Commandant Jin. »
« Comment tu t’appelles… ? » demandai-je.
« Je… Je ne sais pas… » répondit le gamin.
« D’où viens-tu ? » demandai-je.
« De là-bas… » Il désigna un endroit.
« De là-bas ? Où, là-bas ? » demandai-je.
« J-Je ne sais pas trop… » marmonna-t-il.
« Tu vivais ici avant ? » lui demandai-je.
« Non, d-de là-bas… » dit-il.
« Et cet endroit, “là-bas”, il est où, exactement ? » demandai-je pour clarifier.
« Commandant Jin… Non, le Commandant Jin n’est même pas le vrai problème… »
« … »
« Jin Cheong-Yeong a traversé le Rajeunissement. Ce salaud a rajeuni. Alors, il n’est pas mort à l’époque ? Comment il a survécu, bordel ? Comment ? »
Le temps avait passé, et je m’étais dit qu’il serait déjà là. Mais je m’attendais tout au plus à ce qu’il soit dans un autre corps. L’idée qu’il soit encore en vie ne m’avait même pas effleuré. Après tout, Jin Cheong-Yeong n’était pas censé survivre avec de telles blessures.
« C’est vraiment Jin Cheong-Yeong. Même la Fenêtre de statut indique Jin Cheong-Yeong… »
Et pourtant, Jin Cheong-Yeong était apparu devant moi sous la forme d’un enfant. Je n’avais aucune idée de ce qui s’était passé, mais Jin Cheong-Yeong, l’homme qui était mort sous mes yeux, avait entendu le sifflet d’herbe que je jouais et était venu me chercher.
Je fermai les yeux, puis les rouvris, et il était toujours là…
Le Commandant Jin se tenait juste devant moi, et il était indéniablement plus jeune qu’avant.