Chapitre 1 679
Peut-être était-ce parce que j’étais déjà morte une fois, mais je le ressentais avec encore plus d’acuité que la première fois. C’était la même sensation que lorsque j’avais fixé, hébétée, le ciel couleur de coucher de soleil avant de mourir.
« J’ai dû perdre trop de sang. »
Était-ce à cause de ma blessure au flanc ? Une de mes côtes cassées m’avait-elle perforé un poumon ? Ou était-ce parce que j’avais même utilisé mon qi en courant ? Même respirer devenait difficile. Chaque fois que j’essayais d’inspirer, je sentais le goût du sang me remonter dans la gorge.
Mes yeux n’arrêtaient pas de se fermer non plus. Je savais que je devais rester consciente, mais ils ne demandaient qu’à se clore.
« Je suis vraiment… en train de mourir. »
C’était presque incroyable que je sois encore en mouvement. Je pensais ne pas pouvoir faire un pas de plus, pourtant Murong Hwa-Yeon courait. J’avançais à toute allure, Squirmy dans les bras. Je l’entendais pleurer contre ma poitrine, sans discontinuer. Peut-être s’imaginait-il le pire : ses larmes n’en finissaient pas de couler.
« Mère… Hngh… promets-moi, s’il te plaît… Promets-moi que nous… irons ensemble dans les Montagnes des Cent Mille », dit Squirmy.
« Je… te le promets », marmonnai-je.
« Mère… Ça va ? Tu vas vraiment bien ? » demanda-t-il.
« Je vais bien… Je vais bien… alors ne t’inquiète pas », le rassurai-je.
Il semblait essayer de chasser son angoisse, mais il continuait de me parler sans s’arrêter. Je ne lui répondis plus. Je savais que je devais m’éloigner le plus possible d’ici. Peng Ga-Hee, les Cinq Dragons et les trois Phénix, ainsi que Sung Ji-Hoon, retenaient les ennemis, mais rien ne garantissait qu’ils tiendraient longtemps.
Certains des Cinq Dragons et des trois Phénix avaient déjà été grièvement blessés ; je ne pouvais même plus me permettre de les observer à travers le télescope. Ce n’était pas le moment de les regarder lutter tranquillement.
Je devais trouver la meilleure voie pour fuir. Je n’avais presque plus d’endurance. J’étais si faible que je n’aurais même pas pu m’occuper correctement d’un seul artiste martial de troisième ordre.
Si j’avais le malheur d’en croiser un, Squirmy et moi serions en danger, et je n’arrivais pas à m’empêcher d’y penser. Je ne pouvais pas laisser ce pire scénario se produire. La seule chose à faire était de continuer d’avancer.
« … »
« Mère ? Mère… »
Je semblais avoir perdu connaissance un instant, mais mon corps continuait d’avancer. J’avais vraiment de la chance.
« Mère ? » dit Squirmy.
« … »
« M-Mère ! Ngh… Mère… »
Je semblais avoir encore perdu connaissance, mais cette fois non plus, je n’étais apparemment pas tombée. Je ne sentais plus aucune douleur. À vrai dire, je ne sentais plus rien du tout. J’avançais apparemment plus lentement qu’avant, mais je compris que nous avions complètement échappé à leur encerclement.
J’ignorais ce que Gorilla-oppa et la Famille Murong avaient manigancé, mais, à en juger par la situation, ces salauds cherchaient probablement au mauvais endroit.
Non… Peut-être que Lee Kiyoung, avant de perdre la mémoire, avait préparé quelque chose à l’avance. Après tout, lui comme moi avions convenu d’envoyer Squirmy dans les Montagnes des Cent Mille.
« … »
« Mère », m’appela Squirmy.
« … »
« Mère ? » répéta-t-il.
Le soulagement qui m’avait envahie m’avait sans doute fait baisser ma garde.
Mes yeux se refermaient encore. Quand je revins à moi…
« Ah… »
…je compris que je n’avais pas couru tout ce temps. J’ignorais exactement à quel moment c’était arrivé, mais…
« Je… Je n’étais pas en train de marcher ? »
Squirmy me portait sur son dos tout en courant.
« Ah… »
« … »
« Quand est-ce que je me suis cassé les jambes ? »
Bien sûr, je me dis qu’il fallait que j’évalue correctement mon état. En baissant les yeux, je vis qu’une de mes jambes était terriblement enflée, tandis que l’autre formait un angle grotesque. Était-ce arrivé lorsque cet artiste martial de troisième ordre m’avait frappée ? Ou m’étais-je blessée en dévalant la falaise ?
J’utilisai discrètement le télescope pour m’examiner, et découvris un spectacle pitoyable. Je n’avais pas l’air aussi mal en point que le Commandant Jin, mais il était évident que je ne pouvais pas prétendre que tout allait bien.
Je n’avais pas seulement les deux jambes cassées. Mes bras aussi semblaient tordus dans une position étrange. Je n’arrivais pas à croire que j’avais réussi à mettre à terre cet artiste martial de troisième ordre et à ramasser une pierre dans cet état.
Squirmy avait apparemment tenté d’arrêter l’hémorragie : une ceinture était nouée très serré autour de la blessure à mon flanc, là où le sabre m’avait entaillée. Mais cela n’avait visiblement pas suffi à stopper le saignement.
Mon dos aussi semblait avoir été transformé en un véritable hérisson. À vrai dire, j’avais du mal à continuer de me regarder. Mais ce qui me choqua plus que tout, ce fut mon visage.
« J’ai… vraiment l’air pâle. »
J’étais assez livide pour m’effrayer moi-même. Au moins, le visage du Commandant Jin n’avait pas complètement blanchi, mais il ne restait pas la moindre trace de couleur sur celui de Murong Hwa-Yeon.
Mes lèvres étaient sèches et gercées, et mes cheveux retombaient mollement autour de mon visage. Même l’épingle à cheveux en jade piquée dans ma chevelure semblait sur le point de tomber. À mesure que Squirmy avançait, elle penchait d’un côté puis de l’autre, avant de glisser enfin et de choir au sol.
« Ah… »
Squirmy sembla entendre le faible bruit de sa chute et regarda derrière lui. Il hésita un instant, ne sachant pas s’il devait la ramasser, puis rebroussa chemin et la récupéra. Il n’était pas sûr de pouvoir me déposer avant de remettre mes cheveux en ordre ; il se contenta donc de glisser l’épingle dans ses vêtements.
Il serra ensuite les dents et reprit sa route. Je vis naturellement le visage de Squirmy. Les larmes et la morve qui le couvraient avaient séché.
« Pourquoi sa tête est dans cet état… »
Sans réfléchir, je levai une main tremblante et lui essuyai le visage. Je m’arrêtai quand je compris que je ne faisais que le salir davantage, mais il avait fallu cela pour que je me demande si le visage de mon précieux Squirmy avait déjà été aussi affreux.
Était-ce parce que je ne me souvenais de lui que bien propre et bien coiffé ? Ou bien mon esprit était-il simplement trop embrumé en cet instant ?
Le voir couvert de sang séché, de terre, de larmes et de morve m’était terriblement étranger. Même maintenant, les larmes continuaient de couler sur ses joues. Ce gamin avait-il des canaux lacrymaux inépuisables ou quoi ? On aurait dit qu’il avait pleuré toute la journée.
Comment diable lui restait-il encore des larmes ?
« Ce serait… héréditaire, ou quelque chose comme ça ? »
« Hngh… ngh… ngh… » sanglota Squirmy.
« … »
« S-S’il te plaît… tiens encore un peu, M-Mère. Hngh… Si nous avançons encore un peu… juste un peu, nous trouverons sûrement un endroit où tu pourras te reposer », me supplia-t-il.
« … »
« Nous nous arrêterons dans un p-petit village et trouverons un m-médecin. J-Je suis sûr qu’il pourra guérir toutes tes blessures », dit-il.
« … »
« Je vais avancer aussi vite que possible… alors tiens encore un peu, s’il te plaît », ajouta-t-il.
« Aussi vite que possible, mon cul… Tu te traînes comme une limace… »
Je ne disais pas ça pour plaisanter. Lui aussi semblait à bout de forces. J’ignorais depuis combien de temps tout cela avait commencé, mais il ne lui restait pas la moindre trace d’énergie interne. Je ne savais pas depuis combien de temps il avançait sans énergie interne, mais ses bras et ses jambes tremblaient. À ce stade, il rampait presque.
Bien sûr, un enfant ordinaire de huit ans n’aurait pas pu porter une femme adulte sur son dos aussi longtemps. Il n’arrivait pas à me porter correctement. Le fait que les jambes de Murong Hwa-Yeon traînent par terre en disait long.
Ce lourd fardeau l’empêchait d’avancer vite et lui faisait perdre ses forces.
Squirmy respirait si fort que je craignais de voir ses poumons lui sortir de la bouche. Il était également trempé de sueur.
« … »
« … »
À présent, même faire un seul pas semblait difficile. Malgré tout, il serra les dents et continua de porter Murong Hwa-Yeon.
« Tu devrais me laisser derrière toi. Espèce d’idiot. »
« … »
Bien sûr, je me demandai si je devais lui dire de m’abandonner. C’était regrettable, mais je croyais que Murong Hwa-Yeon était au-delà de tout secours. En fait, je ne comprenais même pas comment elle était encore en vie.
J’ignorais ce qui permettait encore à Murong Hwa-Yeon de tenir bon.
« … »
« … »
Était-ce parce que je pensais inconsciemment qu’il me restait quelque chose à faire ? Ou parce que je ne pouvais pas fermer les yeux en paix sans l’avoir vu atteindre les Montagnes des Cent Mille de mes propres yeux ?
Peut-être que le Commandant Jin avait ressenti la même chose un peu plus tôt. Malgré son état désespéré, peut-être avait-il lui aussi pensé ne pas pouvoir fermer les yeux avant de s’assurer que Squirmy était en sécurité.
Alors que toutes sortes de pensées me traversaient l’esprit, j’entendis la voix de Squirmy. « M-Mère… ngh… hngh… »
« … »
« Mère… Mère… ngh… hngh… » sanglota Squirmy.
« … »
Il semblait vérifier régulièrement si j’étais encore en vie.
« Mère… Mère… »
Ses gémissements ne s’arrêteraient pas tant que je ne lui répondrais pas. Je n’eus donc pas d’autre choix que d’ouvrir prudemment la bouche.
« O…oui… »
« Tu es réveillée… » dit-il.
« O…oui… Je me sens… un peu mieux, maintenant », répondis-je.
Je ne disais pas ça seulement pour le rassurer. C’était vraiment ce que je ressentais. Il me semblait que, jusqu’à l’instant d’avant, je n’avais cessé de sombrer dans l’inconscience puis d’en ressortir, mais mon esprit était désormais étonnamment clair. J’ignorais si j’étais en train de guérir, mais mes pensées devenaient de plus en plus limpides[1].
Quelques instants plus tôt, j’étais parfaitement consciente de mourir, mais maintenant, j’avais l’impression de pouvoir bouger un peu.
Le visage de Squirmy s’éclaira aussitôt. Il me reposa vite à terre et fit couler avec précaution quelques gorgées d’eau d’une gourde en cuir dans ma bouche. J’avais du mal à avaler, mais j’eus l’impression de boire l’eau de la vie.
Après avoir constaté que j’avais repris un peu conscience, Squirmy essuya ses larmes, me hissa de nouveau sur son dos et reprit sa marche. Il fit tout cela en retenant désespérément ses pleurs et en débitant des paroles inutiles.
« M-Mère, fais-moi confiance, s’il te plaît. Je… ferai en sorte que nous arrivions ensemble dans les Montagnes des Cent Mille », dit-il.
« … »
« Q-Quand nous y serons, je… deviendrai quelqu’un de meilleur. Je serai un fils qui ne te décevra plus. J-Je m’entraînerai assidûment aux arts martiaux, aussi. J-Je lirai mes livres jusqu’au bout, sans en sauter de pages.
« Je n’oublierai jamais tes enseignements. Je les graverai dans mon cœur et dans mon esprit. »
« … »
« S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour toi, je le ferai. J-Je ne te décevrai pas non plus à mes examens. Je travaillerai jour et nuit pour devenir le fils que tu veux que je sois. Quoi qu’il arrive, je ferai de mon mieux pour devenir la personne que tu souhaites. Ngh… »
« … »
« Mère ? »
« … »
« M-Mère… hngh… Mère. Ngh… » m’appela-t-il.
« O-oui… ça me fait plaisir. Mais… » Je m’interrompis.
« O-oui ? »
« Je crois… que j’ai été… beaucoup trop dure avec toi… tout ce temps… »
À mon grand agacement, des larmes me coulèrent le long du visage.
« Je le regrette… tellement… »
Curieusement, je me sentis devenir sentimentale sans raison particulière, alors que cela ne me ressemblait pas du tout.
1. Veela : OH NOOOOOOOOO ☜