Chapitre 1 677
Mon regard se posa sur l’épingle à cheveux en jade, dans sa main ensanglantée.
« Bon sang. Au lieu de perdre ton temps à ramasser ça… tu n’aurais pas pu arriver plus tôt ? »
J’essayai de voir les choses sous leur meilleur jour, mais, quoi que j’en pense, je n’arrivais pas à chasser l’impression qu’il cherchait simplement une excuse pour justifier son retard. Après s’être fait réduire en bouillie par l’Immortel fou, il avait dû se sentir humilié et chercher quelque chose à invoquer pour expliquer pourquoi il arrivait si tard.
Comme il ne l’avait pas poursuivi aussitôt, j’en conclus qu’il avait dû encaisser quelques coups avant de perdre connaissance, ou quelque chose du genre. Peut-être même que son cœur s’était arrêté un moment.
J’ignorais ce qui était arrivé à Jin Cheong-Yeong, ou comment diable il avait réussi à revenir alors qu’il était déjà aux portes de la mort, mais une chose était sûre. Après avoir miraculeusement réussi à se relever, il avait évalué la situation, aperçu l’épingle à cheveux en jade, l’avait ramassée et l’avait emportée, tout ça pour sauver les derniers lambeaux de sa dignité.
Voilà sans doute toute l’histoire…
« Sa fierté n’a vraiment aucune limite. »
C’était absurde qu’il ait quand même eu l’idée de ramasser cette chose et de préparer une réplique à me servir. Et le fait qu’il l’ait répétée deux fois rendait la scène encore plus incompréhensible. J’étais si abasourdi que j’avais envie de lui passer un savon sur-le-champ, mais ce n’était évidemment pas le moment.
Même pour plaisanter, impossible de prétendre qu’il allait bien.
« … »
« Huff… haa… haa… »
« … »
« Haa… huff… haa… haa… »
Sa respiration rauque suffisait à me faire comprendre tout ce que je devais savoir. La mort de Jin Cheong-Yeong n’entraînait pas celle du Commandant Jin, mais la douleur qu’il éprouvait en cet instant était bien réelle. Cette sensation écœurante de le sentir perdre peu à peu ses forces vitales n’avait rien d’une illusion non plus. À cet instant même, il devait souffrir le martyre.
Ce n’était pas seulement son corps qui était réduit à l’état de bouillie sanguinolente. Près de la moitié de son visage semblait avoir été arrachée. Il avait complètement perdu sa forme d’origine, au point d’être presque trop atroce à regarder. Il était si gravement écrasé qu’il était impossible de comprendre comment il tenait encore debout.
J’étais certain qu’un homme ordinaire serait mort sur le coup après de telles blessures. Il aurait succombé au choc, à la perte de sang et à la douleur. Il avait perdu tant de sang que la moitié intacte de son visage était d’une pâleur cadavérique.
Sa robe martiale était entièrement imbibée de sang. Je ne comprenais même pas comment un être humain pouvait en perdre autant .
Je ne comprenais pas non plus comment il pouvait encore tenir debout dans cet état.
« C’est vraiment sa fierté qui prend le dessus sur son corps, pas vrai ? »
Sa fierté l’empêchait-elle de se rouler par terre en criant : « Je meurs ! » ? Ou bien avait-il déjà atteint le point où il ne sentait plus la douleur ? À vrai dire, il avait l’air encore plus calme que d’habitude.
« … »
L’atmosphère autour de lui semblait plus pesante qu’à l’accoutumée. Non, il la rendait délibérément ainsi.
« Haa… haa… haa… »
Le seul bruit était celui de sa respiration, tandis qu’il s’efforçait de reprendre son calme. Je n’étais pas le seul à avoir remarqué que quelque chose clochait.
« Huff… haa… haa… haa… »
L’Immortel fou avait lui aussi compris que quelque chose avait changé chez lui.
« Haa… haa… haa… »
Le salaud qui, quelques instants plus tôt, se comportait en parfait cinglé fronça soudain les sourcils. Il recula de plusieurs pas et évalua soigneusement la situation.
« … »
Le silence était total. Pas le moindre souffle d’air. On aurait dit que le monde entier s’était immobilisé. Je ne savais pas si c’était parce que ce salaud se donnait délibérément des airs solennels, mais tout autour de nous était devenu anormalement silencieux. Le seul son que j’entendais était sa respiration.
Squirmy lui-même le fixait, hébété, et murmura : « T-Tu… »
Sa réaction était déjà bien trop tardive.
« Haa… haa… haa… »
« … »
Sans un mot, le Commandant Jin me tendit l’épingle à cheveux en jade, puis caressa doucement la tête de Squirmy.
« Ce crétin… Il ne se rend même pas compte de ce qu’il fait, pas vrai ? »
« … »
Il semblait perdre connaissance.
« Haa… »
« … »
« Tu es toujours… un gamin stupide… » marmonna le Commandant Jin.
« … »
« Mais… je te félicite… de ne pas avoir tourné le dos… » ajouta-t-il.
« … »
« Cependant… tu dois apprendre… à discerner… le bien… du mal… huff… haa… haa… » poursuivit-il.
« … »
« Si tu as… quelque chose… haa… huff… que tu veux protéger… reste toujours… calme… Calme… haa… Quoi qu’il arrive… ne perds jamais… la tête… Tu… apprends vite… alors tu devrais… pouvoir… comprendre… ce que je veux dire… Je ne vais pas… m’étendre… De toute façon… tu n’écouterais… pas attentivement… » dit-il.
Puis il reporta lentement son regard sur moi.
« … »
« Hwa-Yeon… » murmura-t-il.
« … »
« Je vais… bientôt mourir… » dit-il.
« … »
« Je ne peux pas dire… combien de temps… il me reste… alors éloigne-toi… autant que possible… haa… »
« … »
« Je vais… m’occuper de lui… » dit-il.
« … »
« T-Tu peux… gagner, cette fois ? » demandai-je.
« … »
« … »
« À cent pour cent », répondit-il.
« … »
« Cette fois… c’est à cent pour cent », répéta-t-il.
« … »
« C-Ce crétin… Bon sang… pourquoi est-ce qu’il a l’air aussi classe, là ? »
Il débordait d’assurance. Il semblait à peine capable de tenir debout, et pourtant, sa certitude de l’emporter ne connaissait pas l’ombre d’une hésitation. On aurait dit qu’il n’arrivait même pas à imaginer perdre.
J’avais envie de lui demander quelle sorte d’inepties il débitait alors qu’il ressemblait à un chiffon, mais, d’une manière ou d’une autre, ses paroles, pourtant totalement invraisemblables, avaient assez de poids pour me clouer le bec.
Après tout, je savais que ce n’était pas le genre à fanfaronner en pareilles circonstances. Il ne bluffait pas et ne débitait pas d’inepties par pure arrogance. Il n’envisageait même pas la possibilité de perdre.
Étrangement, moi non plus, je n’arrivais pas à l’imaginer vaincu.
L’Immortel fou, lui, était différent.
À ses yeux, les paroles du Commandant Jin devaient être de pures absurdités. Il le fixa un moment, l’air hébété. Puis, lorsqu’il reprit ses esprits, il serra les dents et hurla : « Ton dantian est brisé, et tu n’es même plus capable de pratiquer correctement tes arts martiaux !
« Kékéké ! Quelle assurance remarquable ! Je ne sais pas comment tu as survécu… mais, cette fois, je vais m’assurer que tu meures pour de bon ! »
On aurait dit une réplique de méchant de troisième ordre, mais la puissance qu’il déchaîna, elle, n’avait rien de secondaire. La zone, où pas même une brise ne semblait pouvoir souffler, fut engloutie par une tempête incomparablement plus violente que toutes les précédentes.
Sans même m’en rendre compte, je serrai Squirmy contre moi et tentai de le protéger comme je pouvais. Le Commandant Jin, lui, ne réagit pas le moins du monde.
« Et maintenant ! Je vais t’aplatir comme un poisson séché ! Kékéké ! » rugit l’Immortel fou.
Au moment où un poing enveloppé d’une immense concentration de qi s’abattit sur la tête du Commandant Jin, la tempête s’arrêta brusquement. Une fois de plus, on eut soudain l’impression qu’il n’y avait pas le moindre souffle d’air.
« Hein ? »
Avant même qu’il ait pu finir sa question, l’Immortel fou fit un tour dans les airs et s’écrasa au sol. Non, « s’écrasa » ne convenait pas. Il descendait tout doucement, incroyablement lentement, comme une plume qui tombe, et, à l’instant où il toucha le sol…
BOOOOOOOOOOOOM !
Il fut écrasé contre la terre, comme frappé par un sort de gravité.
« Kuuuuuuugh ! »
Il se releva d’un bond et lança un autre coup de poing, mais le résultat fut le même. Cette scène absolument incompréhensible me laissa bouche bée. On aurait presque dit que le Commandant Jin utilisait de la magie.
Squirmy regardait lui aussi la scène, hébété, mais semblait déterminé à ne pas en perdre une miette. Comme s’il voulait en graver chaque détail dans ses yeux.
« Encore ! Tu utilises la souplesse pour vaincre la force ? C’est tout ce que tu sais faire ?… keugh ! »
BOOOOOOOOOOOOM !
Il se faisait ballotter dans tous les sens.
BOOM ! BAAANG !
Les détonations me martelaient les oreilles à chaque fois, mais ce phénomène incompréhensible — l’absence du moindre souffle de vent — se poursuivait sans fin.
« Haa… haa… haa… »
« Comment un gamin comme toi peut-il… Un débauché qui ne pense qu’à courir après les femmes… Comment un débauché pareil peut-il ! J’ai consacré toute ma vie à la voie martiale ! » rugit l’Immortel fou.
BOOOOOOOOOOOOM !
« Huff… huff… haa… »
« Très bien ! Alors prends ça aussi ! » lança l’Immortel fou.
BOOOOOOOOOOOOOOOOOOM !
« Haa… huff… »
« T-Tu es vraiment… un monstre… Héh… kékéké… Tu es vraiment… vraiment un monstre ! » cria-t-il.
« Haa… huff… huff… »
« M-Mais tu ne m’auras pas si facilement ! Pas si facilement ! » cria-t-il à l’adresse du Commandant Jin.
Une présence et une puissance infinies prirent peu à peu une forme tangible. Une quantité phénoménale d’énergie interne s’amassa autour du poing de l’Immortel fou. Au moment où le Commandant Jin tendit tranquillement le bras, le qi jaillit. Une tempête éclata, puis le vent cessa.
Le phénomène se répéta encore et encore. Le vieil homme fou et le Commandant Jin étaient couverts de blessures.
« Aaaaaaaaaaaaaaaaah ! » L’Immortel fou poussa un cri immense, tout à fait inhabituel chez lui, et se mit à lancer désespérément des coups de poing, au point de ressembler davantage au challenger de ce combat.
Des attaques si féroces que leur simple vue me glaçait le sang déferlèrent sur lui, mais le Commandant Jin ne broncha pas. Il déviait chaque attaque, l’encaissait et la renvoyait à l’expéditeur. C’était un art martial que je ne pouvais même pas commencer à comprendre. Sans m’en rendre compte, j’en restai bouche bée.
« … »
« … »
Pourtant, comme il l’avait dit, il était en train de mourir. Chaque fois qu’il tendait la main pour dévier un coup de poing, il se rapprochait indéniablement de la mort. Je voyais ses forces vitales s’éteindre. Non, il ne semblait même plus conscient. On aurait dit qu’il tendait les mains par pur instinct.
L’Immortel fou semblait l’avoir compris lui aussi. Il devait se rendre compte que le Commandant Jin mourait peu à peu.
Il n’avait pas l’air assez fou pour ignorer que faire durer le combat tournerait à son avantage. Pourtant, lui aussi semblait vouloir tout donner contre le Commandant Jin.
Le combat s’éternisa. Tous deux puisaient jusqu’aux ultimes réserves de leur qi. Ils brûlaient les dernières secondes de leur vie.
La tempête faisait rage. Cette fois, le vent ne s’arrêta pas. La tempête hurlait sans fin. Ma vue se brouilla tant que je ne distinguais plus clairement leurs silhouettes.
Sans même m’en rendre compte, je me tournai vers Squirmy et murmurai : « Regarde… les derniers instants de ton père… jusqu’au bout. »
« … »
« … »
J’ignorais comment le combat allait se terminer, mais je savais d’instinct que cet affrontement déciderait de tout. Des échanges impossibles à percevoir à l’œil nu se déroulaient des centaines de fois en un clin d’œil.
BOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOM !
Ils dépensaient tout ce qu’il leur restait.
Au moment où il sembla qu’ils n’avaient plus rien à donner…
OOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOM !
Le vent s’arrêta, et le combat aussi.
« … »
« … »
Je vis l’Immortel fou, toussant à s’en arracher les poumons, les quatre membres brisés. Le Commandant Jin se tenait silencieusement au-dessus de lui.
« J-Jin ! »
Je le vis avancer lentement vers moi. Il semblait incapable de faire ne serait-ce qu’un pas, mais il se força pourtant à en faire un, puis un autre, avant de me tendre tranquillement la main.
« … »
« Tu l’as… encore fait tomber… » marmonna le Commandant Jin.
« … »
« Femme… idiote… » ajouta-t-il.
« … »
Ce furent ses derniers mots.