Chapitre 1 670
Un flot d’informations apparut devant mes yeux : il avait été empoisonné par un aphrodisiaque.
« Commandant ? » lançai-je.
« Ne t’approche pas de moi », dit-il.
On ne voyait ce genre de développement que dans un roman de murim de bas étage.
Je pouvais difficilement appeler ça une bonne nouvelle, mais il semblait avoir réussi à neutraliser la plupart des autres poisons. Il en restait apparemment quelques traces dans son corps, mais elles ne semblaient pas assez importantes pour causer de sérieux problèmes.
Réussir à éliminer autant de poisons différents était déjà impressionnant, mais cet aphrodisiaque était peut-être tout simplement trop difficile à purger seul.
Sa respiration se faisait de plus en plus rauque. Malgré tout, il restait assis, s’efforçant de conserver son calme et sa lucidité. Il tentait de chasser l’énergie du poison, qui s’était répandue dans ses fins méridiens.
Pourtant, contrairement à ce que j’avais imaginé, il ne parvenait pas à se détoxifier sur-le-champ. Il semblait n’avancer que très peu.
Était-ce moi, ou avait-il l’air sur le point d’exploser ? Il gardait les yeux fermés, le corps couvert de sueur. La situation semblait plutôt grave.
« B-bon sang. »
« C-Commandant… tu ne vas pas mourir, hein ? » demandai-je.
« Tais-toi », marmonna-t-il.
« Commandant ? Tu ne vas pas… mourir, pas vrai ? » insistai-je.
« Je t’ai dit de te taire, Lee Kiyoung », répéta-t-il.
« Comment tu veux que je me taise dans une situation pareille ?! Bon sang, tu as forcément été empoisonné par cette blessure au cou. C’est pour ça que tu aurais dû me laisser m’en occuper quand je te l’ai proposé ! Franchement, il a fallu que tu fasses ton fier et ton têtu, et maintenant tu t’es attiré une catastrophe encore pire », râlai-je.
« … »
« Non ! Non ! Non ! C’est vraiment incompréhensible. Le dos de ta main et ton avant-bras ne te posaient aucun problème, alors pourquoi ton cou était interdit ? Quoi, tout ce qui se trouve au-dessus de ton cou est une zone intouchable ? Mon Dieu, tu es tellement pénible. Vraiment pénible ! » m’écriai-je.
« … »
« Qu’est-ce que je suis censé faire de toi ? Quel emmerdeur… » ajoutai-je.
« Ce n’est pas aussi grave que ça en a l’air. Je le maîtrise bien, alors tu n’as pas à t’en soucier », me rassura-t-il.
« Comment veux-tu que je ne m’inquiète pas ? Pour l’instant, ça va parce que tu restes assis sans bouger, mais tu ne peux pas le contenir éternellement. Essaie donc de fuir en dépensant ton énergie interne.
« Je te garantis que dans moins de deux heures, le poison se sera répandu dans tout ton corps, ton qi et ton sang s’emballeront, et tu seras dans un sale pétrin », le prévins-je.
« Si tu coopères, il n’y aura pas de problème. Alors cesse de t’inquiéter », répondit-il.
« Coopérer ? Coopérer à quoi ? Ah… » dis-je.
« …
« Tu… tu as besoin que je… coopère à ça ? » demandai-je.
« Haa… »
« Haa… Je suis juste un peu décontenancé… Enfin, la dernière fois que tu as subi une déviation du qi, j’ai… un peu essayé d’aller jusqu’au bout avec toi… mais j’avais complètement perdu la tête, à l’époque… Maintenant que tu me donnes pratiquement le feu vert, je suis un peu troublé… » lui dis-je.
« … »
« M-mais, à bien y réfléchir, nous n’avons pas vraiment le choix. C’est moi qui ai fabriqué ce truc, mais je ne crois pas qu’il existe un antidote précis. Bien sûr, je pourrais probablement en préparer un si j’avais assez de temps.
« Mais rester ici aussi longtemps, maintenant, ce serait un peu… tu vois. Quelle que soit la façon dont je tourne la question, la seule solution, c’est probablement l’Union du yin. À plus grande échelle, ce n’est pas forcément une mauvaise chose », expliquai-je.
« … »
« Je n’en suis pas sûr, mais c’est peut-être même la réponse pour faire progresser ton niveau de cultivation. Franchement, le Royaume mystérieux à lui seul est déjà assez inquiétant. Tu es tellement faible qu’on dirait même plus que tu…
« Le problème, c’est juste… Haa… Pour te dire la vérité, je ne suis pas très à l’aise avec ça non plus… mais quand on y pense, peut-être que c’était notre destin depuis le début… Haa… Haa… Mais… quoi qu’on en dise… » Je m’interrompis.
« … »
« Ouais, maintenant que j’y pense, c’était un peu étrange. Peut-être que c’était ce que j’avais prévu depuis le début… Peut-être qu’il y a une raison pour laquelle nous devons avoir un deuxième enfant. Je ne sais pas du tout ce qui m’a pris, mais… d’accord. Je crois que je suis prêt, mentalement, Commandant », poursuivis-je.
« … »
« Non, en y réfléchissant bien, je suis encore un peu… Ah… haa… Si Hyunsung était dans la même situation, je fermerais les yeux et je le ferais pour lui sauver la vie, en me disant qu’on n’avait pas d’autre choix et que je le faisais pour notre amitié…
« Je sais que, là aussi, ce serait par nécessité, mais avec toi, Commandant, c’est un peu… »
« Arrête de raconter des conneries et éloigne-toi de moi, Lee Kiyoung », m’interrompit-il.
« Quoi ? »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire, alors… haa… Je t’ai dit de t’éloigner. Je le maîtrise très bien sans ton aide ; je te disais de ne pas me provoquer inutilement. Reste simplement à plus d’un mètre de moi », ordonna-t-il.
« Ohhh. »
« Ça suffit. Ce que tu dois faire, là, c’est utiliser ton précieux télescope pour retrouver Murong Jin-Cheon. Je veux aussi que tu réfléchisses à de nouvelles façons de semer nos poursuivants. En fait, avant ça… détermine exactement où nous sommes », dit-il.
« Tu as fait tout ce chemin sans même savoir où tu allais ? » demandai-je.
« Je ne connais pas notre emplacement exact. Je n’étais pas vraiment en mesure de le déterminer », répondit-il.
« Il devait vraiment être pressé, lui aussi… »
« Ça fait combien de temps ? » demandai-je.
« Je ne saurais pas le dire avec certitude, mais vingt-huit heures. Peut-être même plus », répondit-il.
« Autant de temps a passé ? » demandai-je.
« Il s’est passé beaucoup de choses pendant que tu étais inconscient. Plus que je ne pourrais raisonnablement t’expliquer une à une. Haa… » soupira-t-il.
« Il devait vraiment être désespéré… »
Le fait qu’il ne sache ni exactement où nous étions ni combien de temps s’était écoulé depuis que j’avais perdu connaissance m’apprenait tout ce qu’il fallait savoir.
Je pouvais presque garantir que le poison l’empêchait même de réfléchir clairement. Il semblait encore lutter à présent ; alors, quand le poison se mettrait vraiment à circuler dans son corps…
« Il n’a pas pu garder toute sa tête. »
Il avait forcément été complètement à côté de ses pompes. Bien sûr, il avait une volonté exceptionnelle et devait avoir réussi à conserver un minimum de raison, mais il avait assurément eu fort à faire pour purger le poison accumulé.
En plus de l’aphrodisiaque, il devait aussi lutter contre des poisons mortels, capables de le tuer sur-le-champ.
Je n’arrivais même pas à imaginer le temps qu’il lui avait fallu pour porter Murong Hwa-Yeon sur son dos et trouver cette minuscule grotte tout en purgeant ces poisons. Et il avait fait tout ça en repoussant nos poursuivants.
Du brouillard empoisonné, des armes de siège et toutes sortes d’autres absurdités nous étaient tombés dessus ; comme il l’avait dit, il avait dû se passer un tas de choses pendant mon sommeil.
Son état à lui seul en disait assez long. Un seul regard suffisait pour voir qu’il était mal en point. Il semblait avoir accumulé encore plus de blessures que la dernière fois que je l’avais vu. Et ce n’était clairement pas seulement à cause du poison. Les dégâts accumulés commençaient eux aussi à peser sur lui.
« … »
Même au milieu de tout ça, je ne pouvais m’empêcher de trouver sa maîtrise de soi absolument impressionnante. Naturellement, je baissai les yeux pour vérifier ma tenue. Comme j’étais trempé jusqu’aux os, j’étais pratiquement à moitié nu. Quelques minces étoffes me couvraient, mais j’avais à peine l’impression d’être habillé.
Il était évident que c’était lui qui m’avait changé. Il s’était occupé de tout après coup, alors qu’il était empoisonné par un aphrodisiaque. En songeant qu’il avait peut-être dû me faire du bouche-à-bouche, je me demandai s’il était vraiment sous l’effet d’un aphrodisiaque. Après tout…
« Ce n’est pas comme si ça ne lui faisait rien. »
Le fait qu’il répète de ne pas m’approcher et de ne pas le provoquer montrait clairement qu’il était conscient de la présence de Murong Hwa-Yeon.
« Il est vraiment si efficace que ça, ce truc ? »
Je l’aurais compris s’il s’était agi de n’importe qui d’autre, mais le fait que le Commandant Jin, entre tous, se méfie de Murong Hwa-Yeon était franchement surprenant. Surtout qu’il savait parfaitement que, dans cette enveloppe, c’était Lee Kiyoung.
Bien sûr, il devait le nier au fond de lui, mais on ne pouvait pas nier que le haut et le bas de son corps se livraient une bataille acharnée.
L’odeur et la voix de Murong Hwa-Yeon agissaient-elles elles aussi comme de puissants stimulants ? À certains égards, résister à ça semblait presque plus difficile que de résister à Luxure et au Sommeil éternel.
Contrairement à Luxure et au Sommeil éternel, qui employaient la luxure pour plonger leur cible dans une sorte d’état hypnotique, cet aphrodisiaque spécial réduisait sa victime à l’état de bête en chaleur.
Ces mots ne convenaient pas vraiment au Commandant Jin, mais il suffisait d’un faux pas pour que je voie quelque chose que je ne voulais vraiment pas voir.
« Et pourtant, il résiste… »
Dire qu’il incarnait le calme et la lucidité parfaits n’aurait pas été exagéré. Même l’endroit où nous nous étions installés était étonnamment bien rangé. Je ne savais pas quand il avait trouvé le temps de faire ça, mais un repas sommaire nous attendait même sur le côté.
« Je peux manger ça ? » demandai-je.
« … »
« Je vais le manger », dis-je.
« … »
« C’est du lapin, pas vrai ? Quand est-ce que tu as trouvé le temps d’en attraper un ? Tu es vraiment impressionnant, Commandant. Peut-être que tu es même un peu fiable… » dis-je.
« Évite les remarques inutiles », dit le Commandant Jin.
« Qu’est-ce qu’il y a de mal à dire que tu es un peu fiable ? » demandai-je.
« Bon sang. Je t’ai dit d’éviter les remarques inutiles ! Et bon sang ! Habille-toi, maintenant ! Bon sang ! » cria-t-il.
« De toute façon, tu as les yeux fermés. C’est si dangereux que ça, là ? Attends… tu es vraiment si excité ? Tu es si excité que ça ? N’oublie pas que je suis Lee Kiyoung, Commandant », lui rappelai-je.
« Haa… haa… S’il te plaît, ferme-la, Lee Kiyoung », marmonna-t-il.
« Il ne me laisse même pas parler. »
Pourquoi me sentais-je soudain si gêné ? Je m’éloignai prudemment, centimètre par centimètre, puis commençai à me rhabiller. Pour une raison ou une autre, le froissement du tissu contre ma peau semblait anormalement fort. Je jetai un coup d’œil au Commandant Jin et, comme prévu, le moindre bruit semblait lui aussi l’exciter.
Froufrou. Glisse. Froufrou.
« Je ne fais pas ça pour te taquiner », lui dis-je.
« Je t’ai dit de ne pas faire attention à moi et de t’occuper de ce que tu as à faire. S’il te plaît… je t’en supplie, bon sang ! Ferme-la et fais ton boulot ! » cria-t-il.
« Allez. »
Difficile de dire si ça marchait vraiment, mais il semblait progresser. Assis tranquillement en tailleur, il faisait circuler son énergie interne, comme s’il essayait de dévorer l’aphrodisiaque lui-même avec cette énergie. Apparemment, il avait compris qu’il ne pouvait pas contrer les effets du poison et avait décidé de les absorber à la place.
« Ça marche, ça ? »
Peut-être pourrait-il même s’en servir pour faire un peu progresser son niveau de cultivation. J’avais l’impression qu’il n’avait finalement pas besoin de mon aide.
Comme il l’avait dit, j’avais autre chose à faire, là, tout de suite. Je détournai aussitôt les yeux de lui et me concentrai sur le télescope. Je vis les Plaines centrales. Pour l’instant, nous étions…
« Au Gansu ? »
Nous avions peut-être longé le fleuve, mais je me rendis compte que nous avions avancé bien plus loin que prévu. Une fois le Qinghai traversé, nous serions juste à côté des Montagnes des Cent Mille, où se trouvait le Culte démoniaque.
Nous avions réduit notre temps de trajet d’une manière absurde. Je compris que le Commandant Jin avait eu raison de nous jeter dans le Fleuve Jaune. Pourtant, cela ne signifiait pas que nous n’avions aucun problème.
« Pourquoi il y a autant de monde, bon sang ? »
Non, le problème ne tenait pas qu’au nombre. Leur calibre aussi était préoccupant. Les Neuf grandes sectes et les Cinq grands clans étaient là, ainsi qu’une foule d’artistes martiaux errants. Orthodoxes ou hétérodoxes, ils s’étaient rassemblés par dizaines et s’attaquaient à coups de sabre.
Ces abrutis affamés étaient complètement hors d’eux, se hurlaient dessus et brandissaient leurs épées. C’était si choquant que ce que j’avais vu dans le Hebei ne me paraissait presque plus rien. Le spectacle était trop horrible pour être regardé.
« Où est le petit ? »
« … »
« Il devrait être dans le coin, non ? »
Je m’étais dit que les deux vieux monstres du Royaume mystérieux auraient le petit avec eux. Il devait donc être caché dans un endroit sûr, mais…
— Aïe ! Dire que je perds un bras à cause d’un disciple que j’ai recueilli à mon âge !
— Se tirer d’affaire avec un seul bras, c’était une aubaine, Frère !
— Tu te vantes parce que tu as encore tes deux bras ?!
— Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Bon sang !
Je vis les deux vieux monstres, couverts de blessures, fuir avec Squirmy dans les bras.
« Quoi ? Pourquoi est-ce qu’on les poursuit ? »
— C’est le fils de Murong Hwa-Yeon ! Attrapez-le !
— Bande de salauds ! Comment osez-vous toucher à notre disciple ?!
— Frère ! Arrête de vouloir te battre contre tout le monde et continue d’avancer ! On dirait que le Couple lubrique insatiable a réussi à s’en sortir… À notre disciple, maintenant !
— Aïe ! Va-t’en devant ! Je reste ici et j’envoie tous ces salauds en enfer !!!
— Arrête de raconter des bêtises et cours, Frère !
La situation n’avait pas l’air de bien se présenter pour eux non plus.