Chapitre 1 668
Je ne comprenais même pas comment la rumeur avait pu se répandre dans tout le murim : ce type serait un coureur de jupons. Ces vieux monstres avaient-ils raconté partout ce qui s’était passé ce jour-là au Clan Peng du Hebei ? Ou les servantes y avaient-elles contribué ?
On disait bien que les rumeurs parcouraient mille li sans jambes ; il était donc tout à fait possible que l’histoire se soit déformée à mesure qu’elle passait de bouche en bouche.
En fait, la théorie qui prévalait déjà voulait que Jin Cheong-Yeong, l’infâme vaurien du Clan Jin de Shenyang, eût élevé son niveau de cultivation après avoir couché avec Murong Hwa-Yeon. Cette situation n’était donc pas totalement inexplicable.
On criait de tous côtés des sobriquets bizarres et incohérents, mais, à part ça, la stupéfaction se lisait dans les yeux des artistes martiaux rassemblés.
Ils savaient forcément que Jin Cheong-Yeong était puissant, mais leurs visages montraient clairement qu’ils ne s’attendaient pas à ce qu’il soit aussi fort. Son énergie interne dépassait de loin leurs prévisions.
Tout le monde savait qu’il avait atteint le Royaume de la Transformation, mais l’aura qu’il dégageait à présent ne pouvait en aucun cas être celle de ce royaume. Peu importait sous quel angle on regardait la chose : il n’y avait qu’une explication, il avait atteint le royaume supérieur.
Je crus qu’ils allaient nous lancer leurs armes, mais ils semblaient hésiter. Bien sûr, derrière cette hésitation se cachait une avidité manifeste. La seule chose qui pouvait expliquer l’ascension incompréhensible de Jin Cheong-Yeong se tenait juste à côté de lui ; forcément, ils étaient tentés.
Ils avaient clairement compris que les histoires sur Murong Hwa-Yeon n’étaient pas de simples rumeurs sans fondement. Comme de fait, l’un des hommes à côté de nous s’écria : « Je suis l’Épée au sourire fortuné ! Je suis venu parler au chef du Clan Jin de Shenyang et à son épouse, Murong Hwa-Yeon !
— Le murim des Plaines centrales est plongé dans le chaos à cause de rumeurs absurdes ! Vous savez sûrement qu’un bain de sang a déjà eu lieu au Hebei !
— La Secte au sourire fortuné cherche à rétablir l’ordre dans le murim. Je vous demande donc de nous suivre sans faire d’histoires !
— Comment un imbécile d’une secte inconnue dont je n’ai jamais entendu parler ose-t-il prétendre rétablir l’ordre dans le murim ! Nous allons nous occuper de Murong Hwa-Yeon, alors tenez-vous tranquilles !
— Comment pourrions-nous croire les paroles de salauds de la Faction hérétique ?! Vous pensez vraiment que nous ne voyons pas les pensées répugnantes et abjectes qui vous traversent l’esprit ?!
— Grand héros Jin ! Votre épouse, Dame Murong, sème le trouble dans tout le murim ! Nous, du Clan Eon de Jinju, ne pouvons plus rester les bras croisés tandis que le sang continue de couler et que le chaos s’étend !
— Je vous en prie, Grand héros Jin, faites confiance à notre Clan Eon ! Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer votre sécurité à tous les deux, à vous et à Dame Murong !
« Comment ces types du Clan Eon de Jinju ont-ils bien pu arriver jusqu’ici ? »
« Nous venons de l’Alliance du murim ! »
« Il y en a même qui mentent sur leur identité. Putain. »
Le défilé de mensonges indignes d’être écoutés continua et, naturellement, je ne vis aucune raison de prêter attention à leurs voix. Le Commandant Jin semblait du même avis : il ignora leurs cris et poursuivit sa route d’un pas vif.
Soudain, l’un d’eux dégaina son épée et se jeta sur nous.
« M-Mourez ! »
« Quel idiot, il hurle en nous fonçant dessus. Comment ça pourrait être une attaque surprise ? »
« Hyaaaaaaaaaaah ! »
L’avidité les avait-elle rendus aveugles à tout le reste ? Non, on ne pouvait même plus les qualifier de sains d’esprit. La plupart s’étaient frayé un chemin jusqu’ici, ivres de sang, l’esprit dévoré par le trésor qui les attendait.
Une fois de plus, je ne pus m’empêcher de constater que, dans le murim des Plaines centrales, le désir de devenir plus fort surpassait presque tous les autres.
Je devais reconnaître qu’il avait du courage, mais…
BOUM !
Sa tête explosa dans une détonation assourdissante.
VLAM ! CRAC ! BOUM ! CRAC !
Un autre reçut une paume en plein torse, qui y imprima une marque de main. Projeté loin en arrière, il mourut avant même de pouvoir prononcer ses derniers mots.
On aurait pu croire que cette brutalité soudaine terrifierait les autres, mais ceux qui avaient déjà perdu la tête à cause de Murong Hwa-Yeon continuaient de tendre les bras vers le Commandant Jin, tels des papillons de nuit se jetant dans les flammes.
Non, pour être plus précis, ils tendaient les bras vers moi.
« J-Je… c’est… plutôt effrayant, en fait. »
Ils avaient vraiment les yeux injectés de sang. On aurait dit une horde de zombies qui nous chargeait. Leurs yeux brûlaient d’un désir désespéré de mettre la main ne serait-ce que sur un seul cheveu de Murong Hwa-Yeon.
Ils croyaient vraiment qu’en avaler un seul ferait grimper leur niveau de cultivation ? Ils allaient jusqu’à s’attaquer entre eux à coups de lame.
Je ne savais pas s’ils se fichaient tout simplement de mourir sur-le-champ, mais on aurait dit qu’ils avaient tous été hypnotisés en même temps.
« Mais sérieusement, ils croient vraiment pouvoir m’atteindre ? »
Pour une fois, le Commandant Jin se montrait digne de confiance : il foudroyait du regard quiconque tentait de toucher ne serait-ce qu’un doigt ou un seul cheveu de Murong Hwa-Yeon.
Les quelques-uns qui avaient encore toute leur tête criaient : « Q-Qu’est-ce que vous faites ?! Vous comptez vraiment vous mettre à dos tout le monde des arts martiaux ?!
— Arrêtez ! Comment pouvez-vous utiliser des techniques meurtrières contre ceux qui sont venus vous aider ?! »
Le Commandant Jin ne s’arrêta pourtant pas. C’était probablement parce qu’il savait qu’ils mentaient, mais je commençais moi-même à me demander s’il était raisonnable de les massacrer sans distinction.
Bien sûr, nous n’avions pas de raison particulière de nous retenir non plus. Si nous laissions ces connards en vie, ils continueraient à nous poursuivre. Maintenant que nous avions décidé de rejoindre les Montagnes des Cent Mille, nous n’avions pas à nous soucier des conséquences.
Et puis…
« Encore faut-il qu’il y ait des survivants pour qu’il y ait des conséquences. »
Je le voyais à son visage. Le Commandant Jin n’avait pas l’intention d’en laisser un seul en vie.
« Ce salaud est juste en train de se défouler sur eux ? »
« Tu as vraiment perdu la tête ! Espèce de salaud de coureur de jupons ! »
« Tout le monde, attaquons ensemble ! Formez le cercle ! »
« Je te jure, il fait ça juste pour se défouler. »
J’étais sûr qu’il n’avait pas apprécié de se faire harceler par ces vieux monstres, de se faire enlever Squirmy, puis de se retrouver collé à Murong Hwa-Yeon. J’étais donc convaincu qu’il passait simplement sa frustration sur eux.
Notre cible de départ n’était que cet archer du Royaume de la Transformation. Contrairement à l’artiste martial ordinaire, ce salaud se dissimulait activement pour tirer ses flèches à couvert. C’était certes gênant, mais…
« Je vais vous dire où il se trouve », lui dis-je.
« … »
Le Commandant Jin projeta son énergie interne du bout du doigt et exécuta une technique du doigt fouetté. Plus aucune flèche ne vola après ça. L’homme était mort sur le coup, un trou au milieu du front.
Certains salauds continuaient à se battre entre eux, mais tous se faisaient balayer sans survivre à un seul échange. On aurait dit un tigre qui déchirait un troupeau de moutons.
« Vous comptez vraiment tous les tuer sur votre passage ? »
— Je me suis dit que, puisque je devais m’occuper d’eux de toute façon, autant m’occuper de tout le monde.
« Ce n’est pas parce que ce sobriquet de “coureur de jupons” vous déplaît, si ? Maintenant que les choses en sont arrivées là, vous espérez qu’ils vous en trouveront un autre, plus brutal et terrifiant ? »
— Quelle absurdité.
« Je comprends votre point de vue, Commandant, mais vous devriez bientôt en finir. Ça ne nous servira à rien de continuer ici. Les assassins du coin vont peu à peu se familiariser avec vos traces, et rien ne sert de leur donner délibérément un prétexte pour nous poursuivre. »
— Qu’ils aient un prétexte ou non, ces salauds n’ont de toute façon pas l’intention de te laisser vivre. Idiot.
« Vous croyez que je ne le sais pas ? »
— …
« Et si je vous le dis, c’est pour une bonne raison. »
— …
« Ces gens appartiennent au Clan Murong. »
Comme prévu, une transmission vocale me parvint peu après.
— Mademoiselle ! Mademoiselle ! Je vous apporte un message du chef de clan ! Je suis venu vous transmettre son message !
« … »
— Le Clan Murong vous protégera, mademoiselle ! Quoi qu’il arrive, le Clan Murong restera à vos côtés !
Au milieu des cris et des hurlements qui fusaient de toutes parts, un homme tenait bon et forçait sur sa voix pour s’assurer que ses paroles me parviennent. Il ressemblait à l’un des guerriers du clan dispersés dans le murim des Plaines centrales et, à en juger par les blessures qui le couvraient, le voyage jusqu’ici n’avait pas été de tout repos.
Naturellement, je n’eus d’autre choix que de dire quelque chose. Je ne voulais surtout pas que ces salauds se mettent à tout saccager en me cherchant. Ce n’était pas que je ne faisais pas confiance au Clan Murong.
Je pouvais faire confiance aux branches principales et secondaires du Clan Murong, y compris à Gorilla-oppa, mais faire confiance au Clan Murong tout entier, c’était autre chose. Certains pouvaient comploter en secret avec d’autres factions, ou avoir déjà perdu la tête, aveuglés par l’avidité.
Il était également possible que certains changent d’avis en chemin. À vrai dire, je me demandais encore si je pouvais faire confiance au Commandant Jin, qui se tenait à mes côtés ; alors comment aurais-je pu faire confiance à tout un clan ? Et puis…
« De toute façon, ils ne nous seraient sans doute pas d’une grande aide. »
Un seul faux pas et je me retrouverais avec encore plus de gens à protéger.
Il était bien plus efficace de fuir avec un petit groupe d’élite.
Le Commandant Jin s’arrêta net à mon signal. Je me tournai aussitôt vers le guerrier du Clan Murong et lui dis : « Je ne fais plus partie du Clan Murong. Retournez-y et dites-leur de ne pas se soucier de moi.
— M-Mais…
— Je n’ai pas besoin de l’aide du clan et je ne peux pas lui faire entièrement confiance. Un père qui a abandonné la mère pourrait tout aussi bien abandonner sa fille. Ce ne serait pas étonnant », dis-je.
« C’est un malentendu ! Le chef de clan tient vraiment à vous, mademoiselle… » protesta le guerrier.
« Quelle absurdité. Le chef du Clan Murong a toujours fait passer le clan avant tout. Quelles que soient les circonstances, il a toujours placé l’honneur et la sécurité du clan au-dessus de tout. Et maintenant, il voudrait se soucier de sa fille ? Je n’arrive même pas à en rire. Je croirais plus volontiers qu’il convoite le pouvoir et l’influence qu’il pourrait obtenir grâce à moi », dis-je.
« M-Mademoiselle… » marmonna-t-il.
« Peu importe combien de fois vous me le demanderez, ma réponse restera la même. Je compte rompre tout lien avec le clan, alors veillez à le leur faire comprendre », ordonnai-je.
Je fis de nouveau signe au Commandant Jin. Comme prévu, il se remit en marche. Toujours aussi vif d’esprit, il avait dû comprendre qu’il nous fallait laisser quelques-uns d’entre eux en vie ; il repartit donc sans attendre. Après tout, nous avions besoin de quelques salauds à la langue bien pendue pour répandre la nouvelle : Murong Hwa-Yeon avait rompu tout lien avec le Clan Murong.
« Le Clan Murong, c’est une chose, mais le Clan Jin de Shenyang risque aussi de poser problème. »
Comme il se trouvait à l’extrémité même du murim des Plaines centrales, il serait sans doute moins directement entraîné dans cette pagaille, mais cela aurait forcément des répercussions.
« Le Clan Jin de Shenyang ne vous inquiète pas, Commandant ? »
— À ton avis, qu’est-ce que je fais depuis huit ans, Lee Ki-Young ?
« Quoi ? »
— Inutile de s’inquiéter pour le Clan Jin de Shenyang. Les éléments utiles devraient déjà être en train de prendre contact avec moi. Ils nous serviront le moment venu.
« Ça me rassure, Commandant. Mais… »
— Qu’y a-t-il ?
« J-Je ne suis pas non plus resté les bras croisés pendant huit ans… Qu’est-ce qu’on fait ? »
— Qu’est-ce que tu veux dire par là, Lee Ki-Young ?
« … »
« Je crois qu’on a un sérieux problème, Commandant. »
Des vagues d’aura d’épée s’abattirent au loin. Le Commandant Jin fronça les sourcils et dévia chacune d’elles, mais un homme armé de deux sabres énormes bondit derrière lui et les abattit.
« Un maître. »
Il n’était pas le seul. Je levai ma longue-vue et scrutai les environs. Des maîtres surgissaient les uns après les autres et se rapprochaient du Commandant Jin.
Ce n’étaient pas les petites frappes rencontrées plus tôt. Ce groupe de maîtres nous prenait ouvertement pour cible. Ce n’était qu’une hypothèse, mais on aurait dit qu’ils avaient barré d’avance toutes mes voies de fuite possibles.
Comme s’ils avaient toujours su par où j’essaierais de m’échapper. Des coups d’épée pleuvaient de toutes les directions. Je ne pouvais pas savoir si des maîtres du Royaume mystérieux se trouvaient parmi eux, mais nous ne pouvions ni ignorer ni esquiver ces attaques.
Le Commandant Jin les dévia habilement, mais il ne pouvait pas arrêter tout ce qui nous arrivait de toutes parts. Puis, sans prévenir, une volée d’armes dissimulées fila droit sur moi, alors que j’étais dans ses bras.
Je fermai les yeux de toutes mes forces.
« M-Merde ! »
Dans une série de plocs humides, les armes dissimulées s’enfoncèrent dans le dos de la main et le bras du Commandant Jin. Il m’avait clairement protégée de son propre corps.
« Tu n’es pas blessée ? » me demanda le Commandant Jin.
« Et vous, Commandant ? » lui demandai-je.
« Ce n’est rien », répondit-il.
« Ne bougez pas. Je vais vous mettre de la pommade. De la pommade… Attendez. Merde, ces armes étaient empoisonnées ! » m’écriai-je.
« Arrête de gigoter. Tu me gênes », dit-il.
« Donnez-moi votre main ! Je dois aspirer le poison ! » criai-je.
« … »
« Gloup ! Pouah ! Gloup ! Pouah ! Merde ! » m’écriai-je.
« … »
« Pouah ! »
1. Le li (里) est une unité de distance chinoise traditionnelle, souvent appelée « mille chinois ». Sa valeur est aujourd’hui normalisée à cinq cents mètres ☜