Chapitre 1 663
« Ne t’éloigne pas de moi », ordonna le Commandant Jin.
« B-Bon sang ! »
Je sentis sa main me serrer fermement la taille. Nous étions si étroitement collés l’un à l’autre que c’en était extrêmement gênant, mais ce n’était pas vraiment le moment de me demander si j’étais à l’aise ou non.
« Ces fichus monstres… »
Rien qu’à les regarder, je compris que les vieux monstres devant nous n’étaient pas des adversaires ordinaires. Inutile de consulter leurs fenêtres de statut avec l’Œil de l’esprit. Je m’en étais douté dès que le Commandant Jin avait joué le jeu avec moi dans la salle de bains.
Contrairement à Rafael, qui avait atteint le rang Semi-mythique en grande partie grâce à sa magie écrasante, ces deux-là avaient véritablement la puissance nécessaire pour mériter ce rang.
Je me sentis un peu mal de comparer Rafael à eux, alors qu’il avait beaucoup progressé dernièrement, mais je ne trouvais pas de meilleure façon de le dire. Ces deux fanatiques des arts martiaux avaient consacré plus de la moitié de leur vie — non, toute leur vie — à devenir plus forts, et avaient atteint le rang Semi-mythique par les seuls arts martiaux.
C’étaient deux fous qui s’entraînaient jusqu’à cracher du sang chaque jour et qui frappaient sans réfléchir jusqu’à se briser les poings.
Malheureusement pour eux, leur puissance brute ne semblait pas rivaliser avec l’abondance naturelle de magie de Rafael. Mais les combats ne se gagnaient pas uniquement grâce au qi interne ou à la magie. En fait, les deux hommes virevoltaient dans tous les sens, déchaînant une rafale éblouissante de coups de poing et de griffes si rapide que je distinguais à peine les véritables attaques des feintes.
« Bon sang », jura le Commandant Jin. Il pivota et balaya l’air du bras. Les deux vieux monstres furent projetés vers le sol.
« J-Je connais cette technique. »
Il faisait ça tout le temps sur le continent. D’ordinaire, ça se terminait dans un boum, leurs visages écrasés contre le sol. Mais avant que les deux vieux monstres ne s’écrasent tout à fait par terre, ils se rétablirent et chargèrent droit sur le Commandant Jin.
Ratatatat !
On aurait dit que des dizaines — non, des centaines de coups de poing fusaient sur nous. Pourtant, un simple geste du Commandant Jin, étrangement lent en apparence, les rendit tous inutiles.
« C-C’est vraiment comme dans un roman d’arts martiaux. »
Le Commandant Jin recula d’un pas, puis d’un autre, en bougeant lentement un bras.
« Hein ?! »
« Haa… haa… »
Le poing qui m’atteignait presque fut lentement dévié par la paume du Commandant Jin. J’avais beau essayer de comprendre, c’était un spectacle qui défiait toute logique.
« Le Taiji ?! Comment peux-tu maîtriser ses principes alors que tu ne viens même pas de Wudang ?! »
« … »
« Je te prenais pour un bon à rien, un salaud qui passait ses journées à tourmenter sa femme… mais tu cachais bien ton jeu ! »
« Frère, on dirait que cet insatiable débauché avait tout de même assez de talent pour ne pas faire honte à sa virilité ! »
« Ha ! Voyons si tu peux parer ça ! Haaah ! »
À cet instant, le Commandant Jin me projeta en l’air.
« Q-Quoi ?! C’est quoi, ce bordel ?! Tu m’as dit de ne pas m’éloigner de toi ! »
La paume du Commandant Jin s’abattit sur le visage de l’homme qui s’était élancé vers lui, les griffes tendues.
BAAANG !
Sous l’impact, le vieux monstre fut projeté tête la première vers le sol. L’autre connut le même sort alors qu’il tendait la main vers moi en plein vol. Avant qu’il ne puisse me toucher, le Commandant Jin lui asséna un coup de paume dans le ventre.
BAAAANG !
« Argh ! »
Puis il me rattrapa. Il me tenait avec tant de précaution que je ne ressentis pas le moindre choc. Il m’enroula de nouveau un bras autour de la taille et reprit la même position qu’avant. Il se plaça même face aux deux vieux monstres et leva lentement la main dans la posture d’ouverture d’une technique martiale.
On aurait dit qu’une formation de Taiji allait apparaître sous ses pieds et, au moment où je me dis qu’il prenait encore une pose inutilement tape-à-l’œil, je fus de nouveau projeté en l’air. Il décocha un autre coup de paume aux vieux monstres, puis me rattrapa.
« Ces deux-là restent collés l’un à l’autre même en plein combat ! »
« N-Ne t’énerve pas trop, frère ! Ce n’est pas un adversaire ordinaire ! »
« Ce… ce salaud n’a vraiment aucune honte ! »
« Frère ! »
« Argh ! »
Une nouvelle fois, je fus projeté en l’air.
« Sale petit insolent ! »
BAAAANG !
Je retombai. Quand le Commandant Jin fit mine de me projeter une fois de plus, les deux vieux monstres levèrent les yeux. Cette fois, pourtant, il ne me lança pas.
« Hein ?! Qu’est-ce que… »
Profitant de cette ouverture, le Commandant Jin leur asséna un coup de pied au ventre et au visage.
Hors d’eux et furieux, les deux hommes coordonnaient à présent ouvertement leurs attaques. Leur fierté était blessée, et ils semblaient déterminés à s’emparer de Murong Hwa-Yeon coûte que coûte.
« Hahahaha… hahahaha ! T-Tu es fou, espèce de débauché bon à rien ! »
« Calme-toi, frère ! »
« Dans ma jeunesse, j’étais tout aussi vigoureux que toi ! »
« Il est pas juste jaloux ? »
« Il faut d’abord mettre la main sur l’élixir, frèèère ! »
Alors que les vieux monstres rugissaient à pleins poumons et attaquaient, notre Commandant Jin restait remarquablement calme. Je m’en rendis de nouveau compte…
« Waouh… c-ce salaud… sait vraiment se battre. »
Je détestais l’admettre, mais il avait une classe folle. Bien sûr, c’était probablement en partie parce qu’il savait parfaitement à quel point il en jetait et voulait que tout le monde le voie, mais avant même que je puisse songer à quel point il m’agaçait, je me surpris à le trouver impressionnant.
Sa posture d’ouverture, qui semblait inutile et dégoulinait d’affectation, ainsi que toutes ses poses superflues, c’était une chose. Mais sa façon de détourner chaque attaque en appliquant les principes du Taiji et ceux, tout aussi incompréhensibles, des Fleurs greffées, c’était autre chose. Il démontrait à la perfection ce que signifiait combattre par la seule technique.
Et il ne se contentait pas de se défendre. Tout en détournant chacune de leurs attaques d’une seule main, il glissait des contre-attaques dès qu’il repérait une ouverture.
La preuve, c’était que le Commandant Jin n’avait pas encore encaissé un seul coup net, tandis que les deux vieux monstres avaient déjà été touchés plusieurs fois. Il combattait à deux contre un et, en plus, l’un de ses bras était occupé à me tenir. Qu’il parvienne encore à tenir tête à ces monstres, c’était incroyable.
Les deux monstres du Royaume mystérieux affichaient naturellement leur stupeur. Comment ne l’auraient-ils pas été, alors qu’un homme bien plus jeune qu’eux les affrontait à armes égales, voire prenait l’avantage ?
Comme ils avaient consacré toute leur vie aux arts martiaux, je me dis que la situation devait être encore plus difficile à accepter pour eux. Bien sûr, ça ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas un problème.
« Il est vraiment faible, quand même. »
Si ç’avait été Hee-Ra noona, ce tout premier coup de paume aurait réduit la tête du type en bouillie sanglante — non, elle la lui aurait carrément fait exploser. Elle avait même fracassé le crâne de l’Ancien démoniaque Mad White d’un seul coup.
Le Commandant Jin s’enivrait de sa propre classe et se pavanait, mais même après avoir porté des dizaines de coups nets, il n’avait toujours pas réussi à mettre ces vieux monstres au tapis. C’était quand même un problème. Apparemment, lui aussi trouvait ça un peu gênant…
« Ce sont des monstres… », marmonna-t-il. Ça en disait long.
« Ou alors, c’est toi qui es vraiment trop faible ? »
Bien sûr, personne en dessous du Royaume mystérieux ne pourrait probablement encaisser les attaques du Commandant Jin. Mais face à des adversaires de son niveau, il semblait avoir de sérieuses lacunes.
« À mes yeux, c’est toi qui ressembles davantage à un monstre ! Comment as-tu pu atteindre le Royaume mystérieux à un si jeune âge, et même comprendre les principes des arts martiaux ?! Dis-moi ton secret et je t’épargnerai ! Allez, parle ! »
« Haa, tu es bruyant », commenta le Commandant Jin.
« T-Toi ! Petit insolent ! Où sont donc tes manières envers tes aînés ?! Réponds-moi, tout de suite ! »
« Quelle déférence devrais-je montrer à deux vieux monstres aveuglés par la cupidité, au point de s’en prendre à la femme d’un autre ? On dirait que toutes ces années passées terrés dans des grottes à pratiquer les arts martiaux vous ont rendus cinglés », les insulta-t-il.
« Q-Quoi ?! P-Petit insolent ! Tout ça, c’est pour le vœu de toute une vie de notre maître… p-pour atteindre la perfection des arts martiaux ! C’est quelque chose qu’on ne peut pas éviter… »
« Ça suffit, frère ! C’est vrai que ce que nous essayons de faire est honteux ! »
« M-Mais ce salaud ! »
« Au moins, l’un de vous semble encore capable d’avoir honte. Vous êtes dans une impasse et avez atteint les limites de votre cultivation ? Au lieu de vous entraîner avec plus d’assiduité… À votre place, j’aurais tellement honte que je me donnerais la mort », dit le Commandant Jin.
« … »
« Vous vous dites probablement que vous atteindrez le Royaume de la Vie et de la Mort avec suffisamment de qi interne. Seul un singe pourrait avoir une idée pareille », ajouta-t-il.
« S-Salaud ! Comment oses-tu ?! »
« Assez de bavardages inutiles, frère ! Rien de bon ne sortira d’un échange avec lui ! »
« B-Bien ! Cette fois, je vais te montrer de quoi je suis vraiment capable ! Je n’avais pas l’intention d’utiliser ma technique ultime contre un cadet ! Mais puisque tu as provoqué ça, tu vas en payer le prix ! »
« T-Tu… Argh… quel vieux fou exaspérant ! »
L’un d’eux forma une épée à partir de qi condensé. L’autre soupira et observa avec inquiétude son compagnon, qui était monté sur ses grands chevaux. Même le Commandant Jin, qui avait feint le calme jusque-là, avait le visage tendu.
Le fait qu’il se soit donné la peine d’échanger tant de paroles avec les deux vieux monstres prouvait déjà qu’il les considérait comme des adversaires dignes de ce nom. Sa réaction était donc naturelle.
« Je comprends mieux pourquoi il disait que trois, ce serait trop. »
La situation serait un peu moins mauvaise sur le continent, où il pourrait mêler la magie à ses combats. Mais, malheureusement, c’était à peu près tout ce qu’il pouvait faire pour l’instant. S’il y avait ici un autre monstre de leur niveau, je pouvais affirmer avec certitude que même le Commandant Jin ne pourrait pas s’en sortir.
« Nnngh ! »
Au milieu de tout ça, le vieux monstre grogna comme Hayan en rassemblant ses forces.
« Frère ! »
« Nnnnnngh ! T-Tu vas voir, salaud ! »
« Arrête ! Retirons-nous ! Nous aurons une autre occasion ! »
« Nnngh ! Comment peux-tu me demander de faire demi-tour après tout ce chemin, espèce d’idiot ?! »
BAAAAAAANG !
« Les salauds du Clan Peng vont bientôt arriver ! Nous devons partir, frère ! »
« Qu’est-ce qu’ils ont d’effrayant, ces brutes ignorantes ?! »
« Même des incapables sont dangereux quand ils vous tombent dessus en nombre ! Ces idiots se fichent complètement de leur propre vie. Si nous ne faisons pas attention, nous pourrions avoir de sérieux ennuis. Partons ! »
« N-Nnngh ! »
« … »
« L-La prochaine fois ! La prochaine fois, je te réduirai en miettes, c’est certain ! »
« Qu’est-ce que tu racontes, à le réduire en miettes ?! Notre objectif, c’est l’élixir ! On est censés ignorer ce salaud ! Pourquoi es-tu aussi obsédé par ce débauché, frère ?! »
« Tu ferais mieux de te tenir prêt ! »
« Argh ! Espèce de vieux fou ! Bon sang ! »
« M-Mais qu’est-ce qui cloche chez ces salauds ? »
Les deux vieux monstres détalèrent brusquement à toute vitesse. Comme s’ils n’attendaient que ça, j’entendis les artistes martiaux du Clan Peng se précipiter vers nous.
Le Commandant Jin les regarda partir avant de dire : « Haa… Prépare-toi. »
« À quoi ? » demandai-je.
« Prépare-toi à quitter cet endroit. Je pense qu’on devrait partir immédiatement pour les Montagnes des Cent Mille », proposa le Commandant Jin.
« Tout de suite ? Non, partir à l’instant, c’est un peu… »
« Je suppose que tu n’as pas compris pourquoi ces vieux monstres ont soudain décidé de battre en retraite », m’interrompit-il.
« Peut-être qu’ils ont été vexés par ta virilité, Commandant. Ils en parlaient aussi tout à l’heure… » dis-je.
« Ils ne veulent pas que quelqu’un d’autre te mette le grappin dessus avant eux. »
« … »
« Je dis que ces vieux ne sont pas les seuls à se diriger vers ici, espèce d’idiot. »
« … »
« Tu croyais vraiment que le Chef de l’Alliance martiale était le seul avec qui tu échangeais des lettres ? » me demanda-t-il.
Sur ces mots, le Commandant Jin se mit à faire ses bagages sans rien ajouter.
« … »
Naturellement, je n’eus d’autre choix que de comprendre que la situation était bien plus grave que je ne l’avais cru.
« Je vais chercher Squirmy », dis-je.