Chapitre 1 661
« C’est parce qu’il y a tes cheveux partout ! Bon sang ! Ça va me prendre encore un peu de temps, alors attends ! » cria le Commandant Jin.
« … »
« … »
« Ne faire confiance à personne ? Sauf… à lui ? »
Pour une raison ou une autre, le voir s’appliquer de tout son cœur à nettoyer la salle de bains n’avait rien de très rassurant. Il frottait le sol avec tant de minutie, comme s’il était déterminé à n’y laisser pas la moindre goutte d’eau, que j’avais encore plus de mal à lui faire confiance.
« V-Vraiment ? »
Il en allait de même lorsqu’il inspectait chaque recoin avec l’ardeur d’un maniaque de la propreté, à la recherche du moindre cheveu qui aurait pu lui échapper. Je rouvris même le billet pour m’assurer de ne pas l’avoir mal lu.
« N-Non… peut-être qu’il est digne de confiance ? »
« … »
« O-Oui… Ce n’est pas comme s’il nettoyait ses propres dégâts. Maintenant que j’y pense, il nettoie derrière moi. »
« … »
Si je cessais de le voir comme quelqu’un de péniblement tatillon pour plutôt considérer qu’il me montrait son côté homme d’intérieur, il semblait un peu plus fiable.
« Quand tu auras fini, dis-leur de préparer à boire et à manger », lui ordonnai-je.
« Tu peux le faire toi-même… » grommela le Commandant Jin.
« Je suis occupé, là ! » criai-je.
« Bon sang… Qu’est-ce que tu peux bien faire, là, au juste ?! » répliqua-t-il en criant.
« Je t’ai dit que j’étais occupé ! » répétai-je.
Il supportait même mes exigences déraisonnables sans trop se plaindre. Il interrompit le nettoyage, sortit à grands pas, ouvrit la porte et demanda aux servantes de préparer à boire et à manger.
À en juger par son froncement de sourcils, il avait l’air un peu contrarié, mais il resta tout à fait aimable avec les servantes. En retournant dans la salle de bains, il me jeta un regard… puis se baissa pour ramasser une mèche tombée pendant que je me séchais.
« Bon sang… ramasse au moins toi-même les cheveux que tu perds dans la chambre », grommela-t-il.
Il exprimait peut-être son agacement à sa façon, un peu mesquine, mais il faisait toujours tout ce que je lui demandais sans vraiment protester. Et ensuite…
« On dirait que les boissons sont arrivées ! Va me les chercher ! » lui ordonnai-je.
« Tu peux au moins faire ça toute seule… » marmonna-t-il.
« Et si j’ouvre la porte et qu’un maître du Royaume mystérieux sorti de nulle part m’attaque ?! Tu viens de dire que tu étais très faible, là ! Tu peux me protéger ?! » lui demandai-je.
« … »
Une fois encore, il sortit de la salle de bains sans dire un mot et alla chercher les boissons et la nourriture. Le voir s’exécuter me rassura, je ne sais trop pourquoi.
« Non, non. Ce n’est pas parce que le billet dit que je peux lui faire confiance qu’il me conseille de trouver un mari. »
À bien y réfléchir, même lorsque nous étions coincés dans cette pièce dont nous ne pouvions sortir qu’en corrigeant une sorte d’erreur, puis plus tard au manoir de l’Ombre, il s’était étonnamment bien accommodé de toutes mes demandes déraisonnables.
Il se montrait revêche en apparence, mais au bout du compte, n’avait-il pas toujours fait ce que je lui demandais ?
Bien sûr, l’instruction de ne faire confiance à personne d’autre qu’à Jin Cheong ne voulait pas dire que je devais trouver un mari qui prendrait Squirmy sous son aile. Il était plus logique de penser que je pouvais faire confiance à Jin Cheong pour le projet à long terme de Murong Hwa-Yeon.
« Bon sang… Merde. Merde à toutes ces petites choses… » marmonna-t-il.
« Mais je n’ai aucune idée de ce en quoi je suis censé lui faire confiance. »
Après tout, cela ne faisait pas longtemps que j’avais décidé de ne pas faire entièrement confiance au Commandant Jin. Bien sûr, quand nos intérêts coïncidaient, il n’y avait pas d’allié plus fiable que lui, mais j’avais du mal à imaginer qu’il soutienne sincèrement le projet du Démon céleste Squirmy.
Il n’allait tout de même pas soutenir à fond un projet qui lui demanderait d’investir du temps et des ressources tout en essuyant lui-même des pertes. Pourtant, j’avais reçu un billet me disant de faire confiance au Commandant Jin, alors, forcément, je ne pouvais m’empêcher de m’interroger sur son intention et sa raison d’être.
Je finis inévitablement par me demander ce qui avait pu se passer pour que je laisse un billet pareil.
« Est-ce que… j’avais déjà rencontré le Commandant Jin ? Aurait-il pu, lui aussi, être victime de la Luxure et du Sommeil éternel ? »
Naturellement, je me demandai s’il n’avait pas déjà rencontré Jin Cheong-Yeong, huit ans plus tôt, avant de sortir de sa cultivation en retraite.
J’avais l’impression que sa déviation du qi pouvait s’expliquer ainsi. Bien sûr, le Commandant Jin, qui avait l’âme d’un transcendant parfait, avait peu de chances de succomber à l’attaque mentale incomplète de la Luxure et du Sommeil éternel, mais qui pouvait en être sûr ?
Jin Cheong-Yeong était dans un état si lamentable que l’attaque aurait pu avoir un certain effet et, peut-être, juste après, Jin Cheong avait complètement oublié avoir rencontré Murong Hwa-Yeon.
Le Commandant Jin finit par achever le nettoyage de la salle de bains et me regarda comme si j’étais pitoyable. Je me dis qu’il valait peut-être mieux le mettre à l’épreuve ; tout en surveillant sa réaction, je desserrai négligemment le haut de ma tenue.
« Haa… Commandant. Vous ne trouvez pas qu’il fait un peu chaud, ici ? » lui demandai-je.
« … »
« Haa… J’ai l’impression d’avoir un peu chaud… » dis-je.
« … »
Je levai lentement une jambe, faisant glisser le tissu fin le long de celle-ci. Quand j’essayai discrètement de rapprocher mon pied de lui, le Commandant Jin fronça les sourcils et fit circuler son énergie interne.
Il souleva vraiment mon pied dans les airs par télékinésie, m’empêchant de le bouger librement. Je m’efforçai de mettre mes jambes en valeur et de le frôler d’une manière ou d’une autre, mais sa réaction fut encore plus froide que prévu et fit échouer ma première tentative.
« Arrête tes conneries, Lee Ki-Young », dit le Commandant Jin.
« Haa… Je ne plaisante pas, Commandant… Là, je suis un peu… enfin… comment dire… Haa. Je ne sais pas trop comment l’expliquer… J’ai un peu… la libido qui me travaille[1]. D’habitude, je ne suis pas comme ça, mais… te voir te montrer aussi fiable, à l’instant, ça m’a fait de l’effet.
« J’ai aussi subi beaucoup de stress ces derniers temps… Je n’ai envie de penser à rien… et, juste pour cette fois, j’ai envie de tout lâcher… » lui dis-je.
« Arrête. Tes. Conneries. Lee. Ki-Young », dit-il.
« Mais… »
« … »
« P-Pourquoi tu me regardes comme ça ? Bon sang, c’est gênant. »
« … »
« Alors, ce n’est pas ça ? »
« … »
« D’accord… j’arrête. »
Il avait l’air vraiment furieux, alors, forcément, je n’eus d’autre choix que de changer immédiatement de tactique. Je compris aussitôt que ce n’était pas à cause de la Luxure et du Sommeil éternel.
« Bon, donc ce n’est pas ça… Pas besoin de me mettre aussi mal à l’aise », dis-je.
« … »
« Alors, qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »
Avait-il obtenu un Anneau de foule avant d’arriver ici, ou quelque chose comme ça ? Si c’était le cas, l’anneau avait dû lui implanter l’idée qu’il était normal de coopérer avec Lee Ki-Young. Bien sûr, c’était peu probable aussi. L’anneau, qui n’avait même pas fonctionné sur moi, ne pouvait tout de même pas avoir d’effet sur le Commandant Jin.
Mais rien n’était absolument certain. Je remuai prudemment les hanches, et il me lança de nouveau le même regard noir.
« Commandant, j’ai les épaules en compote. Vous pourriez me les masser ? » lui demandai-je.
« … »
« Je ne sous-entends rien. J’ai dû trop gigoter tout à l’heure. J’ai l’impression que mes épaules vont se décrocher. Hyunsung m’a fait un massage de mana, il y a longtemps, et c’était plutôt agréable. Il existe des massages à l’énergie interne ?
« Vous savez, masser les épaules de quelqu’un qui dit avoir mal, c’est juste du bon sens, non ? » lui demandai-je.
« … »
« Je ne t’ai pas dit d’arrêter tes conneries ? » me prévint-il.
« D-Donc ce n’est pas ça non plus ? »
Si ce n’était ni la Luxure et le Sommeil éternel ni l’Anneau de foule, sur quoi diable étais-je censé fonder ma confiance ? Même en changeant de perspective et en me concentrant non plus sur l’idée de faire confiance à Jin Cheong, mais sur l’avertissement de ne faire confiance à personne d’autre, il restait trop de choses difficiles à expliquer.
J’aurais sans doute pu balayer ça d’un revers de main en me disant que ce n’était qu’un bluff, mais le message ne cessait de tourner dans ma tête. Il m’avait tellement bouleversé.
« Bon sang, ne me dis pas que ce salaud est venu ici tout seul, il y a neuf ans. Et s’il avait transmigré alors qu’il faisait l’amour avec Murong Hwa-Yeon ? C’est pour ça que le choc l’a envoyé en déviation du qi ? Bon sang, tu serais vraiment le père de Squirmy ? »
Sans réponse claire, même des scénarios dignes d’un feuilleton de bas étage commencèrent à me traverser l’esprit. Mais aucun n’était assez convaincant pour expliquer la situation.
« Je ne sais pas à quoi tu penses, mais si tu manigances pour te sortir de cette situation, je te conseille d’arrêter », dit-il.
« Non, ce n’est pas ça. Je vais te le dire. J’essaie juste de décider jusqu’où je dois aller et par quoi commencer. Si je t’en dis déjà autant, c’est que je m’ouvre à toi, alors arrête de me presser.
« Et tant qu’on y est, je ne mentais pas quand je disais que j’avais la libido qui me travaillait, alors… »
« Ça suffit », m’interrompit-il.
Par précaution, je tentai encore une fois de vérifier la théorie la plus probable, celle de la Luxure et du Sommeil éternel, mais il ne réagit toujours pas. Il demeura parfaitement immobile, sans même tressaillir. Si quelqu’un était gêné, c’était moi.
« Inutile d’y réfléchir. Tout me raconter t’aiderait probablement aussi. Je me suis bien fait comprendre ? Nous ne sommes pas dans une situation où nous pouvons prendre notre temps », suggéra-t-il.
« Tu crois que je ne le sais pas ? Mais mets-toi à ma place. Tu ferais confiance à quelqu’un aussi facilement ? Bien sûr, je sais que la situation n’est pas idéale, mais je dois aussi garder quelques cartes en réserve.
« Toi non plus, tu ne me fais pas confiance, Commandant. Tu ne trouves pas un peu égoïste et injuste d’attendre de moi que je te raconte tout ce que je sais alors que tu ne me fais même pas confiance ? Pourquoi ne pas commencer par me dire la vérité ? Quel est ton véritable objectif ? Qu’est-ce que tu fiches ici, au juste ? » lui demandai-je.
« Je n’ai pas d’autre objectif que celui dont je t’ai déjà parlé. Rien n’a changé. Mon seul but est de régler les problèmes de la Douzième Dimension et de retourner sur le continent, comme avant notre arrivée ici.
« Bien sûr, je sais que me mêler à toi a tendance à compliquer un peu les choses… mais cela faisait partie des possibilités que j’avais envisagées », répondit-il.
« Oh, épargne-moi ton “cela faisait partie des possibilités que j’avais envisagées”. Tu veux dire que la naissance de Squirmy faisait partie de tes prévisions ? Que tu fasses une déviation du qi et que tu me laisses galérer huit putains d’années tout seul ici, c’était prévu aussi ?
« Si tu avais tout vu venir, tu aurais peut-être dû mieux t’y prendre dès le début », dis-je.
« Je ne dis pas que j’avais prévu ce qui arriverait avec Murong Jin-Cheon. Je disais que je m’attendais à ce que les choses se compliquent d’une façon ou d’une autre, imbécile », précisa-t-il.
« … »
« Alors, tu vas m’aider ou pas ? » demandai-je.
« Je dois d’abord entendre ce que tu as à dire », répondit-il.
« Mais comment veux-tu que je te fasse assez confiance pour te le raconter ? Pour autant que j’en sache, tu pourrais me trancher la tête ici même », dis-je.
« … »
« Si je ne sais rien, je ne peux rien faire pour t’aider », souligna-t-il, pointant quelque chose d’essentiel.
« Ça, je le sais aussi. »
C’était précisément pour ça que je me rongeais les sangs. Bien sûr, je pouvais encore partager au moins une partie des informations avec lui.
« … »
Je compris qu’à ce stade, je devais mettre de côté la question de savoir pourquoi je devais lui faire confiance et décider d’abord si c’était vraiment le bon choix.
« Je n’ai pas le choix. »
Je devais entraîner Jin Cheong avec moi d’une manière ou d’une autre, alors je n’avais naturellement pas d’autre choix que de lui demander son aide. J’avais toujours l’esprit en pagaille, mais je sentais enfin la balance pencher d’un côté. Naturellement, je ne tardai pas à me décider.
« Haa… »
« … »
Je sortis avec précaution les lettres que je cachais sous mes vêtements et les lui tendis.
« Lis ça », lui dis-je.
« Ce sont… »
« Il se trouve que tu avais raison, Commandant. J’ai trouvé une prison au Hebei. J’y ai aussi trouvé le Démon céleste, à moitié mort. Ah, et ce n’est pas la seule chose que j’ai découverte. J’ai aussi trouvé ces lettres dans la prison.
« Je ne peux pas l’affirmer, mais je pense que… ces maîtres du Royaume mystérieux sont peut-être venus ici à cause de ces lettres, eux aussi… Tu pourras sûrement en juger plus facilement après les avoir lues toi-même », suggérai-je.
« … »
« Bon, il y a toujours une chance que ces maîtres du Royaume mystérieux soient des transmigrateurs… alors rien ne garantit que j’aie raison… Mais s’ils sont des transmigrateurs, tu es vraiment un homme mort. Ça va être intéressant, quand on rentrera », ajoutai-je.
« … »
Je ne savais pas s’il n’avait tout simplement pas l’intention de me répondre ou s’il était trop absorbé par les lettres, mais il les lisait avec une attention soutenue. Forcément, je me mis à me méfier de lui. Je lui avais révélé les lettres presque malgré moi, ou plutôt parce que je n’avais pas eu le choix, mais j’ignorais comment il réagirait après les avoir lues.
À ce stade, il ne m’aurait pas étonné qu’il balaie toutes les conséquences d’un revers de main et tranche la tête de Murong Hwa-Yeon. Le fait qu’il fronce les sourcils en lisant ne fit que redoubler ma prudence.
Dix minutes plus tard, le Commandant Jin me rendit calmement les lettres et dit enfin : « Je me doutais que quelque chose clochait… mais il y a de fortes chances que l’époque actuelle soit… la première vie. »
« … »
« Le Démon céleste que nous connaissons… était vraiment… Murong Jin-Cheon ? Non, j’imagine que ça n’a plus d’importance. Plus depuis que tu as décidé de faire de Murong Jin-Cheon le Démon céleste », dit-il.
« Il comprend vite. Il n’y avait rien dans ces lettres qui indiquait précisément que c’était la première vie… »
1. PTDR ☜