Chapitre 1 651
La raison pour laquelle l’idiot était encore en vie ne tarda pas à se révéler.
« … »
« Bon sang, il ne vaut même pas la peine qu’on le tue… »
Un étrange sentiment de déception persistait en moi, mais, pour être juste, Sung Ji-Hoon avait été exactement comme ça au début de sa première vie. Même Jin Yoo, au milieu de l’histoire, et le Sung Ji-Hoon qui nous avait accompagnés jusqu’à la toute fin auraient fait soupirer n’importe qui.
Il avait fini par grandir après avoir surmonté d’innombrables épreuves, mais, même à l’époque…
« Il avait toujours l’air désespérément incapable… Et s’il avait attrapé Ryu Han, c’était uniquement par chance… »
Il n’avait presque pas mûri sur le plan mental. Ce ne fut qu’une fois Yuriel scellée à l’intérieur de Jin Yoo que Sung Ji-Hoon devint le Héros à l’Épée sacrée que connaissait Hyunsung. Cette brève période précédant sa transformation en Héros fou représentait son apogée, si l’on pouvait appeler ça ainsi.
Bien sûr, je ne pouvais pas attendre grand-chose d’un Sung Ji-Hoon qui venait tout juste d’être invoqué et ignorait encore tout, mais…
« Pourquoi est-il aussi horripilant, bon sang ? »
Une rage écrasante semblait bouillonner en moi. Ses actions m’irritaient.
« Ouuiiin… Pitié… pitié, épargnez-moi. Snif… ouuiiin… Je n’ai vraiment rien fait. Ouuiiin… Dame Sorcière… Dame Sorcière… » supplia Sung Ji-Hoon. Il s’accrochait à ma jambe de pantalon en pleurant à chaudes larmes.
L’idiot avait jeté toute dignité aux orties, et je fronçai les sourcils sans même m’en rendre compte.
« Ce salaud a l’air de tout balancer avant même d’avoir tenu une seconde sous la torture. »
« Ouuiiin… ouiiiin… Je n’ai vraiment rien dit à personne. Ouuiiin… »
« Non, il se confesserait probablement avant même qu’on commence à le torturer. Merde, ça ne m’étonnerait même pas qu’il nous trahisse sur-le-champ… »
Il avait déjà l’air d’avoir changé de camp. Non, même dire qu’il avait changé de camp était étrange. Il ne semblait pas avoir la moindre idée de la raison pour laquelle il avait été transféré dans les Plaines centrales, ni de ce qu’il était censé y accomplir. On aurait dit qu’il avait simplement atterri ici sans réfléchir une seule seconde.
Je ne comprenais vraiment pas pourquoi le Continent avait envoyé quelqu’un comme lui ici, mais peut-être…
« Il est arrivé assez tôt. »
Il devait être là depuis un bon moment. Il semblait connaître plutôt bien le murim des Plaines centrales, avait un instinct de survie correct, et inutile de parler de son talent.
Ceux d’en haut s’étaient probablement dit qu’il leur suffisait de le balancer ici pour que Murong Hwa-Yeon ou Jin Cheong-Yeong l’élèvent eux-mêmes.
Plus important encore, une ouverture s’était présentée. Son visage suffisait à rappeler Sung Ji-Hoon à n’importe qui ; alors, lorsqu’un corps présentant un taux de synchronisation compatible était apparu au bon moment, ils avaient forcément tout préparé à la hâte pour lui.
Si cela s’était passé juste après l’incident, Jihye noona n’aurait jamais envoyé un cas aussi désespéré. Je le savais aussi, et c’était pour ça que je ne l’avais pas renvoyé.
« Ils ont dit que huit personnes au maximum pouvaient entrer ici. Si Sung Ji-Hoon occupe l’une de ces places, c’est une sacrée aubaine pour moi. »
Il avait même l’air d’être utilisé comme un fidèle larbin.
« … »
L’atmosphère demeurait terriblement gênante. Naturellement, je baissai les yeux vers lui. Dès que j’ouvris la bouche, je le vis tressaillir.
« Je ne suis pas venu pour te punir, lui dis-je.
— Ouuiiin… snif… ouuiiin… » pleura Sung Ji-Hoon.
« Je suis venu pour une autre affaire, alors ne t’inquiète pas, le rassurai-je.
— V-Vraiment ? »
« … »
« J-J’ai vraiment fait de mon mieux. Snif… Dame Sorcière. Je ne suis pas venu au Rassemblement du Dragon et du Phénix pour m’amuser. J’ai tout fait pour vous. Je vous le jure », dit-il.
« … »
« Je ne cherchais vraiment pas à m’amuser. Snif… Je ne traînais pas non plus dans les tournois martiaux juste pour le plaisir. Vous m’aviez demandé de surveiller les gens exceptionnels qui s’étaient soudain fait un nom, alors c’est ce que j’ai fait. Snif… ouuiiin… Il y en a beaucoup au Rassemblement du Dragon et du Phénix », ajouta-t-il.
« … »
« Snif… Je ne suis jamais allé visiter les Plaines centrales. Snif… Je ne suis jamais non plus sorti avec d’autres jeunes femmes. Snif… Je n’ai jamais eu de pensées impures. Snif… Enfin… peut-être un peu… mais je me sentais mal pour la jeune femme dont j’emprunte le corps, alors j’ai vite arrêté.
« Snif… J’ai aussi dépensé toute l’aide financière pour forger des armes… Snif… » expliqua-t-il.
« J’en avais des soupçons, mais il a vraiment vendu tout le monde. Le salaud. »
« Ça suffit, dis-je.
— … »
Le voir cesser instantanément de pleurer avait quelque chose d’impressionnant. C’était absurde, mais Squirmy semblait honnêtement plus mûr que ce type.
« Tu ferais mieux de répondre aux questions que je vais te poser. Ne dis rien d’inutile. Ne pose aucune question. Réponds simplement à ce que je te demande, lui ordonnai-je.
— O-Oui, madame ! répondit Sung Ji-Hoon.
— Depuis combien de temps es-tu ici ? demandai-je.
— ???
— Réponds simplement à la question, dis-je.
— Six ans… marmonna-t-il.
« Six ans, et tu n’es qu’au Royaume du Faîte ? Mais qu’est-ce que tu as foutu pendant tout ce temps ? »
« Quel était le but de ta transmigration ? demandai-je.
— S-Sauver le Continent ? J’ai entendu dire qu’il s’était passé quelque chose de terrible. Ils ont parlé… d’un problème, ici. Ils m’ont expliqué la mission en détail, mais, franchement, je n’en ai pas retenu grand-chose…
La petite noona a juste soupiré et m’a dit d’y aller, parce que les gens qui me connaissaient finiraient par me retrouver », répondit-il.
« Qu’as-tu fait en arrivant ici ? repris-je.
— J-Je vous ai envoyé des lettres, Dame Sorcière, répondit-il.
— Qu’est-ce qu’elles contenaient ? demandai-je.
— Juste… des choses diverses… des histoires sur des gens célèbres… et… toutes sortes de trucs… Un peu comme un journal intime… répondit-il.
— C’est tout ? demandai-je.
— J’ai aussi transmis à différents endroits les lettres que j’avais reçues de vous, répondit-il.
— Qu’est-ce qui était écrit dans les lettres que je t’ai envoyées ? demandai-je.
Pris de panique, il écarquilla les yeux et répondit à toute vitesse : « Je ne les ai jamais lues ! Je vous jure que je ne les ai jamais lues ! Snif… ouuiiin… C’est vrai ! Vous devez me croire ! Je le jure, je ne les ai jamais lues ! Snif ! »
« Ça suffit.
— …
— Je t’ai déjà dit que ce n’était ni un test ni une punition, lui rappelai-je.
— Snif… snif… Vous avez dit la même chose la dernière fois, puis vous vous êtes quand même mise en colère contre moi. Snif… Vous m’avez piégé comme ça à chaque fois que j’étais en prison. Snif… »
« Cette fois, je te dis la vérité, tu peux me faire confiance, le rassurai-je.
« Attends… Il y avait une prison ? »
« Où se trouvait cette prison ? Et combien de temps y as-tu été enfermé ? demandai-je.
— Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Je vous jure que je n’ai rien dit à personne, dit-il.
« Elle l’a vraiment bien dressé. Vraiment très bien. »
La formulation me paraissait étrange, mais il n’y avait aucun doute. Il avait clairement été conditionné. On avait très probablement martelé dans son crâne qu’il ne devait révéler à personne ce qu’il savait. Puisqu’il disait avoir été enfermé dans une prison, je pouvais imaginer dans les grandes lignes comment cela s’était passé.
Après s’être caché le visage ou déguisée, Murong Hwa-Yeon pouvait simplement se rendre à la prison en prétendant venir le sauver. Une fois qu’il pleurait et la suppliait de le sortir de là, elle n’avait qu’à se dévoiler de nouveau.
Répéter ce procédé encore et encore aurait suffi.
Bien sûr, ce n’était sans doute pas aussi simple que ça en avait l’air, mais il semblait plus probable qu’elle l’ait poussé au bord de l’effondrement psychologique plutôt que de s’en remettre à la torture physique.
Et puis…
« On dirait qu’elle veillait aussi à le récompenser et à le punir régulièrement… »
Je croyais qu’elle ne s’était pas contentée de manier le bâton. Si elle l’avait seulement maté à coups de fouet, il ne serait pas aussi stable mentalement. Son visage en disait long. La peur et la terreur y dominaient clairement, mais, en dessous, on distinguait quelque chose d’indéniable : l’obéissance.
« Je ne sais vraiment pas… snif… Quand vous m’avez capturé pour la première fois… et quand je suis sorti de la prison… » Sung Ji-Hoon s’interrompit.
« … »
« Combien de temps t’y a-t-on gardé ? demandai-je.
— Je crois… environ trois mois, répondit-il.
« Je pensais que ça avait duré au moins quelques années… Même pas trois mois ? »
Quel lâche. D’accord, trois mois, c’était long à sa façon, mais qu’un type se couche et expose son ventre comme un chien domestique au bout de trois petits mois…
« C’est impressionnant, à sa façon. »
Vraiment. Il ne semblait même pas savoir que j’étais l’Ange aux yeux vairons. Difficile de savoir s’il faisait semblant ou s’il l’ignorait vraiment. Avant que je perde la mémoire, on aurait dit que je lui avais confié quelques missions par-ci par-là, mais elles n’avaient probablement rien eu d’important. Après tout…
« Qu’est-ce que je pourrais bien confier à ce type ? »
À le voir se balader et faire ce qui lui chantait, j’avais probablement essayé de l’utiliser pour quelque chose, avant de décider qu’il n’en valait pas la peine et d’abandonner l’idée. Je lui avais sans doute donné un peu d’argent de poche et conseillé de profiter de la vie martiale dont il avait toujours rêvé, en plus de m’envoyer des rapports réguliers.
À voir sa tête, il n’avait probablement encore tué personne.
Rien chez lui n’inspirait confiance. Il ne semblait pas non plus être sous l’effet d’un quelconque filtre de perception, et il ne portait pas la moindre trace de sang.
Même son arme était immaculée ; on aurait dit qu’il n’avait jamais eu à en essuyer le sang.
« Ce n’est qu’un chien errant… »
Bien sûr, il n’était pas complètement inutile. Grâce à lui, j’avais pu mettre à jour quelques informations.
« … »
« Il y avait donc un endroit à part où les lettres étaient envoyées. »
« Tu te souviens où tu envoyais les lettres ? demandai-je.
— À l’A-Agence d’escorte Cheongrok… répondit Sung Ji-Hoon.
« Je m’en doutais… C’est dommage. Je devrais peut-être aussi enquêter sur l’Agence d’escorte Cheongrok. »
Plus que tout, toutefois, la mention d’une prison secrète me préoccupait. Le fait que Sung Ji-Hoon l’ait précisément appelée « prison » laissait entendre qu’il ne s’agissait pas seulement d’un nom. On aurait dit une véritable prison. Naturellement, je me demandai si les autres y étaient détenus eux aussi.
« Puisque tu dis ne pas t’en souvenir, je vais te poser une autre question. Où crois-tu que se trouvait cette prison ? Non, reprenons depuis le début. Dis-moi exactement où tu m’as rencontré pour la première fois, ordonnai-je.
— … » Il avait l’air incertain. Il se demandait visiblement s’il devait vraiment me répondre. Son visage trahissait sa crainte d’être piégé une nouvelle fois ; je m’efforçai donc d’afficher un sourire qui ne m’allait pas du tout.
« Si tu réponds sincèrement à mes questions, je te récompenserai.
— U-Une récompense ?
— C’est ça. Je te récompenserai, dis-je.
« P-Pourquoi a-t-il l’air aussi enthousiaste ? Mais quel genre de récompenses est-ce qu’elle lui donnait ? »
« Eh bien… la première fois que je vous ai rencontré… c’était à Tianjin, dit-il.
— Tianjin ? La ville où se trouve la Secte des Mendiants ? demandai-je.
« C’est pratiquement tout près d’ici. »
« Alors… comment as-tu fini en prison ? demandai-je.
— Vous m’avez dit que vous m’achèteriez des bonbons… alors je vous ai suivi… marmonna-t-il.
« … »
« Elle m’a acheté du canard rôti à la place des bonbons… » ajouta-t-il.
« Mais quel rapport avec quoi que ce soit ? Merde. »
« Après qu’on a fini le canard, vous avez dit que vous connaissiez un endroit où ils faisaient des bonbons vraiment bons, mais qu’il fallait marcher un peu. Alors, je suis monté dans la voiture et je vous ai suivie…
Au final… j’ai mangé des bonbons, mais j’en ai tellement mangé que j’ai commencé à avoir très sommeil. Je me suis assoupi un moment… et quand je me suis réveillé… j’étais en prison », expliqua-t-il.
« C’est pitoyable. Idiot… Sérieusement ? Waouh… J’ai vraiment envie de lui coller un coup de poing. Je te jure… J’ai juste envie de lui donner une pichenette sur le front. »
« … »
« Sérieusement, il est tellement exaspérant que ça me met en colère. Merde. Je m’énerve parce qu’il est désespérant. Comment cet idiot peut-il encore être en vie ? »
« J-Juste au cas où vous vous feriez une fausse idée… comme vous me l’aviez demandé… je n’ai plus jamais suivi un inconnu après ça. J’ai passé un peu de temps avec Frère Zhuge… mais on s’est simplement croisés par hasard et on a fini par se sauver mutuellement la vie.
Après ça, on est allés voir les fleurs ensemble, on a fait une promenade en bateau et on a même flâné au marché de nuit… J-Je le trouvais digne de confiance, alors j’ai séjourné quelque temps comme invité au Clan Zhuge, dit-il.
Donc, il avait fait une promenade en bateau, admiré des fleurs et même flâné au marché de nuit avec un foutu idiot. J’aurais juré qu’il venait de me dire, littéralement quelques secondes plus tôt, qu’il n’était jamais sorti s’amuser avec un inconnu. Pourtant, c’était exactement ce qu’il avait fait.
« … »
« Frère Zhuge, mon cul… Allez, tu ne vois pas ? Il est clairement amoureux de toi. Ça me rend dingue. Qu’est-ce que je suis censé faire de cet idiot ? »