Chapitre 1 647
Je devinais presque à quel point ils avaient rabaissé Peng Ga-Hee pendant tout ce temps.
‘Elle est intelligente… mais aussi un peu idiote.’
Peng Ga-Hee était indéniablement talentueuse. Le fait qu’elle possédât les qualités rares d’une future grande maîtresse, alors même qu’elle se trouvait dans la Douzième Dimension, où les artistes martiaux abondaient, en disait long sur son talent. Ses arts martiaux, l’Art du Lotus du Sabre et l’Art du Lotus de la Paume, n’étaient pas vraiment des techniques de premier ordre, à vrai dire, mais personne ne maîtrisait quelque chose du premier coup.
On ne pouvait pas progresser sans essayer, pour commencer. Elle ne pouvait pas créer des arts martiaux de haut niveau avec la même facilité que le Commandant Jin, mais avec suffisamment de temps, elle progresserait sans aucun doute à pas de géant. Et ses talents ne se limitaient pas aux arts martiaux.
Elle pouvait se montrer un peu bruyante, mais quiconque prenait ne serait-ce qu’un peu le temps de discuter avec elle comprenait vite l’étendue de ses connaissances. Et aussi combien de sang, de sueur et d’efforts elle avait investis pour s’améliorer.
Même en voyage, elle suivait un programme impitoyable consacré à son perfectionnement. Le plus drôle, c’était qu’elle ne voulait manifestement pas que Murong Hwa-Yeon s’en aperçoive, alors que tous ceux qui la connaissaient l’avaient déjà remarqué. Le problème, c’était…
‘Elle est bien trop facile à déchiffrer.’
« … »
‘Elle passe beaucoup trop de temps dans sa tête…’
« … »
‘Et elle n’a absolument aucun sens des relations sociales…’
Elle n’était pas comme le Commandant Jin ou Jihye. Bon, ces deux-là n’étaient pas vraiment des bêtes de sociabilité non plus, mais au moins, ils savaient faire semblant. Peng Ga-Hee, elle, ne savait pas porter de masque.
J’ignorais si c’était parce qu’elle avait grandi entourée de ces gros bras un peu simples d’esprit ou si c’était simplement dans sa nature, mais elle ne savait pas cacher ses pensées.
Elle ne savait pas se donner l’air plus capable qu’elle ne l’était, et ne semblait pas non plus faire la différence entre une gentillesse de façade et une hostilité subtile.
Lorsqu’elle se retrouvait dans une situation qui mettait à l’épreuve son instinct social plutôt que ses capacités, elle était complètement démunie.
Forcément, cela faisait d’elle une cible facile pour cette bande d’imitateurs du Dragon et du Phénix. Plus elle devenait célèbre et accomplie, plus ils ressentaient le besoin désespéré de se convaincre qu’ils restaient au-dessus d’elle.
‘À quel point la méprisent-ils ? Bon sang, ils me traitent même comme une visiteuse quelconque. Je viens du Clan Murong. D’accord, nous étions autrefois la plus faible des Cinq Grandes Familles, et notre influence n’avait rien… d’impressionnant, mais les choses ont changé.
‘Nous nous sommes alliés à la Famille Jin et nous sommes pratiquement en train de prendre le contrôle de tout le Liaoning. Notre chef de clan est reconnu comme un maître du Royaume de la Transformation. Ils croient que c’est un mensonge ? Ou bien ils ne suivent pas l’actualité ?’
Quelle que fût la manière dont je voyais les choses, cette situation me laissait un goût amer. Peng Ga-Hee et moi nous apprêtions à flâner ensemble dans le marché, quand ces idiots avaient débarqué à l’improviste.
Elle m’avait même dit avec assurance qu’elle connaissait un endroit dans le Hebei où je pourrais boire un bon café, mais à cause de ces imitateurs du Dragon et du Phénix, nous ne pouvions plus y aller.
L’arrivée soudaine de ces trois-là avait complètement fait capoter mes projets. Le Rassemblement du Dragon et du Phénix ne devait commencer que dans plusieurs heures, et pourtant, ces idiots dépourvus de tact étaient venus droit vers nous pour faire aussitôt des commentaires sur mon ouverture d’esprit.
Comment aurais-je pu éprouver la moindre sympathie pour des gens pareils ? Après une remarque aussi absurde, je tournai lentement les yeux vers eux.
« … »
Ils attendaient clairement une réaction, mais au lieu de leur en donner une, je reposai simplement ma tasse de thé en silence.
« … »
Je reposai tranquillement ma tasse dans un léger cliquetis. Le silence tomba aussitôt dans la pièce. Les yeux baissés, je contemplai l’idiot sans nom qui me faisait face. Il tressaillit visiblement. Inutile d’échanger un mot de plus. Il savait déjà à quel point sa remarque avait été impolie.
Pas besoin de chercher des excuses ni de le réprimander. Je voulais simplement afficher ma dignité et mon autorité.
‘Inutile de s’abaisser à répondre aux aboiements du commun des mortels.’
Je voulais lui montrer quelque chose qui dépassait complètement sa portée. Ceux qui possédaient une véritable autorité ne réagissaient pas aux paroles de leurs inférieurs. Ceux qui étaient nés dans la noblesse ne daignaient pas relever l’insolence de ceux qui leur étaient soumis.
Ceux qui se tenaient à un niveau supérieur ne s’abaissaient pas à de mesquines querelles.
‘Le Commandant Jin utilise cette astuce tout le temps.’
Bien sûr, eux aussi étaient des aristocrates martiaux, élevés dans des clans prestigieux et des sectes renommées. Mais ceux qui étaient nés dans la véritable noblesse étaient tout simplement d’une autre trempe. Ils avaient une aura qui faisait hésiter les autres avant qu’ils ne leur adressent la parole. Ils possédaient quelque chose qui poussait instinctivement les gens à se soumettre.
Ce n’était que la trace infime d’un être transcendant, mais quiconque percevait ne serait-ce qu’un aperçu de ce qui émanait de Murong Hwa-Yeon comprenait naturellement qu’il avait commis une erreur.
Le silence, à lui seul, lui avait déjà fait comprendre à quel point il s’était montré grossier. Il savait qu’il avait osé provoquer quelqu’un qu’il n’aurait jamais dû défier.
« … »
« … »
‘Petit paysan insolent…’
Pour ne rien arranger, celui qui avait osé parler avec tant d’arrogance n’était même pas l’un des principaux représentants des Cinq Dragons et des Trois Phénix. Il ressemblait plutôt à un membre de rang inférieur, un certain Dragon combattant. Le genre à se charger des sales besognes pour cette bande de délinquants, toujours le premier à foncer pour réparer les dégâts causés par ses supérieurs.
‘Reste à ta place, pauvre bâtard. Comment oses-tu parler ainsi à Murong Hwa-Yeon ?’
Je le fixai sans dire un mot.
« … »
Comme prévu, ce fut lui qui baissa les yeux le premier.
‘Regarde-moi ça. Finalement, tu n’es pas si courageux, hein ?’
Alors, enfin, il s’excusa. « Si… mes paroles vous ont paru irrespectueuses, je vous prie de m’en excuser sincèrement, Dame Murong. Je n’ai jamais voulu vous offenser. C’est juste que… les histoires que j’ai entendues sur vous dans tout le murim vous dépeignaient comme une héroïne assez différente des autres, et avant même de m’en rendre compte, les mots m’ont échappé.
« Avec le recul, je me suis mal exprimé. Je vous prie de ne pas m’en tenir rigueur, Dame Murong. J’espère que vous accepterez mes excuses. »
Ce ne fut qu’après avoir repris ma tasse que je répondis enfin : « Puisque vous avez conscience de votre impolitesse, je ne vous le ferai pas remarquer. Mais les paroles prononcées ne peuvent être reprises. »
« … »
« Il vous faudra trouver un moyen de réparer l’offense que vous avez commise aujourd’hui », ajoutai-je.
« J… je le ferai, Dame Murong. Encore une fois, je vous présente mes plus sincères excuses. »
La tension oppressante commença enfin à retomber. Je tournai lentement la tête et parcourus du regard toutes les personnes présentes. Chacune d’entre elles me fixait, stupéfaite et silencieuse.
‘Vous le sentez, maintenant, n’est-ce pas ? La différence entre votre rang… et le mien.’
Peng Ga-Hee me regardait, la bouche grande ouverte. Elle avait l’air complètement abasourdie de me voir mettre fin à une insolence aussi flagrante en quelques mots à peine. À moins que ce ne fût pas ça. Peut-être était-elle simplement stupéfaite par l’atmosphère que j’avais créée.
En un instant, j’avais pris le contrôle de toute la pièce et leur avais clairement fait comprendre que je me tenais au-dessus d’eux tous.
Pour quelqu’un qui avait passé des années à subir les affronts et le mépris de cette bande de gamins, cela devait sembler presque incroyable. Les trois hommes et la femme rassemblés ici n’étaient pas bien différents. Tous avaient l’air de rêver.
Le dénommé Dragon combattant était toujours aussi décontenancé, tandis qu’un autre imitateur du Dragon et du Phénix observait nerveusement chacun de mes gestes. Étrangement, la femme du Clan Tang, surnommée le Phénix empoisonné, devint toute rouge et murmura à voix basse : « U-Unni… »
Ils pensaient sans doute tous à des choses différentes, mais je parierais qu’ils partageaient une même conclusion.
‘Exactement. Je ne suis pas votre jouet.’
Murong Hwa-Yeon était née pour dominer les autres.
‘Je ne suis pas quelqu’un à qui l’on peut adresser la parole à la légère ou que l’on peut juger comme ça. La noblesse de Murong Hwa-Yeon atteint les cieux, bon sang. Sa grâce rivalise avec celle de la famille impériale. Je ne suis pas la mignonne et adorable Loti. Je suis Murong Hwa-Yeon. On ne peut pas me traiter à la légère.’
Le fait d’être venue avec Peng Ga-Hee n’avait probablement pas aidé, et les rumeurs désagréables qui couraient sur Murong Hwa-Yeon avaient sans doute façonné l’image qu’ils s’étaient faite de moi.
Cependant, ces rumeurs n’avaient plus aucune importance depuis longtemps. La Murong Hwa-Yeon qui se tenait devant ces enfants n’était plus quelqu’un qu’ils pouvaient mettre à l’écart ou ridiculiser.
C’était quelqu’un qu’ils auraient dû chercher à se concilier. Comme de juste, l’un des plus perspicaces prit aussitôt la parole. « Ahem… ahem… Moi aussi, je souhaiterais vous présenter mes excuses, Dame Murong. Le Dragon combattant a toujours eu le sang un peu chaud et lui arrive de parler sans réfléchir.
« Bien sûr, on ne peut pas simplement mettre ses paroles de tout à l’heure sur le compte de la fougue de la jeunesse, mais il sait distinguer le bien du mal. Je suis certain qu’il trouvera un moyen de réparer son erreur. »
Le Phénix empoisonné ne fut pas en reste. En fait, elle se montra encore plus entreprenante. Sans la moindre honte, elle se glissa sur le siège à côté de moi, se rapprochant avec une familiarité surprenante. Non sans avoir d’abord poussé discrètement Peng Ga-Hee sur le côté, bien sûr.
« P-Phénix empoisonné, tu… »
Peng Ga-Hee lâcha ces mots, mais le Phénix empoisonné l’ignora complètement, rapprocha sa chaise et se colla à moi.
« O-Oui. Le Dragon combattant oppa a parfois le sang chaud et parle sans détour, mais je suis sûre qu’il ne pensait pas à mal, Unni Murong. »
« ??? »
« Ah ! Pardon. Qu’est-ce que je raconte ? Euh… Ça vous irait si je vous appelais Unni ? Puisque le destin nous a réunies… soyons amies ! » proposa-t-elle.
« ??? »
‘Ce ne sont encore que des gamins… Ils savent vite changer de camp, en tout cas. Ils comprennent exactement à qui il vaut mieux s’accrocher.’
« Ahem… Maintenant que j’y pense, je crois que c’est la première fois que Mademoiselle Peng amène une invitée au Rassemblement du Dragon et du Phénix. Quelle heureuse rencontre, en effet. »
‘Vraiment ? C’est la première fois ?’
« Exactement, Unni Murong ! À chaque rassemblement, Mademoiselle Peng disait qu’elle amènerait quelqu’un la fois suivante. Vous savez combien de fois elle nous a fait faux bond ? On avait presque renoncé à attendre !
« Mais maintenant, je comprends pourquoi elle nous faisait patienter. Elle devait garder cette surprise pour pouvoir vous présenter, Unni Murong ! » ajouta le Phénix empoisonné.
‘Eh bien, regardez-moi ça…’
« … »
‘Attends… On est vraiment censé amener un invité ?’
« Ah, j’imagine que vous ne le saviez pas. Le Rassemblement du Dragon et du Phénix vise à renforcer les liens entre les jeunes générations des sectes orthodoxes.
« Bien sûr, nous nous réunissons régulièrement pour perpétuer cette tradition, mais nous invitons parfois aussi des héros prometteurs qui n’ont pas reçu le titre de Dragon ou de Phénix, ou des figures qui commencent à se faire un nom. En général, nous présentons un invité à chaque rassemblement, mais il arrive qu’il y en ait deux ou trois », expliqua-t-elle.
« … »
« Le rassemblement précédent avait été particulièrement divertissant, parce que chaque Dragon et chaque Phénix avait amené une connaissance ! Mademoiselle Peng était la seule à être venue seule cette fois-là… Enfin, je suis tellement contente de pouvoir enfin vous rencontrer, Unni Murong ! » ajouta-t-elle.
‘Ils se servent bel et bien de ça pour taquiner Peng Ga-Hee, pas vrai ?’
« Ahem… ahem… Mademoiselle Peng a toujours assisté seule à ces rassemblements, alors nous avons simplement supposé qu’elle était trop occupée à perfectionner ses arts martiaux et à cultiver son qi… » remarqua le Dragon combattant.
‘Ils sont incroyablement cruels… Sérieusement, qu’est-ce que Peng Ga-Hee leur a fait ?’
Si être trop talentueuse était un crime, alors elle était peut-être coupable… mais le Dragon combattant, l’idiot sans nom et même le Phénix empoisonné semblaient tous vouloir la mettre de côté. Enfin, au fond, ils voulaient surtout attirer Murong Hwa-Yeon dans leur cercle.
Mais au bout du compte, n’était-ce pas la même chose ? On aurait dit qu’ils s’efforçaient de souligner à quel point Peng Ga-Hee était seule. Comme s’ils disaient : « Pourquoi fréquenter quelqu’un qui n’a aucun sens social et pas d’amis ? » Non, ce n’était pas « comme s’ils disaient » : c’était exactement ce qu’ils disaient.
En gros, ils disaient : « Ne passe pas de temps avec Peng Ga-Hee. Viens plutôt avec nous. »
« A-Attendez… »
Comme prévu, le visage anxieux de Peng Ga-Hee attira aussitôt mon attention. Ce n’était pas dans ses habitudes. Elle avait l’air sincèrement gênée… humiliée, même.
‘Ouais… On dirait qu’elle a enfin compris ce qui se passe.’
Elle avait sans doute pensé qu’en amenant la prestigieuse Murong Hwa-Yeon, elle remettrait enfin les autres Dragons et Phénix à leur place. Elle n’aurait jamais imaginé que la situation tournerait ainsi. La plupart des gens auraient eu trop honte d’entraîner une amie dans une situation pareille, mais elle n’avait même jamais compris qu’elle était depuis toujours la cible de l’hostilité dissimulée de tous.
Elle n’avait même pas remarqué qu’on la tenait à l’écart. Avait-elle vraiment cru que le seul problème, c’était de n’avoir jamais amené d’invités ?
Maintenant qu’elle avait enfin rassemblé les pièces du puzzle, Peng Ga-Hee semblait au bord des larmes, terrifiée à l’idée de perdre la seule amie proche qu’elle ait jamais eue.
« … »
« M-Murong Hwa— »
« Unni Murong ! » l’interrompit le Phénix empoisonné.
« H-Hwa-Yeon… » marmonna Peng Ga-Hee.
« Dame Murong. Hahaha. » Le Dragon combattant rit.