Chapitre 1 643
« T-Tu es réveillé… Mère », salua Squirmy.
« Oui. Tu travailles dur depuis tôt ce matin. Tu as déjà mangé ? » demandai-je.
« Pas encore », répondit-il.
« Quoi ? Cet abruti n’a même pas donné à manger au gamin ? »
Je lançai un regard au Commandant Jin, mais il me dévisagea comme s’il me demandait quel était le problème. Voyant cela, les sœurs Shim s’empressèrent de prendre la parole.
« L-Le repas est déjà prêt… Pourrions-nous le servir maintenant ? »
« Oui, ce serait mieux », répondis-je.
« Et pour le seigneur Jin… » demandèrent-elles.
« Il prendra le repas avec nous », leur dis-je.
« Ah, d’accord ! Nous préparons tout tout de suite ! »
À en juger par son expression, il n’avait pas l’air particulièrement enthousiaste à l’idée de se joindre à nous, mais les familles étaient censées manger ensemble. Bien sûr, les circonstances ne le permettaient pas toujours, mais prendre au moins un repas par jour ensemble me semblait être la moindre des choses, surtout avec Squirmy qui s’entraînait aussi dur.
Il était tout naturel de lui donner de quoi reprendre des forces. Comme prévu, son visage s’illumina aussitôt à cette idée.
« On dirait qu’il est content. C’est bien mon fils. »
Je tendis la main et repoussai derrière son oreille ses cheveux trempés de sueur. Il avait un sourire jusqu’aux oreilles. Pourquoi était-il encore plus mignon que d’habitude ?
« Ah, et puis zut. Je suis de bonne humeur. »
Je me penchai et déposai un rapide baiser sur son front. Son visage rougit aussitôt et il fit même un petit pas en arrière, l’air embarrassé. Était-il déjà à l’âge où les garçons se croyaient trop grands pour recevoir des baisers de leur mère ?
Il avait l’air bien plus décontenancé que je ne l’aurais cru.
Maintenant que j’y pensais, il se demandait peut-être pourquoi sa mère avait brusquement changé. À part quand il était tout petit, Murong Hwa-Yeon ne lui avait jamais témoigné autant d’affection. Recevoir un baiser sans prévenir devait moins lui sembler une récompense qu’une chose incompréhensible, car cela signifiait que l’attitude de sa mère avait réellement changé, et si soudainement.
Cela dit, Murong Hwa-Yeon avait toujours été si imprévisible et instable que Squirmy pouvait peut-être simplement mettre ça sur le compte d’une de ses lubies. Malgré tout, comme n’importe quel enfant de son âge, il ne semblait pas s’attarder là-dessus. Au contraire, il avait l’air vraiment heureux.
Gênée, je repris rapidement l’expression posée habituelle de Murong Hwa-Yeon et déclarai : « Tu as bien travaillé. »
« O-Oui… oui… oui… C-C’est vrai », répondit Squirmy.
« Le cerveau du gamin vient de planter. »
« Dis-moi, qu’as-tu appris aujourd’hui ? » demandai-je.
« J’ai appris une méthode de cultivation de l’énergie interne et les bases de l’escrime. Pour la méthode de cultivation de l’énergie interne, grâce aux conseils du seigneur Jin, j’ai pu la maîtriser en un shichen[1], mais… »
« Je vois. On t’a donc déjà enseigné une méthode de cultivation. Ça ne t’a pas fait mal ? » demandai-je.
« Pas du tout. Et… j’ai aussi fait… de beaux progrès. Mère ! P-Puis-je… vous montrer quelque chose ? » demanda-t-il avec enthousiasme.
« B-Bien sûr », répondis-je.
Squirmy recula de quelques pas, puis partit en courant récupérer l’épée en bois dont il s’était servi plus tôt. Je n’avais aucune idée de ce qu’il comptait faire… mais, quand je vis la suite, j’en restai bouche bée.
Un faible filet d’énergie interne s’éleva de l’épée en bois. Quelques instants plus tard, cette aura brumeuse devint si distincte qu’elle fut visible à l’œil nu et enveloppa entièrement la lame. Je me frottai les yeux et regardai de nouveau. On aurait vraiment dit que Squirmy produisait du Qi de l’épée.
« I-Impossible… Qu’est-ce que je suis en train de voir ? »
Bien sûr, il n’était pas difficile de comprendre pourquoi. L’énergie interne circulait constamment dans chacun des méridiens de Squirmy, si bien qu’un seul cycle de circulation du qi suffisait à accumuler une quantité colossale d’énergie interne dans son dantian.
Ce que je voulais dire, c’était qu’il prenait des élixirs spirituels depuis son enfance. De plus, le Vrai Qi qui s’était accumulé en lui était si pur qu’on pouvait pratiquement le considérer comme de l’énergie interne cristallisée, sans la moindre impureté.
« M-Mais on ne peut pas expliquer ça en disant simplement qu’il a une quantité absurde d’énergie interne. »
Sans une connaissance approfondie du contrôle de l’énergie interne… ou plutôt, sans une maîtrise poussée de son application… il aurait été impossible de produire du Qi de l’épée. Le talent naturel de Squirmy devait aussi y être pour quelque chose.
Avant même de m’en rendre compte, j’avais perdu tout mon sang-froid et laissé échapper une réaction théâtrale digne des Plaines centrales.
« Le Qi de l’épée qui blesse à distance ! »
Même les sœurs Shim, qui apportaient le repas, se figèrent de stupeur avant de réagir à leur tour avec tout le théâtralisme des Plaines centrales.
« Grands cieux, Jeune maître ! »
« M-Mon Dieu ! D-Du Qi de l’épée ?! »
« F-Félicitations, Jeune maître ! M-Mon Dieu ! »
« U-Un génie… Un génie ! Le Qi de l’épée qui blesse à distance, à seulement huit ans ?! C-C’est un événement à célébrer ! Une occasion de réjouissance pour toute la maisonnée ! C-C’est… »
« J-Je n’arrive pas à y croire… Notre jeune maître… »
« Un talent béni des cieux qui ne paraît qu’une fois tous les dix millions d’années ! Ma dame… félicitations ! »
« À un si jeune âge, il a déjà atteint le royaume de premier ordre — non, peut-être même le Royaume du Faîte ! Comment ne pas être stupéfait ? »
« O-Oui… b-bien joué. Je suis si fière de toi, Cheon », dis-je.
« C-C’est un véritable génie… »
Je m’y attendais, mais…
« C’est vraiment un génie. Waouh… Un vrai génie. C-Comment est-ce possible ? »
C’était complètement absurde. Il ne progressait pas encore plus vite que les Dieux extérieurs ? Ça ne pouvait pas être vrai. Impossible qu’un enfant ordinaire surpasse ceux qui étaient nés Transcendants. Et le plus incroyable, c’était qu’il avait encore une marge de progression.
Le trait héréditaire de Squirmy ne s’était pas encore pleinement éveillé, et pourtant, il avait déjà atteint ce niveau. Une fois éveillé, et quand tout le Vrai Qi de ses méridiens se serait entièrement rassemblé dans son dantian, je n’osais même pas imaginer jusqu’où il pourrait progresser.
Je le regardai de nouveau, stupéfaite, et vis Squirmy me rendre mon regard avec un sourire immensément fier. Il avait l’air d’attendre quelque chose. En fait, son regard était si plein d’attente que je me sentis presque gênée. Un bref silence s’installa entre nous. Puis, au bout d’un moment, je compris enfin ce qu’il voulait.
« I-Il… veut un autre baiser ? »
Espérait-il recevoir un autre baiser pour le féliciter ? S’était-il précipité chercher l’épée en bois pour me montrer son Qi de l’épée uniquement parce qu’il voulait encore un baiser ? J’avais du mal à le croire, mais… on aurait vraiment dit qu’il avait fait son petit numéro juste pour en obtenir un autre.
Bien sûr, Squirmy était mon chouchou, mais comme je ne lui avais jamais témoigné ouvertement ce genre d’affection, je me sentis soudain mal à l’aise. Le baiser de tout à l’heure était déjà assez impulsif ; en donner un autre m’aurait gênée.
C’est alors que le Commandant Jin remarqua : « C’est inachevé. »
« ??? »
« Non, ce serait généreux d’appeler ça du Qi de l’épée. Il s’est contenté d’injecter de l’énergie interne dans l’épée. Il n’a pas la moindre compréhension de l’épée. Ses réserves innées d’énergie interne sont exceptionnelles, alors il a réussi à produire de force quelque chose d’assez convaincant, mais… ce n’est qu’une imitation tape-à-l’œil », expliqua-t-il.
« … »
« À proprement parler, ça ne mérite pas le nom de Qi de l’épée. Pour décrire ça correctement, oui, une simple masse d’énergie interne serait le terme le plus juste. Son talent, lui, est bien réel, je le reconnais… mais fanfaronner en croyant qu’il s’agit de véritable Qi de l’épée… Murong Jin-Cheon, tu devrais avoir honte », réprimanda-t-il Squirmy.
« Il est toujours obligé de sortir des trucs pareils ? »
« … »
« … »
« Voilà, tu viens de le décevoir. »
Je devais immédiatement réconforter Squirmy.
« Malgré tout, tu as bien travaillé. Même si tu n’as pas encore atteint le Qi de l’épée qui blesse à distance, ce que tu as accompli est déjà remarquable pour quelqu’un de ton âge. Ne te laisse pas décourager.
« Continue de t’entraîner avec assiduité. M-Maintenant, à part cultiver ton énergie interne, as-tu appris autre chose ? » demandai-je.
« Il n’a pratiquement aucune base. Je lui ai dit d’oublier tout ce qu’il avait appris à l’académie. Je vais devoir tout lui enseigner depuis le début », intervint le Commandant Jin.
« Je ne te le demandais pas, putain. »
« Plus important, Hwa-Yeon… tu te sens bien ? » demanda-t-il.
« Oui, merci de vous en soucier… » répondis-je.
« Si quelque chose te semble anormal, dis-le-moi tout de suite », dit-il.
« … »
« Bien. Mangeons. »
Le repas commença dans une atmosphère gênante. Squirmy, qui s’était manifestement attendu à recevoir un second baiser pour le féliciter, laissait silencieusement transparaître sa déception de l’autre côté de la table. On avait servi des raviolis, de la bouillie de millet et quelques accompagnements. Le repas était assez simple, mais sa qualité dépassait nettement celle de tout ce qu’on avait mangé au domaine Yeon.
Je m’étais imaginé un petit-déjeuner familial chaleureux, mais toute la table semblait plongée dans une étrange torpeur.
C’est alors que Squirmy demanda : « S-Seigneur Jin… y a-t-il des aliments que vous aimez ou détestez particulièrement ? »
« Squirmy… dis-moi que tu ne prépares pas un autre assassinat à l’arachide. »
C’était une question franchement suspecte.
« Je ne vois pas pourquoi tu voudrais le savoir », répondit le Commandant Jin.
« J-Je voulais simplement… connaître vos goûts. Ça ne voulait rien dire d’autre… » marmonna Squirmy.
« Je n’ai pas de dégoût particulier pour les aliments ou les ingrédients. Si je devais citer une chose, je dirais que je n’aime pas beaucoup les aliments crus », répondit le Commandant Jin.
« Évidemment, cet abruti ne toucherait jamais aux sashimis. Je ne l’ai jamais vu en manger une seule bouchée. »
Certes, le continent n’avait pas vraiment de tradition de consommation de poisson ou de viande crus, mais les régions du Sud, qui bordaient les mers de Celia, avaient développé toutes sortes de plats à base de fruits de mer frais.
Même lorsqu’il était en République, ce vieux borné ne cherchait que des plats de son pays ; sa réponse ne me surprit donc pas le moins du monde.
J’ignorais si Squirmy préparait secrètement le déploiement de son Art divin de l’arachide contre le Commandant Jin, mais, heureusement, ils ne restèrent pas complètement silencieux. Ils échangèrent encore quelques bribes de conversation, même si…
« Ne fais pas de bruit en mangeant », le réprimanda le Commandant Jin.
« … »
« Je t’ai dit de ne pas poser tes baguettes si fort », ajouta-t-il.
« … »
« Essaie de ne pas mâcher si bruyamment et tiens-toi droit. Ne baisse pas la tête », ajouta-t-il.
« Oui, monsieur », répondit Squirmy.
« Bon sang. Ne garde pas la bouche ouverte en mâchant et, quand tu te sers, ne mets qu’un seul type d’aliment dans ton assiette à la fois », le rabroua le Commandant Jin.
« D-D’accord… je ferai comme ça. »
C’était moins une conversation qu’un flot continu de reproches. Ce n’était pas comme si personne n’avait jamais appris à Squirmy les bonnes manières à table. Le problème, c’était que les exigences du Commandant Jin étaient absurdement élevées.
En réalité, j’entendais à peine Squirmy mâcher, mais l’ouïe du Commandant Jin était tout simplement trop fine, et même ce bruit semblait l’agacer. Je me demandai franchement comment il avait bien pu réussir à s’asseoir en face de moi pour partager un repas.
« Adieu, petit-déjeuner paisible. Bon sang, il mène la vie dure à ce pauvre gamin. »
Je commençais à craindre que Squirmy ne s’étrangle. Je doutais même qu’il goûte son repas. C’était lui qui se faisait reprendre, et pourtant, c’était moi qui avais l’impression de devoir surveiller le moindre de mes gestes. J’avais espéré que le petit-déjeuner serait un moment agréable, qui l’encouragerait et le motiverait, mais je voyais son enthousiasme décliner peu à peu. Et cela continua même après la fin du repas.
« Après une heure de repos, nous reprendrons l’entraînement », annonça le Commandant Jin.
« D’accord, monsieur », répondit Squirmy.
« Ensuite, tu répondras aux questions que je t’ai posées ce matin et tu m’expliqueras tes réflexions. Puis nous reprendrons le combat. Mais retiens bien ceci : tu ne manieras pas de véritable épée avant d’avoir parfaitement maîtrisé la première forme », dit le Commandant Jin.
« J’ai compris », répondit Squirmy.
« Tu peux disposer », dit le Commandant Jin.
« … »
« Jin-Cheon, viens ici un instant. »
Je ne supportais plus de regarder la scène et l’appelai discrètement. Il s’approcha de moi en traînant les pieds, hésitant. Je remis ses vêtements en place et les lissai doucement.
« N’oublie jamais que ta mère t’encourage. »
C’était tout ce que je lui dis. Le Commandant Jin ne semblait pas apprécier que je traite Squirmy avec autant de douceur, mais…
« Comme si j’avais le choix. »
Je regardais Squirmy s’éloigner vers le terrain d’entraînement, son épée en bois à la main, quand je sentis soudain quelque chose remuer dans mon esprit. Non… « étrange » n’était pas le bon mot. C’était plutôt familier. Chaleureux. Pour être plus précise, c’était la sensation d’être complète, et pourtant, ironiquement, je ne parvenais pas à maîtriser mon expression.
Le Commandant Jin le remarqua aussitôt et demanda : « Qu’est-ce… qu’il y a ? »
« … »
Je n’eus d’autre choix que de marmonner : « Hyunsung est arrivé dans la Douzième Dimension. »
« … »
« Il est trop loin pour que je puisse m’occuper de lui tout de suite », lui dis-je.
1. Deux heures ☜