Chapitre 1 641
« Tais-toi, Kiyoung. »
Une douleur écrasante jaillit de mon dantian tandis qu’un déluge de qi interne incontrôlable me submergeait.
« P-Pourquoi tu ne m’as pas dit que ça ferait mal ?! Pourquoi… pourquoi tu ne m’as rien dit ?! » protestai-je.
« Arrête de geindre et ferme-la, Kiyoung. »
« Aaaaaaaah ! C-Comment tu veux que je la ferme ?! C’est… aaah ! Tu essaies de me tuer, pas vrai ?! Tu vas me tuer et prétendre que c’était un accident ! » hurlai-je.
« Reprends-toi. Tu pourrais vraiment mourir. Je ne plaisante pas. »
« Urgh… ugh… »
« Régule ta respiration et concentre-toi sur le qi. »
« Hoo… hoo… hup… hoo… »
« Bon sang. Comme je le pensais. Ce corps n’était pas fait pour cultiver le qi interne. La purification de la moelle est-elle la seule solution ? »
« Hoo… haa… hng… hoo… haa… »
Murong Hwa-Yeon n’ayant jamais pratiqué les arts martiaux, je savais que son corps avait forcément un problème, mais la situation était bien pire que je ne l’avais imaginé.
Pourtant, c’était toujours un corps habité par l’âme d’un Transcendant. Je ne comprenais pas comment une telle chose était possible.
Les voies où circulait le qi[1] étaient obstruées. Elles étaient si hermétiquement bloquées que même mon qi interne ne pouvait les traverser. Le fait que le Commandant Jin les perce de force avec son propre qi m’en disait long.
Il ouvrait de force mes méridiens secondaires, comme s’il débouchait un caillot de sang. Pendant un moment, je ne l’entendis même plus. Il avait forcément compris que cette opération exigeait toute sa concentration.
Ce n’était évidemment pas une tâche facile. Il m’ouvrait de force chaque méridien secondaire, un par un.
Dans le murim, on parlait souvent des Méridiens sectionnés des neuf yin, du Corps défiant les cieux ou de toutes sortes d’os extraordinaires et de constitutions particulières. Mais l’état de Murong Hwa-Yeon tenait d’une constitution complètement différente, sans précédent.
On aurait dit qu’il reconstruisait mon corps de fond en comble. À vrai dire, personne n’aurait même songé à tenter une chose pareille sans avoir atteint le niveau du Commandant Jin.
« C-C’est vraiment un génie. »
Était-ce le résultat de ses huit années de retraite consacrées à étudier les arts martiaux ? Quelques combattants avaient sans doute atteint le Royaume mystérieux comme lui, mais je doutais qu’ils soient nombreux à aborder les arts martiaux comme une discipline académique, à les étudier et les disséquer avec une telle obsession.
Il suffisait de le voir créer des techniques martiales avec autant de désinvolture que s’il les sortait d’une chaîne de montage pour comprendre son niveau.
Peu importaient les rencontres fortuites dont on avait bénéficié : ceux qui se contentaient d’apprendre et d’hériter des arts martiaux transmis par leurs prédécesseurs ne pouvaient jamais devenir de véritables grands maîtres. Ce don était réservé à ceux qu’animait la curiosité de démonter, d’analyser et de reconstruire les arts martiaux à partir de rien.
« Sans lui, je ne cultiverais jamais le moindre qi interne. »
Des points Yongquan, sous la plante de mes pieds, jusqu’aux points Laogong, au creux de mes paumes, il relia de force tous les points d’acupuncture de mon corps en les ouvrant un à un.
Boum ! Boum !
De petites explosions résonnèrent en moi, chacune me secouant violemment. En plus de les ouvrir, il les élargissait aussi.
« C’est de la manipulation de mana avancée, à un tout autre niveau. »
Sa précision était stupéfiante. Sa méticulosité, si obsessionnelle qu’elle frôlait la folie, révélait enfin toute sa valeur. Il ne négligeait aucun point. Son qi tourbillonnait en moi et ouvrait avec une minutie extrême jusqu’aux voies les plus infimes.
« Ne bouge pas. »
Peu à peu, j’eus l’impression qu’une carapace se détachait de moi. C’était comme si un vent s’était soudain mis à souffler de l’intérieur. Une chaleur insupportable me consumait aussi. « La Renaissance… était vraiment si facile ? »
Non, c’était forcément difficile. Je me dis que le Commandant Jin lui-même ne s’était pas attendu à ça. Il avait annoncé une purification de la moelle et avait techniquement atteint son objectif, mais, à voir la vitesse incroyable à laquelle le qi interne s’accumulait dans mon dantian, il était évident que ce n’était pas une Renaissance ordinaire.
Incapable de contenir ma curiosité, je baissai les yeux vers Murong Hwa-Yeon à travers ma longue-vue. Comme je m’y attendais, elle brillait. Les quelques couches de vêtements qu’elle portait se désintégrèrent en cendres et se dispersèrent en un instant.
J’imaginai ses os se tordre pour prendre de nouvelles formes, tandis que des années d’impuretés s’échappaient de son corps. Mais, à la place, on aurait dit que la peau lumineuse d’un serpent se détachait de son corps de chair, dissimulé dessous.
« Qu’est-ce qui se passe ? Il y a un problème ? »
À voir la sueur couler sur le visage du Commandant Jin, il faisait manifestement un effort considérable. Même pendant la Renaissance, il continuait de déverser son qi interne en moi. Quel effort cela lui demandait-il ?
« Bon sang. »
« Quoi ? »
« Ton corps absorbe mon qi inné. Je ne m’attendais pas à ça… C’est absurde. »
« Hé, je pourrai te rembourser plus tard. Avec les intérêts. »
« Pour l’instant, ton dantian accumule du qi interne. Commence à le faire circuler. Suis mes instructions. La méthode diffère un peu de celle que je comptais t’enseigner, mais ta constitution ayant changé, je pense qu’il vaudrait mieux en créer une entièrement nouvelle, adaptée à ton corps.
« C’est un peu compliqué, mais quelqu’un comme toi devrait la retenir après l’avoir entendue une seule fois. »
« D’accord. »
« À proprement parler, ton corps n’est pas capable de cultiver le qi interne. »
« Hein ? Mais il s’accumule en ce moment. »
« Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a qu’une solution : convertir le pouvoir sacré que tu possèdes en qi interne. À proprement parler, le qi qui s’accumule dans ton dantian en ce moment est le mien, pas le tien. Que le qi de quelqu’un d’autre puisse se mêler au tien aussi naturellement est déjà assez inhabituel… mais je soupçonne que c’est parce que mon propre qi contient une part de pouvoir sacré. »
« Oh… je vois. »
« Le plus important, c’est le point Baihui. Chaque fois que tu pratiqueras cette méthode de cultivation, tu devras ouvrir et refermer à plusieurs reprises ton Dantian supérieur. Ne l’oublie jamais.
« Ce ne serait pas mieux de laisser le Dantian supérieur ouvert en permanence ? »
« Je savais que tu sortirais une idée aussi absurde. Tu te souviens de ce qui m’est arrivé ? J’ai failli subir une déviation du qi. Ni le corps de Murong Hwa-Yeon ni celui de Jin Cheong-Yeong n’est assez robuste pour accueillir le pouvoir sacré sans en subir les conséquences.
« Ils sont fondamentalement différents de ton corps d’origine. Le transfert de l’âme les a élevés dans une certaine mesure, mais un corps mortel reste un corps mortel. Il n’est tout simplement pas capable d’abriter le pouvoir sacré. »
« O-Oh… »
« Ouvrir et refermer le Dantian supérieur, c’est le cœur même de cette méthode de cultivation qui accueille le Ciel. Non, méthode de cultivation n’est pas tout à fait le bon terme. C’est plutôt un art immortel. »
« Ce nom est nul. »
« Accueillir le Ciel lui-même… Je trouve que ça lui convient parfaitement. »
« Allez… quoi qu’on en dise, ça ne sonne pas comme le nom d’un art martial suprême. On dirait plutôt le titre d’un de ces faux manuels d’arts martiaux qu’un escroc louche essaierait de te refourguer dans la rue. »
« Ça suffit pour les explications. Tu apprendras le reste par l’expérience. »
Je sentais le qi circuler de plus en plus vite. Le courant tumultueux qu’il formait devint une vague déferlante. D’instinct, je compris qu’il prenait de l’élan pour franchir le point Baihui. En un instant, le qi interne et le vrai qi concentrés autour du point Simyang s’élancèrent vers le haut.
La vitesse et la force du phénomène me rappelèrent Hyunsung et me crispèrent.
Bam ! Bam !
Le qi interne qui fonçait vers ma tête finit par heurter le point Baihui. Je ne connaissais rien aux arts martiaux ni aux méthodes de cultivation, mais même moi, je voyais bien que ce n’était pas une manière normale de procéder.
À vrai dire, cela n’était possible que parce que l’âme d’un Transcendant résidait en moi. Je sentais la douleur, mais, étrangement, je n’étais pas blessé. Une quantité de qi interne suffisante pour transformer sur-le-champ une personne ordinaire en idiot écervelé s’engouffrait dans mon point Baihui. Pourtant, je restais intact, je ne savais comment.
La logique ne pouvait pas expliquer ça.
BOUM !
À cet instant, une explosion retentit dans ma tête et, enfin, je sentis le qi du Commandant Jin franchir le point Baihui.
« Ah ! »
Je savais que je ne devais pas laisser échapper un son, mais la sensation étrange de mon esprit qui s’ouvrait me fit pousser un hoquet malgré moi. Je dus soudain faire face à un torrent de pouvoir sacré, et je ressentis aussi une indéniable impression de libération.
J’eus l’impression que quelque chose qui entravait le lien entre moi et les cieux avait enfin disparu.
Puis, je ressentis quelque chose d’étrange. Ce n’était pas une faible trace de pouvoir sacré, persistante comme l’écho d’une âme. C’était le véritable pouvoir sacré que possédait autrefois le Transcendant Lee Kiyoung. Ma vision sembla soudain s’élargir, mais alors… des émotions qui n’avaient rien à faire là s’abattirent sur moi.
« H-Hein ? »
De la tristesse, de l’inquiétude, du désespoir, de la stupeur et… les traces à peine perceptibles d’une trahison.
« H-Hein ? »
Je me laissai emporter, impuissant, par cette vague d’émotions soudaine qui surgissait de nulle part, mais je compris bientôt qu’elles n’étaient pas les miennes.
« Hyunsung ? »
« … »
« C’est… c’est vraiment Hyunsung ? »
Ouvrir mon Dantian supérieur m’avait-il rapproché de l’autre moitié de mon âme ? Ou n’était-ce qu’une coïncidence étrange ? J’essayai aussitôt de me relever, mais mon corps refusa de bouger.
« H-Hein ? Q-Qu’est-ce qui se passe ? »
Je ne pouvais même pas parler. À la place… je vis Murong Hwa-Yeon. Elle se tenait là, à me regarder en silence. Son visage était parfaitement inexpressif, d’une froideur à me glacer le sang. Je me sentis un peu coupable de le penser, mais sa présence était vraiment inquiétante.
Et, pire encore, elle tenait un poignard. Il n’était pas difficile de deviner ce qu’elle comptait en faire. Je vis ses doigts se resserrer lentement autour de la poignée.
« Qu’est-ce… qu’est-ce qui se passe ? C’est quoi, ce bordel ? »
Pendant une fraction de seconde, je me demandai si le fantôme de Murong Hwa-Yeon était venu me hanter, mais ce n’était pas ça. Non, il s’agissait probablement des souvenirs de Hyunsung. Plus précisément, ceux de Hyunsung après son passage depuis le continent et sa possession de son corps actuel. D’une manière ou d’une autre, je m’étais synchronisé avec ses souvenirs l’espace d’un instant.
La sensation était étrange. C’était comme si j’avais pénétré dans le corps du réceptacle possédé par Hyunsung. Le problème, c’est qu’il ne pouvait pas bouger. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était cligner des yeux. Il n’avait même pas l’air capable de parler correctement. Était-il empoisonné ? Ses paupières s’affaissaient. Murong Hwa-Yeon, assise sur lui, l’empêchait complètement de bouger.
Finalement, elle s’installa tout à fait sur lui en haletant.
« K… Kiyoung… » murmura Hyunsung.
« Je suis désolé. Je suis vraiment désolé, Hyunsung », dis-je.
« Monsieur… Kiyoung… Je… » Il s’interrompit.
« Hein ? »
« Je suis désolé », dis-je.
« Hein ? »
« J’effacerai ça de tes souvenirs plus tard », ajoutai-je.
« Hein ? »
Clac.
« Je suis désolé. »
Clac.
« Je suis désolé. »
Clac.
« Je suis désolé. »
Clac.
« Je suis désolé. »
Clac.
« Je suis désolé. »
Clac.
« Je suis désolé. »
Clac.
« Je suis désolé. »
« … »
« Je suis désolé. »
Ses yeux se fermèrent lentement.
1. Veela : semble être employé indifféremment pour désigner le qi interne. Je varierai les termes.