Chapitre 1 640
« Ce type est complètement cinglé. C’est quoi, ce raisonnement ? »
Un frisson me parcourut l’échine.
« C’est vraiment un taré. »
Je ne pus m’empêcher de me demander si j’avais vraiment eu raison de confier l’avenir de Murong Hwa-Yeon à cet homme. Avais-je réellement fait le bon choix en le considérant comme le père de Squirmy ?
« À ce rythme, notre Squirmy va lui aussi devenir un psychopathe… »
« Il y a un problème ? » demanda le Commandant Jin.
« Un problème ? Tu ne vois pas le problème ?! »
Son visage n’exprimait pas la moindre hésitation ni la moindre culpabilité. Il avait bien sûr passé des années dans un monde où des gens mouraient chaque jour, et commandé lui-même des armées au cours de guerres de grande ampleur.
Il n’était pas si étonnant qu’il considère la vie humaine comme celle d’une mouche, mais le voir préparer calmement un meurtre me fit me demander s’il était seulement humain.
« N-non, je veux dire… quand même… tu ne trouves pas que ça va un peu trop loin ? » demandai-je.
« Tu es mal placé pour dire ça », répliqua-t-il.
« Eh bien… c’est vrai, mais… quand même… voyons, elle a déjà eu une vie assez misérable comme ça. Elle a perdu ses parents quand elle était petite… puis son petit frère, et maintenant, tu dis qu’on devrait la tuer juste pour invoquer Thronus ? C’est… c’est un peu exagéré, non ? » demandai-je.
« C’est peut-être toi qui as tué son petit frère », dit-il.
« Non, ça n’a rien à voir. Même si son frère était vraiment le réceptacle de Thronus, je n’aurais fait que tuer quelqu’un qui était déjà mort. À proprement parler, je n’aurais pas pu tuer le petit frère d’une innocente. Je n’ai fait que renvoyer Thronus, tout simplement. Ce sont deux choses complètement différentes. Et puis, tu as entendu ce qu’ils ont dit, non ? C’est moi qui leur ai demandé de s’occuper d’elle », lui rappelai-je.
« Ridicule. C’est toi qui dis ça, alors que tu traites la vie humaine comme celle d’une mouche… » commenta-t-il.
« Pardon ? Depuis quand est-ce que je traite la vie humaine comme celle d’une mouche ? Je ne tue pas des gens sans raison. En temps de guerre, d’accord, c’est plus efficace de raisonner en chiffres.
— Si on veut gagner, c’est parfois inévitable. Mais tuer une pauvre femme comme ça, sans prévenir ? C’est complètement différent. Franchement… tu prends les gens pour quoi, au juste ? » rétorquai-je.
«…»
« Je m’en doutais déjà… mais tu n’as absolument aucun sens moral », ajoutai-je.
« Ne me fais pas rire, Lee Kiyoung. Si n’importe qui d’autre me disait ça, ce serait une chose, mais toi… » répondit-il.
« Même Jung Jin-Ho, ce tueur en série psychopathe, ne commettrait pas un meurtre aussi irrationnel », dis-je.
«…»
« Enfin… pour être juste, ce que tu dis n’est pas complètement faux. Si ça pouvait vraiment nous rapprocher de la vérité, l’idée aurait un certain mérite… mais honnêtement… je ne pense pas que ça changerait grand-chose », dis-je.
« Pourquoi ? » demanda-t-il.
« Réfléchis. Si ce que tu proposes fonctionnait vraiment, tu crois que j’aurais laissé cette femme en vie ? S’il y avait ne serait-ce qu’une chance que Thronus la possède de nouveau ? » demandai-je.
« Il me semble que tu me faisais la leçon il y a quelques instants, en disant que je n’avais aucun sens moral », rappela-t-il.
« Ce n’est pas pareil », lui dis-je.
« En quoi ? »
« Bien sûr que si ! Sans même parler du fait que je ne l’ai pas tuée, ce qui rend toute cette hypothèse inutile, si je l’avais éliminée, ç’aurait été pour Squirmy. Une décision inévitable, motivée par l’amour maternel.
— Toi, tu proposes de la tuer juste pour résoudre une énigme. Évidemment, ce n’est pas du tout la même chose », expliquai-je.
« Je ne vois pas quel genre de sophisme insensé c’est… » marmonna-t-il.
« C’est exactement pour ça que les gens te traitent de psychopathe sans cœur », lui dis-je.
« C’est bien la dernière accusation que j’aurais voulu entendre de ta bouche. Mais… si ce que tu dis est vrai… » Il marqua une pause, puis ajouta : « Alors, certaines conditions précises doivent être réunies pour qu’une personne puisse être possédée. »
Voilà qu’il reprenait cet air exaspérant, comme s’il disait : « J’avais donc raison à ton sujet. » J’eus l’impression qu’il ne voulait tout simplement pas devenir le psychopathe sans cœur que je venais de décrire et qu’il prétendait maintenant avoir toujours avancé tout ce qu’il avait dit dans le cadre d’un grand plan.
Bien sûr, il était possible qu’il ne fasse que me mettre à l’épreuve. Tandis qu’il regagnait nos quartiers à grands pas, il semblait nettement plus satisfait que ne l’était d’ordinaire quelqu’un comme le Commandant Jin.
« Être insupportable, c’est son plus grand talent. »
Le coin de sa bouche se releva même légèrement. Pendant ce temps…
« La Famille Jin de Shenyang est vraiment immense. »
J’avais déjà vu les lieux une fois, mais l’immensité du domaine s’offrit de nouveau à mes yeux. J’avais entendu dire qu’il pouvait remplacer la Famille Murong parmi les Cinq Grandes Familles, et après l’avoir vu de mes propres yeux, je ne pouvais qu’être d’accord.
La richesse et la puissance y étaient étalées sans la moindre retenue. Même les membres des familles secondaires semblaient plus capables que ceux de la Famille Murong, sans parler des gens que le Commandant Jin avait entraînés lui-même.
Le problème, c’était qu’il restait des imbéciles qui manquaient de respect à la matriarche de la Famille Jin de Shenyang. Inutile même de parler de ses parents, qui auraient dû être considérés comme assignés à résidence ; ses frères, eux, étaient une autre histoire.
Il semblait qu’il n’avait pas complètement renoncé à toute affection familiale, du moins. Il avait fait preuve d’une certaine clémence envers ses jeunes frères.
« Regardez-les, en train de nous fusiller du regard depuis là-bas. »
J’adressai un léger sourire narquois aux deux frères qui se tenaient parmi les personnes venues nous présenter leurs vœux, à quelque distance de nous.
« H-Hein ? »
À ma grande surprise, tous deux rougirent brusquement. Puis, avant même que je m’en rende compte, ils s’enfuirent ensemble à toute vitesse.
« Waouh… Murong Hwa-Yeon tient vraiment toute la Famille Jin dans le creux de sa main. E-enfin, il y a une raison pour laquelle Jin Cheong-Yeong est tombé éperdument amoureux d’elle. »
Le plus absurde, c’était qu’ils semblaient toujours détester Murong Hwa-Yeon autant qu’avant. Pourtant, ils étaient apparemment incapables de lutter contre des instincts profondément ancrés dans leur sang.
J’en vins presque à me dire que si le Commandant Jin venait à mourir brusquement un jour, je pourrais tenir toute la Famille Jin de Shenyang dans le creux de ma main sans grand effort.
« Dans ce monde, on a l’habitude d’épouser la veuve de son frère défunt ? C’est probablement le cas. »
Tout en me distrayant avec ces pensées inutiles, j’entrai dans la chambre nuptiale.
« On boit un verre, c’est ça ? » demandai-je.
L’étape suivante du rituel consistait à entrechoquer les coupes de vin préparées. Ce n’était pas la première fois que je partageais un verre avec le Commandant Jin ; je pris donc naturellement une gorgée avant de reprendre notre conversation.
«…»
« Mmm, bon vin », commentai-je.
« Plus important… à propos de ce dont nous parlions tout à l’heure », dit le Commandant Jin.
« Ah, tu veux dire les conditions de la possession ? Eh bien… il doit forcément y en avoir. J’imagine que tu t’en doutais déjà, Commandant Jin. C’est tout simplement ce qui paraît le plus logique », dis-je.
«…»
« Monsieur Bel a dit que seules huit personnes pouvaient rester ici à la fois, et la Douzième Dimension est déjà un monde extrêmement fermé. Ils ne peuvent pas aller et venir à leur guise. Sans même parler de la qualité des réceptacles, je ne pense pas qu’ils puissent posséder des gens quand bon leur semble. Il est plus logique de supposer qu’il y a un délai fixe », lui dis-je.
« Un délai ? » demanda-t-il.
« Oui. Peut-être tous les trois mois ou tous les cinq mois. Il doit y avoir une sorte de temps de recharge. Sinon, je n’aurais jamais pu m’en sortir. Réfléchis : avec toi et moi ici, ça en fait six.
— Je dirais même huit. Si chacun de ceux que j’ai tués pouvait immédiatement sauter dans un autre corps, qu’est-ce que j’étais censé faire ? Les pourchasser indéfiniment tout seul ? » demandai-je.
«…»
« Peut-être que ce serait différent quand l’Agence d’escorte Cheongrok serait devenue beaucoup plus importante, mais pour l’instant, c’est impossible. S’ils pouvaient vraiment revenir sans temps de recharge, franchement, on ne pourrait pas les arrêter. Le premier, d’accord, j’aurais pu le prendre par surprise et le tuer. La deuxième fois, j’aurais pu mettre ça sur le compte d’une erreur.
— La troisième fois, j’aurais sans doute encore pu m’en occuper sans trop de difficulté, mais après ? Tu crois vraiment que ce serait toujours aussi facile ? » demandai-je.
«…»
« Eux aussi feront tout pour ne pas mourir. Hyunsung ? Je pourrais le berner dix fois sur dix. Les autres ? Je ne pense pas que ce serait aussi simple », lui dis-je.
« C’est un argument valable », commenta-t-il.
« Et si l’un d’eux possédait quelqu’un d’une secte orthodoxe, se débarrasser de lui deviendrait encore plus pénible. Tu me resservirais ? » demandai-je.
«…»
« À moins qu’on en ait tué tellement que les réserves de réceptacles divins du continent soient épuisées. Mais quoi qu’il en soit, tuer Thronus-noona maintenant ne servirait pas à grand-chose. Bien sûr, si tu tiens absolument à le faire, ce n’est pas comme si je pouvais t’en empêcher… » dis-je.
«…»
« Cela dit… qu’est-ce que tu veux vraiment, Commandant ? » demandai-je.
« Suis-je tenu de me justifier devant toi ? » rétorqua-t-il.
« Non, je me demande simplement pourquoi tu n’as pas tué Murong Hwa-Yeon. Même si je meurs, tu pourrais probablement tout gérer ici tout seul. Bien sûr, une fois de retour sur le continent, tu signerais sans doute ton arrêt de mort, mais ça ne t’empêcherait probablement pas de dormir.
— Alors, je me demande pourquoi tu acceptes de collaborer avec moi. Si tout ça n’était qu’un jeu pour toi… je comprendrais. Mais je n’arrive pas à croire que tu prendrais un tel risque juste pour un petit frisson », expliquai-je.
« J’ai dit que je coopérerais, alors je coopère. Ce n’est pas comme si je n’avais aucune réserve. Surtout, je n’ai pas encore décidé comment je devais agir. N’est-ce pas toi qui m’as dit avoir effacé tes souvenirs pour m’empêcher de prendre cette décision ? » demanda-t-il.
«…»
« Assez. Nous n’en dirons pas plus, Lee Kiyoung », dit-il.
«…»
« Enlève ta chemise et tourne-toi », ordonna-t-il.
« ??? »
« Quoi ? »
«…»
« Ce salaud… entre ça et ce qu’il a dit tout à l’heure à propos de Thronus-noona, il a vraiment un sérieux problème de communication. »
«…»
« Je… je me fais des idées, pas vrai ? »
C’était probablement parce qu’il avait promis de m’enseigner les arts martiaux. On aurait dit qu’il voulait me montrer de première main comment faire circuler l’énergie interne, mais difficile de ne pas s’interroger sur les intentions d’un type qui vous ordonnait soudain de vous déshabiller dans la chambre nuptiale, le soir de vos noces, surtout après avoir bu ensemble.
À présent, il était établi que le sang de la Famille Jin avait une faiblesse écrasante pour Murong Hwa-Yeon. Ses deux jeunes frères l’avaient prouvé. Peut-être qu’un peu des instincts de Jin Cheong-Yeong subsistait encore en lui, et je ne pus m’empêcher de penser que s’il avait accepté de m’aider, c’était peut-être parce qu’il ne parvenait pas à réprimer son désir pour Murong Hwa-Yeon.
À bien y réfléchir, le mariage s’était déroulé un peu trop facilement. Même s’il désirait quelque chose de toutes ses forces, je ne voyais pas quelqu’un d’aussi caractériel accepter de m’épouser avec autant de calme. En repensant à la douceur inattendue dont il avait fait preuve envers la véritable Murong Hwa-Yeon, je ne pus m’empêcher de me demander ce qu’il voulait vraiment.
« Ne me dis pas que… ce salaud… toute cette histoire pour savoir qui était la vraie… n’était qu’un prétexte, parce qu’en réalité, il veut passer le reste de sa vie avec Murong Hwa-Yeon et élever Squirmy avec elle…
« Peut-être qu’il est gêné, lui aussi. Peut-être que c’est pour ça qu’il n’arrête pas de dire des choses qu’on peut mal interpréter. Peut-être qu’il est juste trop timide pour me demander franchement de coucher avec lui… »
« Si nous avions… un deuxième enfant… Squirmy ne se sentirait probablement plus aussi seul — non, attends. Mais on ne peut pas faire du deuxième le Démon céleste, lui aussi. Oui… c-ce serait vraiment aller trop loin. Haa… je me demande combien de temps ça va durer… Si on reste vraiment ici une centaine d’années, alors avoir un deuxième…
« Qu’est-ce que tu fabriques, Lee Kiyoung ? » demanda le Commandant Jin.
« I-il n’y a… aucune mauvaise intention derrière tout ça, pas vrai ? Je-je suis juste surpris », avouai-je.
« Espèce de cinglé », commenta-t-il.
«…»
« Arrête de parler, assieds-toi et prends la position du lotus », ordonna-t-il.
« D-d’accord ! »
« Bon sang ! J’ai dit d’enlever ta chemise, pas tous tes vêtements ! Pour l’amour du ciel ! » cria-t-il.
« H-hé, c’est comme ça que cette tenue fonctionne ! Et puis, je n’ai enlevé qu’une seule couche ! Pourquoi tu en fais tout un plat ? Tu sais bien que c’est encore plus bizarre quand tu fais ton gêné ! » protestai-je.
Je me relevai d’instinct, mais il me força aussitôt à me rasseoir et posa une main sur mon dos.
« Concentre-toi et abandonne-toi. »
L’Énergie interne du Commandant Jin se déversa en moi.
« L’Énergie interne ! Les arts martiaux ! Me voilà ! »
«…»
«…»
« Aaaaaah ! J-j’ai mal ! J’ai mal ! Arrête ! Arrêêête ! » hurlai-je.
« Tais-toi, Lee Kiyoung. »
Une douleur écrasante jaillit de mon dantian.