Chapitre 1 630
« Waouh… Cette famille est vraiment hors du commun. »
Je ne lui avais pas non plus caché qui était Jin-gege. Notre première rencontre avait été si bouleversante que je l’avais pris à part ensuite pour tout lui expliquer. Et il y avait beaucoup à raconter. Je lui avais dit que j’étais membre de la Famille Murong, que son père était le Jeune maître de la Famille Jin de Shenyang et que je n’étais pas réellement mariée.
J’avais même dû trouver des excuses et lui expliquer qu’il y avait bien des raisons pour lesquelles Jin-gege n’avait pas pu venir nous retrouver toutes ces années. Je lui avais déballé tant d’informations d’un coup que je m’étais demandé s’il allait réussir à tout assimiler.
Pourtant, Squirmy avait fait preuve d’une maturité surprenante. Mais, après tout, il avait toujours été très mûr sur bien des sujets.
À vrai dire, je me souvenais qu’il avait davantage observé ma réaction que la sienne. Je me rappelais parfaitement qu’il avait hoché la tête quand je lui avais parlé de Jin-gege, mais maintenant qu’il se tenait vraiment devant lui…
« Il est beaucoup trop… beaucoup trop hostile. »
Ce n’étaient pas seulement ses paroles. Son regard aussi était ouvertement hostile.
« Bon sang, quelqu’un va finir par y passer, à ce rythme. »
On aurait dit qu’il allait lancer son Art divin de la cacahuète sur Jin-gege dès qu’il en aurait l’occasion. Il le fusillait du regard, les dents serrées, débordant d’hostilité et de haine. Si je ne savais pas de quoi il retournait, j’aurais cru qu’il regardait son ennemi juré plutôt que son père.
« J-Jeune maître ! » Comme prévu, Shim So-Hee, paniquée, le réprimanda à la hâte. « V-Vous ne devez pas parler ainsi. V-Veuillez présenter vos excuses au Jeune maître Jin… et le saluer correctement… »
« … »
Mais Squirmy ne broncha pas. C’était visiblement le seul point sur lequel il refusait de céder. Il ne jeta même pas un regard vers moi pour chercher mon approbation. Même s’il savait parfaitement que j’allais être déçue de lui, il continua de fixer Jin-gege, la mâchoire crispée.
Bien sûr, je ne pouvais pas prétendre ignorer son point de vue. Si quelqu’un m’amenait soudain un joli minois en me disant : « C’est ton père », comment pourrais-je accepter ça sans broncher et balayer des années de rancœur ? Aux yeux de Squirmy, Jin Cheong-Yeong n’était rien d’autre que le salaud qui avait abandonné sa famille.
« Notre Squirmy est bien trop bon fils pour son propre bien. »
Il avait probablement passé toutes ces années à penser aux épreuves endurées par sa mère plutôt qu’à sa propre souffrance. Squirmy adorait sa mère plus que quiconque. Impossible pour lui d’accepter l’homme qui l’avait fait souffrir pendant huit ans.
En plus, Jin-gege s’était comporté comme une véritable ordure en essayant d’abandonner sa femme. Difficile, donc, de prendre sa défense.
« Q-Qu’est-ce que je suis censée faire ? Le réprimander ? Le punir ? »
« … »
« Mais quand même… Bon sang. Ici, les valeurs confucéennes règnent. Il a clairement dépassé les bornes. Il faut que je le discipline… mais comment est-ce que je peux le punir pour ça ? »
« … »
Mon précieux Squirmy s’était soudain transformé en enfant à problèmes. Je me creusai la tête pour trouver une solution, mais une mère débutante comme moi n’avait aucune chance de gérer une situation pareille. Franchement, j’avais envie d’appeler un spécialiste de l’éducation.
« D-D’abord, je devrais sûrement lui crier : “Surveille ton langage !” Pas vrai ? Pour respecter les valeurs confucéennes… »
C’est alors que Jin-gege déclara : « Inutile… »
« … »
« Je n’ai pas besoin de ta reconnaissance », ajouta Jin-gege.
« … »
« Ce serait ridicule de prétendre devenir ton père maintenant », poursuivit-il.
« Qu’est-ce qui lui prend, bon sang ? »
« Cela dit, je ne me souviens pas non plus d’avoir eu un fils aussi décevant… », commenta-t-il.
« C’est vraiment la bonne chose à dire ? »
« C’est le genre de réplique qu’on n’entendrait même pas dans un feuilleton de l’après-midi… », marmonnai-je.
Shim So-Hee resta bouche bée devant ces paroles cruelles, qui piétinaient complètement le lien entre un père et son fils. Bon sang, je sentis moi aussi ma mâchoire tomber.
« Malgré tout, puisque tu as le sang de la Famille Jin, tu devrais au moins devenir quelqu’un qui ne fera pas honte au murim. Je t’accorderai le strict minimum de devoir et de bienveillance », dit-il.
« … »
« Souviens-t’en. Sans la demande de Hwa-Yeon, je n’en ferais même pas autant », poursuivit Jin-gege.
« … »
« Présente-toi chaque matin à l’heure du Dragon[1] », ordonna Jin-gege.
« M-Mais qui voudrait… »
« Tu ne sembles pas totalement dépourvu de talent. Au moins, je ferai de toi quelqu’un capable de se débrouiller seul. Je t’enseignerai une méthode de cultivation interne adaptée à tes aptitudes, ainsi que quelques arts martiaux qui valent la peine d’être appris », coupa Jin-gege.
« J-Je n’apprendrai rien de vous », refusa Squirmy.
« Ce n’est pas à toi d’en décider, petit imbécile. On dirait que tu as déjà oublié. Je salue le courage dont tu as fait preuve en te dressant devant moi, mais tu n’iras pas plus loin par toi-même.
« Tu ne comptes tout de même pas finir comme ce singe stupide qu’ils appellent le Grand Héros de Shenyang ? » dit Jin-gege.
« N’insultez pas l’oncle Baek ! » cria Squirmy.
« Si tu veux que tes opinions aient le moindre poids, tu vas devoir d’abord faire tes preuves », répondit Jin-gege.
« C-C’est comme se regarder dans un miroir… »
Je me souvenais parfaitement lui avoir dit exactement la même chose auparavant.
« Mais lui, il va beaucoup trop loin. »
Je savais déjà qu’il était aussi éloigné que possible de l’image d’un père, mais il ne semblait même pas considérer Squirmy comme son fils. Non, c’était plutôt comme s’il ne le voyait même pas comme un enfant.
« Sérieusement, dans quel genre de famille ce type a-t-il grandi ? »
J’avais l’impression d’apercevoir le milieu dans lequel le Commandant Jin avait été élevé. Le cliché le plus vieux du monde ne disait-il pas qu’on reproduisait simplement ce qu’on avait subi ? Bon sang, peut-être que l’addiction au jeu de cet idiot n’était qu’un effet secondaire d’une enfance privée d’affection.
Il avait eu l’air d’un héritier choyé d’une famille fortunée. Pourtant, j’avais l’impression qu’il n’avait connu que l’entraînement impitoyable des héritiers, jusqu’à devenir un psychopathe ou un sociopathe incapable de nouer de véritables liens avec les autres.
« Pour survivre dans un monde comme celui-ci, il faut du pouvoir et de l’influence. Tu ne sembles posséder ni l’un ni l’autre. Évidemment, vu ton âge, c’est normal. Je ne te reproche pas ce qui te manque aujourd’hui. Je parle de ton potentiel futur, petit imbécile », ajouta Jin-gege.
« H-Hé… tu ne trouves pas ça un peu dur ? Il n’est pas si désespérant. Notre Squirmy est un génie, bon sang, Jin-gege. »
« Qu’as-tu fait tout ce temps ? Qu’as-tu appris ? » demanda Jin-gege.
« Il ne le juge pas un peu sévèrement ? Il n’a que huit ans, quand même… »
Il n’avait même pas l’air de chercher délibérément à provoquer Squirmy. Franchement, on aurait dit qu’il pensait chaque mot. Quand il tourna les yeux vers moi, je lus la sincérité sur son visage. C’était l’expression de quelqu’un qui se demandait : « C’est vraiment mon fils ? »
À voir la façon dont il regardait Squirmy, on aurait dit qu’il préférait croire que le garçon avait hérité de l’âme d’une méduse plutôt que d’une seule parcelle de la sienne.
« Tu es né avec de nombreux dons, pourtant tu as la tête complètement embrouillée. Même en tenant compte du fait que tu n’as pas encore appris de méthode de cultivation interne… tes fondations martiales sont déjà en train de dépérir et tu ne sembles même pas comprendre ce que tu possèdes… », dit-il.
« … »
« À tous égards, tu es inférieur à la moyenne. Tu as tout à fait ta place dans ce village misérable », l’insulta Jin-gege.
« … »
« Pas étonnant que Hwa-Yeon ait vécu comme elle l’a fait, avec quelqu’un comme toi dans les parages. Stupide, incapable et parfaitement inutile », ajouta Jin-gege.
« Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez lui… ? »
« Puisque tu ne m’as pas entendu la première fois, je vais le répéter », dit Jin-gege.
« Non… ce type est complètement fou. Ça ne va pas. Si Squirmy grandit avec un père comme lui, il sera forcément traumatisé. »
« C’est à cause de toi que Hwa-Yeon a fini par vivre ainsi. Elle a gâché huit ans de sa vie à ramasser derrière toi. Et après tout ça… voilà tout ce qu’elle a obtenu… », l’insulta de nouveau Jin-gege.
« Allez… il fallait vraiment que tu l’enfonces alors qu’il est déjà à terre ? »
Je pensais avoir élevé Squirmy avec une discipline assez spartiate, mais à côté de ce type, j’étais pratiquement une sainte. Bien sûr, il n’éprouvait pas d’affection paternelle pour le gamin, mais il n’en montrait pas la moindre trace. À côté de ça, déchirer une copie d’examen, c’était mignon.
On aurait vraiment dit qu’il cherchait délibérément à mettre Squirmy en colère.
« Ça ne mènera à rien. Si tu l’élèves comme ça, il ne cherchera ni ton approbation ni ton affection. Un enfant a besoin d’avoir un objectif. Il doit avoir envie de gagner ton amour. Il lui faut une récompense, bon sang, sinon pourquoi ferait-il le moindre effort ? »
Le visage de Squirmy se tordit de rage. Je crus qu’il allait fondre en larmes, mais ses yeux ne brûlaient que d’une défiance farouche. Les dents serrées, il finit par craquer et lança la Technique du Poing de l’Impiété filiale.
« Yaaaaahhh ! »
Jamais de ma vie je n’aurais imaginé voir un enfant de huit ans frapper son propre père avec autant de sérieux. Plus absurde encore, il ne s’agissait pas de coups maladroits d’enfant. Il exécutait la Technique du Poing de l’Impiété filiale avec discipline et maîtrise. Il n’avait pas encore de qi interne, mais ses mouvements étaient bien trop précis pour un garçon de huit ans.
Franchement…
« Je perdrais probablement contre lui. »
Je sentis sincèrement que je ne serais pas capable d’arrêter un seul des coups de Squirmy s’il fonçait sur moi pour de bon. Dans un sifflement aigu, chaque poing fendit l’air sans rencontrer le moindre obstacle.
« Yaaahhh ! »
Vint ensuite la Technique de la Paume de l’Impiété filiale. Ses frappes s’enchaînèrent avec tant de naturel que Shim So-Hee oublia momentanément qu’il attaquait son propre père et laissa échapper un cri admiratif.
« Ah ! »
Bien sûr, cette attaque manqua elle aussi sa cible. Mais, comme s’il l’avait prévu, Squirmy enchaîna aussitôt avec la Technique du Coup de pied de l’Impiété filiale, visant les jambes de Jin-gege. Ses coups de pied étaient si rapides qu’on aurait dit qu’il avait deux ou trois jambes.
« S-Squirmy, tiens bon. »
Je compris enfin ce que le Commandant Jin avait prévu.
« C-Ce type… il va le laisser le toucher, pas vrai ? »
Il allait sûrement lui sortir quelque chose comme : « Pas mal. Je reconnais ta valeur. » Ce devait être un plan compliqué pour gagner la confiance de Squirmy : le briser avant de lui lancer un os.
« Le but, c’est juste de réussir à le toucher une fois ? C’est ça, la mission ? »
Clac !
« Hein ? »
« A-Attends, Jin… »
Patatras !
« Aaaagh ! »
Apparemment, ce n’était qu’un vœu pieux de ma part. Même face à un enfant de huit ans, ce type ne baissa pas sa garde une seule seconde. Il esquiva sans effort le coup de pied lancé à pleine vitesse par Squirmy, puis lui asséna une gifle en plein visage. Et, pour couronner le tout, il lui décocha un coup de poing en plein plexus solaire.
Squirmy s’effondra au sol à l’instant où le coup le toucha.
Puis, sans perdre une seconde, Jin-gege lança : « Trop lent. »
« … »
« Même ta chute était lente », ajouta-t-il.
« Q-Quel genre de réplique, ça ? Allez… qu’est-ce qui ne va pas chez lui ? »
Il eut même le culot de sortir ça. Squirmy s’écroula aussitôt et se mit à vomir, tandis que Shim So-Hee, complètement paniquée — on aurait dit que son cerveau avait cessé de fonctionner —, se précipitait pour s’assurer qu’il allait bien.
Naturellement, mon corps réagit avant mon cerveau.
« Espèce de fils de pute ! Qu’est-ce que Squirmy a bien pu faire pour mériter ça ?! »
Je fusillai Jin-gege du regard, puis me précipitai vers Squirmy. Mais ma tentative fut elle aussi contrecarrée. Jin-gege m’attrapa par l’épaule et m’entraîna dans la direction opposée.
Le message était clair : inutile d’aller voir Squirmy pour le moment. Il fallait le laisser tranquille.
« T-Tu es fou ? Tu as perdu la tête ?! Bon sang ! Depuis quand on frappe un enfant comme ça ?! » m’écriai-je.
« Je ne l’ai pas frappé. C’était un combat loyal », rétorqua Jin-gege.
« Quel genre de taré se bat loyalement contre un enfant de huit ans ?! Et son propre fils, en plus ! Pourquoi tu t’es battu aussi sérieusement contre un gamin ?! » répliquai-je.
« … »
« Tu n’as pas dit que tu voulais bien l’élever ? » demanda Jin-gege.
« … »
« La colère est un puissant moteur, Lee Kiyoung », dit-il.
« … »
Derrière nous, Squirmy pleurait et criait encore.
« Il se révélera plus prometteur que je ne le pensais », ajouta-t-il.
« J-Jin-gege… de quoi est-ce que tu parles, bon sang ? »
À cet instant, je compris enfin. « Il ne faut surtout jamais laisser ce type élever des enfants. À ce rythme, Squirmy va devenir le Démon céleste, Jin-gege… »
1. Veela : entre sept et neuf heures du matin ☜