Chapitre 29
Le garçon, Flint, s'interrompit à cette question, l'air extrêmement tiraillé. On aurait dit qu'il livrait une guerre intérieure contre lui-même. Ses expressions étaient si cocasses qu'elle manqua d'éclater de rire.
Comme s'il finissait par prendre une décision, il parla avec une mine résolue.
« Non, je ne peux pas profiter de ta... »
Gargouillis !
Mais le grondement sonore provenant de son estomac le coupa en plein élan.
Ses joues commencèrent lentement à rougir tandis qu'il cachait précipitamment son visage dans ses mains.
« Adorable, vraiment. »
En voyant ce petit enfant essayer désespérément de dissimuler sa gêne, elle se sentit revigorée. La plupart des enfants qu'elle avait rencontrés jusqu'ici étaient issus de familles nobles. Ils n'agissaient pas du tout comme des enfants ; ils étaient trop polis, trop calmes. Ils parlaient de choses qui semblaient étranges dans la bouche d'un enfant.
C'est pourquoi voir un enfant agir comme tel était très amusant pour elle.
« Viens, grande sœur va t'acheter quelque chose de bon. »
Elle saisit son poignet et l'entraîna à nouveau tandis qu'elle marchait.
« Grande sœur ? Tu as l'air d'avoir le même âge que moi. Et puis, je n'ai pas de frères et sœurs. »
Ils atteignirent une petite boutique où l'on vendait des fruits à l'aspect étrange. Ils semblaient étranges car elle ne les avait jamais vus auparavant. Ils ne ressemblaient certainement en rien aux fruits de la Terre.
Elle choisit quatre larges tranches d'un fruit qui semblait extrêmement juteux. Son apparence rappelait celle d'une tranche de pastèque, si ce n'est que la couche extérieure verte était ici d'un blanc argenté, et que la chair en dessous était grise au lieu d'être rouge. Elle scintillait même, comme si des paillettes avaient été saupoudrées sur toute sa surface.
« Tiens. »
Elle tendit trois tranches à Flint et en prit une pour elle. Debout, à l'ombre d'un coin relativement désert, elle commença à manger sa part.
« Attends, tu n'as jamais demandé le prix au marchand. Et si c'est plus cher que ce que tu peux te permettre ? »
Elle agita la main avec désinvolture.
« Ne t'en fais pas pour ça. »
Bien qu'elle ne sût pas exactement combien d'argent contenait sa bourse, elle était certaine de pouvoir acheter cette boutique entière sans difficulté. Il n'y avait donc aucune raison de se soucier du prix d'un simple fruit.
Bien qu'il parût toujours inquiet, il ne lui posa aucune question. L'atmosphère devint calme tandis qu'ils mangeaient leurs tranches en silence.
« Alors ? Où habites-tu ? »
Demanda-t-elle après avoir fini sa tranche.
Bien qu'il eût l'air d'un mendiant lors de leur première rencontre, elle était désormais certaine qu'il n'en était pas un. Son comportement, ses manières et sa façon de parler ne correspondaient pas à ceux d'un mendiant. Quoique, n'en ayant jamais vu, son jugement était peut-être peu fiable.
Pourtant, quelque chose lui disait qu'elle avait raison. Comme une intuition.
Le garçon hésita une fois de plus, mais en regardant les tranches de fruit dans sa main, il soupira, vaincu.
« Je... je ne sais pas vraiment, pas par le nom. Je sais seulement que ma maison est près de la frontière, proche des champs. »
Evangeline fronça les sourcils.
« Proche des champs ? Mais il n'y a pas de champs ici, pourtant. »
En grandissant, Evangeline avait reçu une éducation sur bien des aspects du monde, en particulier sur le territoire de Florivelle. Et selon ces connaissances, il n'y avait aucun champ dans ce territoire.
Bien qu'il s'agît d'un comté, ils ne possédaient qu'une seule petite ville. Il n'y avait tout simplement pas assez de terres pour cultiver des récoltes de manière significative, si bien que son père avait décidé de miser sur l'artisanat et la forge comme principale source de revenus de la ville.
Toute la nourriture et les céréales étaient importées d'autres territoires.
« Des champs, hein ? Les champs les plus proches d'ici seraient sur le territoire du vicomte. »
Cela signifiait-il qu'il avait franchi la frontière et survécu dans un autre territoire ? Mais le garçon semblait à peine âgé de dix ans.
Maintenant qu'elle y pensait, le garçon était entouré de mystère. Pourquoi était-il dans cet état quand elle l'avait trouvé ? Il ne semblait souffrir d'aucune douleur physique, alors qu'est-ce qui l'avait rendu ainsi ? Elle voulait savoir.
Mais un seul regard sur lui lui suffit pour comprendre que ce n'était pas le moment de poser de telles questions.
N'ayant rien d'autre à demander, elle cessa de réfléchir à ce sujet. Mais juste au moment où elle allait payer les fruits, elle se souvint soudain de quelque chose.
Au moment où elle courait après lui, il avait soudain trébuché. Elle se rappela avoir parcouru une distance considérable en un seul bond. Elle avait également ressenti une sensation étrange à ce moment-là. La sensation de l'énergie présente dans son corps affluant vers ses pieds.
Evangeline se concentra, essayant de se remémorer cette sensation. Elle leva une main et ordonna à l'énergie en elle de se rassembler dans sa paume.
Au début, cela semblait très maladroit et difficile. Mais après quelques tentatives, elle comprit ce qu'elle devait faire. Par une commande intérieure, le mana commença à se rassembler dans sa paume. Une énergie bleue et lumineuse commença à se condenser dans sa main, se transformant lentement en une sphère.
« Est-ce ainsi que je dois faire ? »
Elle n'en était pas sûre, car personne ne lui avait correctement enseigné. Mais elle avait l'intuition que c'était bien le cas. Elle avait appris à manipuler le mana par elle-même. Elle n'avait aucune idée de l'ampleur de cet exploit.
« Suis-je un génie ? Ou est-ce quelque chose de banal ? »
Elle voulait savoir.
« Aaaah !!! A-agh... N-non... »
Entendant le cri soudain de Flint, elle se tourna vers lui. Il était tombé à la renverse sur le sol, tremblant tandis qu'il la regardait.
Son visage était devenu considérablement pâle, ses yeux oscillaient intensément alors que son regard était fixé sur sa main.
...Ou plus précisément, sur l'énergie bleutée rassemblée dans sa paume.
« Haah... Haah... Haah... »
« Oh non, il fait une crise de panique. »
Sa respiration devenait plus rauque à chaque instant. Figée, son esprit était en plein tumulte.
« Que dois-je faire ? »
Elle avait été une patiente autrefois, pas le médecin. Elle ne savait pas comment gérer une telle situation. Elle regarda autour d'elle pour demander de l'aide, mais il n'y avait presque personne. Et les quelques personnes présentes à proximité ne faisaient que fixer Flint avec gêne.
Il était clair qu'ils ne savaient pas quoi faire non plus.
Elle le regarda alors qu'il haletait, ses yeux perdant peu à peu leur concentration.
« J-je, je dois le calmer d'une manière ou d'une autre. »
Mais au moment où elle tenta de l'approcher, Flint recula de terreur tandis que les tremblements de son petit corps s'intensifiaient.
« N-non ! Reste loin de moi !!! »
Alors qu'il criait, ses yeux n'étaient pas fixés sur elle ; ils regardaient dans le vide. Evangeline comprit enfin : Flint était en proie à des hallucinations.
Se précipitant vers lui, elle l'enveloppa dans une étreinte serrée. Il agita les bras dans tous les sens, pris de panique, essayant de se libérer. Luttant contre ses mouvements désespérés, elle commença à lui tapoter doucement la tête.
« Calme-toi, calme-toi. C'est moi. Personne ne te fera de mal, alors n'aie pas peur. »
Lentement, sa lutte s'apaisa jusqu'à ce qu'il s'arrête complètement. Le trouble dans ses yeux s'éclaircit peu à peu tandis que son corps tremblant s'immobilisait. Toujours serré dans ses bras, son regard rencontra celui d'Evangeline.
Elle lui sourit, bien qu'elle sût que son sourire ne semblait pas très radieux en cet instant. Flint baissa simplement les yeux.
Une foule commençait lentement à se rassembler à proximité, probablement à cause de son cri. Ils se relevèrent tous deux du sol, époussetèrent la poussière de leurs vêtements et s'éloignèrent sous le regard des badauds.
Après un moment, ils s'assirent tous deux sur un banc en bois près de la route, observant silencieusement la foule qui passait. Ils savaient tous deux ce qui devait être dit, pourtant aucun ne tentait de parler.
Finalement, ce fut Evangeline qui rompit le silence.
« Tu n'es pas obligé d'en parler si tu ne le souhaites pas, tu sais. »
« Non ! Ce n'est pas ça. Tu... tu mérites de savoir, après m'avoir aidé à ce point. »
Sur ce, Flint commença à raconter tout ce qui l'avait conduit ici. Il mentionna comment il avait entendu parler du conflit entre le vicomte et le comte. Il raconta comment un soldat avait fait irruption chez lui et tué son père. Et il mentionna... comment il s'était enfui sans regarder en arrière.
« Après ça, tout est flou. Je ne comprends pas vraiment comment je suis arrivé ici, ni comment j'ai survécu jusqu'à présent. J'aurais continué à vivre ainsi, si ce n'avait été pour toi. »
Il inclina la tête en signe de révérence.
« Je ne te connais pas vraiment, et c'est probablement la même chose pour toi. Mais je n'oublierai jamais ta gentillesse. »
Evangeline ne répondit pas à ses mots de gratitude sincères. Elle ne sourit pas et ne fit même pas un signe de tête pour accuser réception. Elle continua seulement à le regarder tranquillement.
Mais à l'intérieur, elle sentait son cœur se briser en morceaux. Elle ressentait une oppression dans sa poitrine.
« Tu... » Elle pinça les lèvres. « Tu n'as pas besoin de faire le dur, tu sais. Ça fait mal, n'est-ce pas ? C'est bon, tu peux pleurer maintenant, inutile de te retenir. »
Le garçon se figea.
Une larme unique roula sur sa joue.
Puis, d'autres larmes coulèrent. Bientôt, ce fut comme si un barrage avait cédé. Il pleura, il cria, il sanglota. Evangeline l'observa en silence.
Après un long moment, ses sanglots s'apaisèrent.
« Maman, je-je suis désolé de t'avoir traitée de démon. Tu étais la personne la plus gentille que j'aie jamais vue, la plus gentille que je verrai jamais. Père, je me suis toujours senti en sécurité parce que tu étais là. Mais maintenant que tu es parti, c'est effrayant. M-mais je te promets, je vivrai. Je continuerai à vivre, pour vous deux ! »
Les lèvres d'Evangeline se courbèrent en un doux sourire.
« Comment te sens-tu maintenant ? »
Flint se tourna vers elle. Il faisait de son mieux pour sourire, bien qu'elle pût facilement voir le tremblement de ses lèvres.
« Je me sens beaucoup mieux. »