Chapitre 16
La guerre de Sthenios fut créée par le grand stratège Sthenios afin d'enseigner l'art de la guerre aux générations futures. En jouant à ce jeu, il faut adopter l'état d'esprit d'un commandant menant ses troupes dans un conflit réel.
« Et dans les guerres véritables, la chose la plus vitale est de prendre l'initiative. »
Il fallait être proactif en temps de guerre ; on ne pouvait assurer la victoire en se contentant de se défendre contre l'ennemi : il fallait également attaquer.
C'était la première erreur qu'avait commise son petit frère. Bien qu'il ait eu l'avantage du premier mouvement, il n'avait pas poussé l'offensive ni cherché à obtenir le moindre avantage. Il avait formé une ligne défensive autour de son commandant au lieu de prendre l'initiative et de marcher contre elle.
Sa seconde erreur fut de tenter de jouer sur la défensive.
On ne peut remporter une guerre en se contentant de parer les attaques de l'ennemi. Cela peut prolonger le conflit, mais ne permet pas de le gagner.
Elle observa le plateau. Quatre de ses soldats occupaient les quatre coins du plateau tandis que les 11 pièces restantes l'encerclaient complètement. C'était maintenant à son tour, mais quel que soit le mouvement qu'il ferait, il ne pourrait au mieux qu'éliminer trois de ses pièces.
« Mais dès que son tour prendra fin, tout sera terminé. »
Aristeia parla sur un ton empreint de sarcasme.
« Allez, petit frère, fais ton mouvement, ne me fais pas attendre. »
Le garçon lui jeta un coup d'œil avant de reporter son regard sur le plateau. Son expression n'avait pas changé d'un iota depuis qu'il était entré dans la pièce. Il était toujours aussi calme, toujours aussi distant. Le regarder l'irritait profondément.
« Il devrait savoir que la partie est quasiment terminée, pourquoi est-il encore aussi calme ? Cela ne lui fait-il rien ? »
Peut-être était-ce effectivement le cas ; peut-être lui importait-il peu de gagner ou de perdre. Son irritation ne fit que croître. Elle eut à nouveau le sentiment d'être la plus puérile des deux.
« Peu importe. Je savourerai ma victoire malgré tout. »
Il tendit la main, comme pour jouer. Mais au lieu de saisir une pièce, il attrapa la carte de commandement. Il prit une carte et la posa à côté du plateau pour qu'elle puisse la voir.
{Boost de moral}
« Quoi... ? Pourquoi utiliserait-il cela ? »
Mais avant qu'elle ne puisse dissiper la confusion qui l'envahissait, il sortit une autre carte de commandement et la déposa à côté du plateau.
{Désigner un traître}
Son cœur s'accéléra dès qu'elle vit cette carte. Dans la précipitation, elle se tourna vers le plateau pour vérifier la position de son commandant. Sa pièce de commandant était isolée sur le côté du plateau ; aucune autre pièce ne se trouvait à ses côtés.
Elle laissa échapper un soupir de soulagement.
« Ça m'a fait peur pour rien. Il ne peut rien faire, même avec le traître. »
Mais le mouvement qu'il fit ensuite figea Aristeia de stupeur.
Il prit un soldat de sa ligne défensive... et utilisa ce soldat pour tuer son propre commandant.
« ...Hein ? »
Mais il ne s'arrêta pas là ; il prit une autre pièce de la ligne défensive et tua le soldat qui venait d'éliminer son commandant. Utilisant son dernier mouvement, il tua l'un de ses propres soldats.
« ...Que vient-il de se passer ? »
Avant qu'elle ne puisse reprendre ses esprits, le garçon prit la parole.
« La partie se terminera par ma défaite dès que mon tour sera fini. C'est ce que tu pensais, n'est-ce pas ? En effet, cela aurait été le cas. Mais il me suffit de faire en sorte que mon tour ne se termine jamais. »
Elle l'interrogea d'un ton perplexe.
« De quoi parles-tu ? Et comment as-tu pu tuer ton commandant avec ta propre pièce ? D'ailleurs, pourquoi tuerais-tu ton commandant ? Ne connaîtrais-tu pas les règles ? »
Le garçon ne répondit pas ; il se contenta de brandir la carte du traître. En regardant cette carte, les choses commencèrent lentement à prendre du sens.
« Si je connais les règles ? » poursuivit-il. « Bien sûr que oui. Le soldat qui a tué mon commandant n'était pas un soldat ordinaire ; c'était un traître, celui que j'avais désigné. »
Il se renversa légèrement en arrière, toujours impassible.
« Pourquoi ai-je fait cela ? Le traître a tué le commandant, et mes soldats sont entrés dans une rage folle. Le traître a été rapidement éliminé après avoir tué le commandant, par la lame qui sert la justice. Et puisque mes soldats conservent leur moral, il est temps pour eux de se lancer dans un Carnage. »
En entendant cela, elle regarda le plateau de jeu. Toutes ses pièces étaient proches des siennes ; il serait facile d'éliminer les dix pièces restantes. Encore sous le choc, elle murmura :
« Tu ne peux pas faire ça ; c'est contraire aux règles. Tes propres pièces ne peuvent pas s'entretuer. De plus, il devrait être interdit de désigner ta propre pièce comme traître. »
Le Carnage était un avantage qui pouvait renverser le cours du jeu, mais son activation exigeait des conditions très strictes. Il ne devrait pas être capable de le déclencher de cette manière.
« Sœur, il semble que ce soit toi qui ignores les règles. N'importe quelle pièce présente sur le plateau, hormis le commandant, peut être désignée comme traître ; telles sont les règles. Par ailleurs, la pièce du traître n'appartient à personne ; tu ne peux la contrôler qu'en vertu de la capacité "Désigner un traître". »
Ses paroles la firent hésiter. Elle réfléchit un instant.
« En effet, il a raison. »
Il n'avait rien fait qui fût contraire aux règles. Cela signifiait que...
« Il a trouvé une faille dans le jeu, un jeu pourtant créé par le Grand Orchestrateur... »
Elle regarda le plateau, faisant ses calculs. Était-il encore possible pour elle de gagner ? La réponse était évidemment non. Elle avait été totalement écrasée.
Aristeia grinça des dents tandis que son corps commençait à être parcouru de démangeaisons dues à l'irritation. Elle serra les poings. Mais après quelques instants, Aristeia desserra ses poings en prenant une profonde inspiration.
« Soit, ce n'est pas ce qui compte. »
Cette fois, sa voix n'était ni choquée ni perplexe. Elle était calme, tout comme celle de son petit frère, lorsqu'elle reprit :
« Tu as donc trouvé une faille dans le jeu et tu as gagné grâce à elle ? C'est impressionnant, certes. Mais ce n'est pas le but de ce jeu. Ce jeu a été conçu pour apprendre à commander une armée en temps de guerre et à la mener à la victoire. »
Elle ajouta une pointe de moquerie dans son ton.
« Tuer ton propre commandant ? Est-ce la stratégie que tu emploieras durant la guerre ? Quel échec stratégique spectaculaire. »
Il pencha la tête, confus, à l'écoute de ses paroles.
« Une faille ? Sœur, si je pouvais trouver une telle faille, alors le créateur de ce jeu devait en être conscient lui aussi ; il était considéré comme l'un des plus grands esprits de l'histoire, après tout. De plus, je pense que ma stratégie fonctionnerait bien mieux dans une guerre réelle. »
Cette fois, ce fut Aristeia qui pencha la tête, déconcertée.
« Fonctionnerait encore mieux dans une guerre réelle ? Quelle absurdité est-ce là ? »
En effet, c'était une absurdité totale. Eh bien, c'était un enfant, il n'était donc pas étrange qu'il profère des inepties. Se sentant soudainement rafraîchie, elle demanda sur un ton enjoué :
« Est-ce vrai ? Je crains de ne pas comprendre. Explique-moi donc comment tu parviendras à la victoire en utilisant cette stratégie incroyable. »
Son petit frère fronça brièvement les sourcils avant de parler.
« Imagine que les soldats soient dans une situation désespérée, encerclés par l'ennemi. Dans une telle situation, alors que l'esprit des soldats est soumis à un stress intense, le commandant prononce un discours pour maintenir le moral de son armée. Les mots du commandant touchent le cœur de tous les soldats qui l'écoutent. »
Aristeia fronça légèrement les sourcils. Elle se sentit étrange en l'entendant parler.
« L'instant d'après, l'un de leurs alliés s'avance et décapite le commandant. Que ressentiront ces soldats en voyant le corps sans tête de leur chef s'effondrer ? Ils ressentiront de la rage, ils ressentiront du mépris. Le soldat le plus enragé s'avancera, tuera le traître et poussera un cri de guerre en levant son épée. »
Son froncement de sourcils s'accentua. Elle sentit sa nuque devenir moite. Ce qui la troublait, ce n'étaient pas les choses étranges qu'il disait, même si de tels propos n'étaient pas censés sortir de la bouche d'un jeune enfant. Ce qui l'inquiétait vraiment, c'était son expression et le ton de sa voix.
Il était toujours aussi calme, comme il l'avait toujours été. Et son ton était posé et régulier. C'était comme si le garçon ne pensait pas dire quelque chose de perturbant.
« D'après ce que j'ai lu dans la bibliothèque, les soldats hésitent lorsqu'ils combattent dans les guerres. C'est parce qu'ils se sentent mal à l'aise à l'idée de tuer une autre personne. Le commandant doit constamment fournir une justification pour maintenir le moral à cause de cela. »
Il se pencha légèrement en avant.
« Mais après cet événement, les soldats cesseront de considérer l'ennemi comme un être humain. À leurs yeux, les soldats ennemis deviendront de la racaille méprisable utilisant des méthodes sales en temps de guerre, ce que la plupart des soldats considèrent comme honorable. Le résultat ? Tes soldats se lanceront dans un carnage, tueront... »
« Arrête ! Arrête de parler tout de suite !! »
Ayant été interrompu, il la regarda avec un regard innocent et interrogateur. Aristeia, quant à elle, faisait de son mieux pour calmer son cœur qui battait à tout rompre.
Elle était extrêmement perturbée après l'avoir entendu parler ; elle ne pouvait pas supporter d'entendre un mot de plus.
« Ça... hein... Ce n'est pas une stratégie, c'est de la manipulation. » Dit-elle en essayant de contrôler sa respiration.
Il se renversa en arrière.
« Et alors ? Qu'importe, tant que tu gagnes ? Les soldats mourront de toute façon, alors autant qu'ils servent à remporter la victoire. Sinon, ils seraient morts pour rien si la guerre devait se terminer par une défaite. Ne serait-ce pas une tragédie ? »
« Sors d'ici ! Tu as tes réponses maintenant, alors quitte la pièce. »
Il se leva, comme s'il avait attendu ces mots. Il sortit de la pièce sur ses petits pieds.
Le silence envahit la pièce tandis que la porte se refermait lentement. Elle resta immobile pendant un long moment, une seule pensée en tête.
« Ce garçon... il est anormal. Je dois en parler à Mère et lui raconter tout cela. »