Chapitre 155
Dans sa vie précédente, sur Terre, il y avait une chose qu’on avait répétée à Adrian tout au long de son enfance.
Respecte tes aînés ; ils ont vécu plus longtemps et possèdent donc de l’« expérience ».
Enfant, Adrian avait pris cet enseignement à cœur. Il respectait tous les aînés, persuadé qu’ils étaient plus sages grâce à cette fameuse « expérience ».
« Je me demandais ce que ce serait, une fois adulte, d’acquérir cette "expérience". Hélas, ce ne fut pas ce à quoi je m’attendais. »
Après avoir quitté le foyer familial et lutté seul durant quatre ans, Adrian avait effectivement beaucoup appris. Non seulement il était devenu un homme, mais il avait acquis cette « expérience » au fil de ses épreuves.
Il pensait être devenu un adulte comme les autres. Mais cette conviction s’effrita à mesure qu’il découvrait le monde.
Dans le milieu des affaires, où des géants s’effondrent à cause d’une simple erreur et où chacun cherche à tirer profit de la chute d’autrui, il avait croisé tant de gens incapables de voir au-delà de leur propre cupidité pour œuvrer, ensemble, vers l’avenir.
Même lorsque leurs erreurs grossières ruinaient le gagne-pain de millions d’employés, ils ne retenaient jamais la leçon.
Et de tels imbéciles, il y en avait partout. Des gens qui utilisaient leur « expérience » comme excuse pour cesser de s’améliorer, et leur ancienneté comme un bouclier.
« Les voir me faisait me demander... étaient-ils vraiment les adultes que l’on m’avait appris à respecter durant mon enfance ? »
Plus il en voyait, plus il était en proie au conflit intérieur.
Finalement, il comprit... que la stupidité n’avait pas d’âge et que même les imbéciles finissaient par vieillir.
Alors, Adrian se posa la question : tous les adultes méritaient-ils le respect qu’il vouait à sa grand-mère ?
« Ils n’en sont pas dignes. »
Dès lors, il ne témoigna plus aucun respect à ceux qui n’avaient pas la capacité de le mériter.
Adrian regarda Sir Avalon.
Au cours de ses deux vies, il n’avait trouvé que peu de personnes qu’il jugeait dignes de son respect. Mais Sir Avalon était l’un des rares à l’avoir véritablement conquis.
Et c’est pourquoi...
Adrian se leva lentement. Face à Sir Avalon, il s’inclina profondément, offrant à l’homme un salut respectueux, et parla d’un ton poli et déférent.
« Maître, merci pour tout. »
Sir Avalon se figea, les yeux légèrement écarquillés. Puis, un large sourire empreint de satisfaction illumina son visage.
Il tapota doucement la tête d’Adrian.
« Haha, on dirait que tu as appris les bonnes manières, gamin. Je ne vais pas te mentir, entendre cela m’a fait plus de bien que je ne l’aurais cru. Peut-être est-ce parce que cela sort de la bouche d’un petit insolent comme toi. Si c’était là ton cadeau d’adieu, alors je suis comblé. »
***
Evangeline regardait par la fenêtre tandis que la calèche roulait sur le chemin.
« J’espère arriver à temps. »
Maître Avalon lui avait dit hier qu’il quitterait le domaine des Ravenshade aujourd’hui et que ce serait leur dernière rencontre. Evangeline était rentrée chez elle après cela.
Mais durant toute la journée d’hier, cette pensée ne l’avait pas quittée.
Elle ne connaissait pas très bien les membres de la Maison Ravenshade, bien qu’elle eût été fiancée à cette famille. Adrian était le seul avec qui elle avait eu des interactions régulières ; ses rencontres avec son frère cadet ou sa mère avaient été rares et brèves.
Elle n’avait vu sa sœur aînée qu’une seule fois, et elle ignorait même à quoi ressemblait le père d’Adrian ou quel genre d’homme il était, bien qu’il fût extrêmement célèbre dans l’Empire.
Pourtant, durant ces cinq années passées à apprendre la magie de scellement auprès de lui, elle avait eu le sentiment d’apprendre à connaître quelqu’un d’autre qu’Adrian au sein de ce domaine.
Elle avait donc décidé de le rencontrer une dernière fois pour lui dire adieu avant son départ.
« ...Hein ? »
Alors qu’elle regardait distraitement par la fenêtre, elle vit une calèche des Ravenshade passer dans la direction opposée. Elle put apercevoir la personne assise à l’intérieur. Et...
« Maître Avalon ? »
Il était déjà parti ?
Evangeline soupira.
« On dirait que j’étais en retard après tout. »
Elle pensa demander au cocher de faire demi-tour, puisqu’elle n’avait plus aucune raison de se rendre au domaine des Ravenshade. Mais comme ils arrivaient presque à destination, elle y renonça.
Ils se reposeraient un peu là-bas avant de repartir.
Quelques instants plus tard, ils arrivèrent au domaine des Ravenshade.
« Hein ? »
Le grand portail doré qui aurait dû se trouver là avait disparu, et les serviteurs ainsi que quelques ouvriers semblaient s’affairer à installer une autre porte à la place.
« Est-ce qu’il s’est passé quelque chose ? Non, peut-être font-ils des rénovations. »
Bientôt, la calèche s’immobilisa dans l’enceinte du domaine. Les chevaliers lui ouvrirent la portière.
Mais en posant le pied à terre, Evangeline se figea, comme pétrifiée.
Un garçon de son âge se tenait à quelque distance. Ses cheveux d’un noir de jais tombaient en désordre sur son front, masquant presque ses yeux gris perçants. Son visage avait pas mal changé, devenant plus anguleux et raffiné.
Mais il n’y avait pas d’erreur possible.
Les yeux d’Evangeline s’agrandirent et son cœur se mit à battre violemment contre sa poitrine.
« ...A-Adi ? »
***
Adrian plissa les yeux en observant la jeune fille devant lui.
Elle avait beaucoup changé en cinq ans, ressemblant désormais davantage à une jeune femme qu’à une enfant. Pourtant, il ne lui fut pas difficile de la reconnaître grâce à ses cheveux violet pourpré uniques et ses yeux violets.
« Je ne suis pas d’humeur à m’occuper d’elle en ce moment. »
Il était déjà épuisé par le tumulte causé par son retour. Et il savait que gérer sa présence serait tout aussi agaçant. Il préférait s’en occuper une autre fois.
Il se détourna pour partir.
« Non ! Attends ! »
Mais elle se précipita soudainement et saisit le bord de ses manches.
Alors qu’ils se retrouvaient face à face, Adrian laissa échapper un soupir intérieur.
« On dirait que je ne vais pas pouvoir remettre ça à plus tard. »
Lorsque leurs regards se croisèrent, Evangeline baissa soudain la tête, fixant le sol. Il remarqua que ses mains tremblaient violemment.
Restant là, silencieux, il attendit patiemment qu’elle prenne la parole. Mais peu importait le temps qu’il attendait, elle ne disait rien, se contentant de rester immobile, la tête basse.
Finalement, il perdit patience.
« Pousse-toi. »
Sa voix était peut-être sortie plus froide qu’il ne l’avait voulu.
La respiration d’Evangeline devint soudain plus saccadée en l’entendant.
« A-Adi, j-je... Ce n’est pas... Je suis désolée ! Je suis tellement désolée !!! » Des larmes se mirent à couler de ses yeux. « J-je ne voulais pas, je ne voulais pas, je... »
« C’est bon, je ne m’en soucie pas tant que ça. » Il la coupa. « Tu as fait ce que n’importe qui dans ta situation aurait fait. »
C’était ce que n’importe quel enfant de son âge aurait fait s’il avait été placé dans la même situation.
Plus que cela, peu importait qu’elle l’ait abandonné ou non. Son corps avait été si gravement altéré par le mana de la dimension qu’il serait mort même s’il avait réussi à échapper à l’explosion.
Et si son corps n’avait pas été ruiné...
« ...Si les circonstances avaient été différentes, je t’aurais abandonnée tout aussi facilement. Et contrairement à toi, je n’aurais jamais ressenti le moindre remords. Il serait hypocrite de ma part de condamner tes actes. Alors, je ne suis pas en colère. »
Ces mots étaient censés l’apaiser, mais ils semblèrent avoir l’effet inverse, sa respiration devenant encore plus difficile. On aurait dit qu’elle faisait une crise de panique.
« N-Non ! S-S’il te plaît, sois en colère ! Frappe-moi ! Maudis-moi ! Tire-moi les cheveux ! Je prendrai tout ! »
Sa prise sur ses manches se resserra tandis qu’elle parlait d’une voix faible et tremblante.
« J-Juste s’il te plaît... s’il te plaît, ne me regarde pas avec ces yeux-là... »
Elle finit par s’effondrer en larmes.
***
Evangeline pleura longuement après cela. Et même après avoir cessé de pleurer, ses sanglots persistèrent.
Lorsqu’elle finit par se calmer, le soleil était presque couché et le ciel s’assombrissait à chaque instant.
Pendant qu’elle pleurait, Adrian l’avait emmenée dans la clairière où ils s’entraînaient autrefois. Ils étaient maintenant assis côte à côte, le dos contre l’arbre.
Enfin apaisée, elle jeta un coup d’œil à Adrian. Il fixait le vide, immobile.
C’était vraiment lui. Il était en vie.
Bien qu’il y eût beaucoup de choses qu’elle ignorait. Des choses comme la façon dont il avait survécu ou l’endroit où il avait été jusqu’à présent. Mais en cet instant, le fait qu’il soit là, vivant, était plus que suffisant.
Evangeline ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais ses lèvres tremblèrent. La culpabilité de l’avoir laissé là pour mourir l’enchaînait comme un carcan.
Elle prit une profonde inspiration pour se calmer.
La question que Maître Avalon avait posée peu de temps auparavant résonna soudain dans son esprit.
Après avoir été incapable d’y répondre, Evangeline s’était posé une autre question.
« Que se serait-il passé si mon corps n’avait pas bougé de lui-même à ce moment-là ? »
La réponse à cette question lui parut évidente. Elle aurait hésité jusqu’au bout, incapable de prendre une décision. Elle aurait été indécise. Et au final, ils seraient tous deux morts dans l’explosion.
Il en avait été de même lors de cet incident dans les bas-fonds. Les choses avaient tourné ainsi parce qu’elle avait manqué de décision au moment crucial.
En fin de compte, la cause de la plupart de ses problèmes avait été son indécision.
« Alors, dorénavant, je ne serai plus indécise. »
Elle se tourna vers Adrian. Refoulant toute la culpabilité et les émotions sombres qui l’entravaient, elle parla avec la plus grande sincérité.
« Adi, faisons une promesse. »
Adrian se tourna vers elle et haussa un sourcil.
Evangeline força un sourire.
« Si nous nous retrouvons un jour dans une situation pareille, je ne t’abandonnerai pas, quoi qu’il arrive. »
Peu importait le prix qu’elle aurait à payer. Peu importait l’issue qui l’attendait pour ce choix, elle ne faiblirait pas.
Elle pensait que cette promesse valait mieux que les milliers d’excuses qu’elle pourrait lui offrir.
« Alors... » hésita-t-elle. « Feras-tu la même chose pour moi... ? »
Elle attendit silencieusement une réponse tandis qu’Adrian la fixait sans expression.
Et puis...
...Adrian secoua la tête.
« Bien sûr que non. Ma vie est plus importante. »
« ... »
Evangeline le regarda fixement, totalement abasourdie. Elle ne s’attendait pas à une telle réponse, compte tenu de l’atmosphère actuelle.
Quelques instants plus tard, elle gonfla les joues de colère et lui asséna un léger coup de poing sur l’épaule.
« Espèce de méchant, j’essayais d’être gentille ! »
{Fin du Volume 1 : Le Phénix Noir}