Chapitre 4
Jo marchait.
Pas vers quelque chose de précis. Juste marcher, parce que rester immobile à côté du cadavre du Réformé n'était pas une option et que son cerveau avait besoin d'un geste simple, mécanique, qui ne demande pas trop.
Unchi trottinait à sa droite. L'os était de retour entre ses dents. Jo n'avait pas demandé pourquoi il l'avait repris. Il avait juste accepté que c'était l'équilibre du monde maintenant. Unchi portait un bout de son pied. C'était comme ça. Un doudou peut-être.
La plaine s'étendait dans toutes les directions, vaste et silencieuse sous un ciel illuminé par une lumière grise et diffuse. Pas de vent pour l'instant. Pas de bruit. Juste le craquement régulier de ses propres articulations à chaque pas, ce son sec et rythmé qu'il commençait à trouver presque confortable, comme le parquet de son ancien appartement.
Il marcha encore un peu.
Et puis quelque chose d'étrange se produisit.
Son estomac gargouilla.
Enfin. L'endroit où son estomac aurait dû être produisit quelque chose qui ressemblait à un gargouillis. Un réflexe. Un fantôme d'organe qui réclamait quelque chose par habitude, sans comprendre qu'il n'existait plus.
J'ai faim.
Il s'arrêta.
J'ai faim. Je suis un squelette. Je n'ai pas d'estomac. J'ai faim.
— Vous n'avez pas faim, dit l'IA.
Mon corps pense que j'ai faim.
— Votre esprit conserve certaines habitudes biologiques. Elles s'estomperont avec le temps.
Certaines. Pas toutes.
— Pas toutes, confirma l'IA.
Jo reprit sa marche. Il pensa à la dernière chose qu'il avait mangée. Les pâtes réchauffées sur son bureau, avant que le monde s'arrête. Il ne se souvenait même pas si elles étaient bonnes. Probablement pas. Les pâtes réchauffées n'étaient jamais vraiment bonnes, c'était leur nature profonde, et il les mangeait quand même trois fois par semaine depuis des années parce que cuisiner pour un c'était un effort qui méritait une meilleure récompense que de manger seul devant un écran.
Est-ce que je vais dormir ce soir ?
La question arriva sans prévenir.
— Non, dit l'IA.
Non directement. Pas de « c'est compliqué ».
— Vous n'avez plus besoin de sommeil. Votre esprit peut se mettre en veille si vous le souhaitez, une forme de repos passif. Mais vous n'avez plus de cycle circadien.
Plus jamais.
— Plus jamais, dans l'entraînement.
Jo s'arrêta une seconde.
« Dans l'entraînement. »
Vous venez de faire une distinction.
— J'ai répondu à votre question, dit l'IA.
Vous avez répondu à une version précise de ma question.
Un silence.
— Continuez à explorer, dit l'IA.
Jo continua à marcher. Mais il nota l'expression. L'IA choisissait ses mots avec soin, trop de soin pour que ce soit anodin.
Ce que ça voulait dire exactement, il ne savait pas encore.
Mais ça voulait dire quelque chose.
Jo regarda au-dessus de lui. Pas de soleil visible. Pas de repère pour savoir quelle heure il était, si ce n'était la notification qui indiquait 14h32 tout à l'heure. La lumière diffuse, constante, qui ne changeait pas.
Est-ce qu'il fait nuit ici ?
— La nuit existe. Elle viendra.
Et je la verrai comment ?
— Différemment. Votre vision s'adaptera.
Il pensa à ses patients qui souffraient d'insomnie. Il en avait eu beaucoup. La banlieue parisienne n'était pas particulièrement propice au sommeil réparateur, entre les bruits de rue, les angoisses financières et les plafonds trop bas. Il leur parlait d'hygiène du sommeil, de rituels, de la façon dont le corps avait besoin de ces cycles pour se réparer.
Plus besoin de se réparer.
Enfin. Pas de cette façon-là.
Unchi s'arrêta net.
Jo s'arrêta aussi. Le chihuahua regardait derrière eux, les oreilles dressées, son butin toujours en gueule.
Quoi.
Puis il vit.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚠ NOTIFICATION — LOOT NON COLLECTÉ ║
║ ║
║ Vous avez quitté la zone de combat ║
║ sans collecter le butin. ║
║ ║
║ Durée avant disparition : 4 minutes ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Le loot.
J'ai oublié le loot.
Il fit demi-tour et repartit vers l'endroit où le Réformé était tombé, Unchi dans son sillage, avec la honte légère de quelqu'un qui a oublié ses courses.
L'herbe était encore aplatie. Le liquide noir avait disparu, absorbé par ses os ou par la terre, il ne savait pas. Mais là, à l'endroit précis où la créature s'était effondrée, il y avait quelque chose.
Deux objets.
Jo s'accroupit. Ses genoux craquèrent.
Le premier était un fragment d'os. Pas le sien, plus dense, plus sombre, avec une texture qu'il n'avait encore jamais vue. Pas un os humain non plus. Quelque chose d'intermédiaire, de transformé.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ OBJET : Fragment osseux réformé ║
║ Qualité : peu commune ║
║ Usage : matériau d'amélioration ║
║ Valeur : inconnue ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Le second était plus petit. Une chose rectangulaire, plate, usée sur les bords. Jo la retourna dans ses phalanges.
Un badge plastifié.
Le genre qu'on porte autour du cou dans les entreprises, avec une photo et un nom. La photo était illisible maintenant. Effacée, comme si le Recommencement avait décidé que les visages n'avaient plus leur place sur les badges. Mais le nom, lui, était encore là.
MARTINEZ, F.
Jo regarda le badge un long moment.
Avec Lecture, il ne percevait plus rien. La compétence ne fonctionnait que sur les vivants, sur ce qui pulsait encore. Là il n'y avait rien. Juste du plastique et un nom.
Il le mit dans ce qui lui tenait lieu de poche. Une cavité entre deux côtes, découverte par accident.
— Désolé, dit-il à nouveau. Pour la deuxième fois en une heure.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Collecte effectuée. ║
║ Objet conservé : badge (Martinez, F.) ║
║ Raison de conservation : personnelle. ║
║ Enregistré. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Le fragment osseux et le badge quelque part entre ses côtes. Unchi déjà reparti à sa droite, trottinant dans l'herbe avec l'énergie tranquille d'un chien qui n'a pas de questions existentielles en cours.
Chanceux, pensa Jo.
Il reprit sa marche. La plaine non plus. Il essaya de faire le point sur ce qu'il savait du monde autour de lui, ce qui était peu, très peu, presque rien.
Une plaine. Anciennement banlieue nord. Un ciel sans soleil visible mais avec de la lumière quand même. De l'herbe verte trop dense pour être naturelle. Des Grognards. Un Réformé qui s'appelait peut-être Martinez.
Est-ce qu'il y a d'autres participants dans cette zone ?
— Oui.
Jo s'arrêta.
Combien ?
— Affichez les statistiques générales.
Il cligna des yeux vers un coin de son interface. Quelque chose s'ouvrit qu'il n'avait pas encore exploré, un panneau latéral, discret, avec des chiffres en temps réel.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ZONE D'ENTRAÎNEMENT — SECTEUR 7 ║
╠══════════════════════════════════════════╣
║ Participants actifs : 350 ║
║ Participants éliminés : 0 ║
║ Participants en veille : 3 ║
║ Entités hostiles : 1 847 ║
║ Niveau moyen : 4,2 ║
║ PK disponible : NON ║
║ (Niveau requis : 10) ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Trois cent cinquante.
Il y a trois cent cinquante personnes dans cette zone.
Et mille huit cent quarante-sept entités hostiles.
— Correct.
J'en ai tué combien moi ?
— Huit Grognards et un Réformé.
Sur mille huit cent quarante-sept.
— Sur mille huit cent quarante-sept, oui.
PK disponible : non. C'est quoi le PK ?
— Player Killer. À partir du niveau 10, les participants peuvent s'éliminer entre eux de façon définitive.
Définitive.
— Définitive, oui.
Donc personne ne peut tuer personne pour l'instant.
— Personne n'a encore le niveau requis.
Jo regarda le zéro dans la colonne des éliminés. Trois cent cinquante personnes dans une plaine, et pour l'instant pas une seule morte de la main d'une autre. Il y avait quelque chose de presque rassurant là-dedans.
Et quand quelqu'un atteindra le niveau 10…
— Ce sera la première fois que la question se posera, dit l'IA.
Niveau moyen 4,2. Je suis niveau 6.
— Vous êtes dans le premier tiers.
Pour quelqu'un qui a cliqué sur ce qu'il fallait pas et qui est mort pendant la sélection.
— Pour quelqu'un comme ça, oui.
Jo regarda le panneau encore une seconde avant de le fermer.
Secteur 7.
350 participants par secteur.
Son cerveau fit le calcul tout seul, comme toujours, sans lui demander la permission.
Il y avait huit milliards d'humains sur Terre. Environ. Avant.
350 par zone.
Ça fait…
Des millions de zones.
Des millions de plaines comme celle-ci, quelque part sur la même planète, en ce moment.
C'était vertigineux dans un sens qui n'avait rien à voir avec la peur. Plutôt l'impression soudaine d'être minuscule. Lui, ses cent PV, son pied boiteux, son chihuahua. Dans quelque chose d'une échelle qu'il n'arrivait pas encore à visualiser complètement.
Et après l'entraînement ?
— Les zones sont temporaires, dit l'IA. Des espaces contenus, délimités, conçus pour la progression initiale.
Contenus par quoi ?
— Des frontières. Vous les verrez si vous vous approchez.
Et quand l'entraînement se termine, ces frontières…
— Disparaissent.
On se retrouve tous ensemble.
— Progressivement, oui. Les participants rejoignent le monde ouvert selon leur niveau et leur progression.
Jo imagina ça. Des millions de zones qui s'ouvrent, des gens qui sortent, squelettes, elfes, nains, races avec des points d'interrogation, dans un monde qui n'était plus tout à fait la Terre mais qui en gardait la forme.
Tout le monde a été sélectionné ? Les huit milliards ?
Un silence.
— Non.
Jo attendit la suite.
Elle ne vint pas.
Ceux qui n'ont pas été sélectionnés…
— Ces informations seront disponibles ultérieurement.
Il nota la façon dont l'IA avait dit ça. Pas bureaucratique cette fois. Quelque chose d'autre dans la voix synthétique, quelque chose qui ressemblait presque à de la prudence.
Jo ferma le panneau.
Unchi s'immobilisa.
Pas le gel du prédateur qui repère une proie. Quelque chose d'autre. Les oreilles orientées vers la gauche, la tête légèrement haute, la queue immobile. Le signal qui disait quelque chose là-bas, pas un ennemi, autre chose.
Jo regarda dans la direction.
À deux cents mètres dans l'herbe, une silhouette.
Debout. Bipède. Immobile.
Elle les regardait.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ LECTURE — ACTIF ║
║ ║
║ Cible détectée. ║
║ Distance : trop grande. ║
║ Lecture partielle. ║
║ ║
║ État perçu : vivant. ║
║ Épuisé. ║
║ Pas hostile. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Vivant. Épuisé. Pas hostile.
Jo fit un pas vers la silhouette.
Elle fit un pas vers lui.
Puis s'arrêta. Comme si elle avait hésité, comme si s'approcher d'un squelette dans une plaine post-apocalyptique demandait une seconde de réflexion supplémentaire, ce qui était honnêtement raisonnable.
Jo continua d'avancer. Unchi à sa droite, gueule pleine, la queue qui commençait à bouger très légèrement, ce mouvement particulier presque imperceptible qui signifiait pas un ennemi dans le langage corporel d'un chien sourd.
Cent cinquante mètres.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ LECTURE — ACTIF ║
║ ║
║ Distance : réduite. ║
║ Lecture en amélioration. ║
║ ║
║ État perçu : vivant. ║
║ Épuisé. ║
║ Douleur physique légère. ║
║ Pas hostile. ║
║ Soulagé. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Soulagé.
Pas la réaction de quelqu'un qui voit une menace. La réaction de quelqu'un qui voit autre chose, une présence, du mouvement, de la vie dans quelque chose d'immobile depuis trop longtemps.
Cent mètres.
La silhouette reprit sa marche vers lui. Hésitante au début, puis plus assurée. Elle boitait légèrement, la jambe droite qui ne suivait pas tout à fait. Petite, plus petite que Jo ne l'avait estimé à deux cents mètres. Trapue. Les épaules larges.
Cinquante mètres.
Jo activa Lecture pleinement.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ LECTURE — COMPLET ║
║ ║
║ PV : 23 / 60 ║
║ Niveau : 3 ║
║ Race : Humain ║
║ État intérieur : ║
║ — Épuisement profond ║
║ — Douleur (jambe droite) ║
║ — Faim fantôme ║
║ — Confusion modérée ║
║ — Soulagement à la détection ║
║ d'une présence connue (?) ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Présence connue.
Il me reconnaît.
Jo plissa les yeux, enfin fit le geste de plisser les yeux, sans paupières pour y arriver vraiment. La silhouette était maintenant assez proche pour voir les détails. Un homme. La cinquantaine peut-être. Un tablier, ou ce qu'il en restait, du tissu sombre et déchiré noué à la taille. Les mains grandes, calleuses, qui pendaient le long du corps avec la posture de quelqu'un qui avait passé sa vie debout derrière quelque chose.
Cette façon de marcher aussi, même en boitant. Tranquille. Comme quelqu'un qui a vu pire.
Vingt mètres.
L'homme s'arrêta à vingt mètres.
Il regarda Jo. Le squelette gris anthracite, les os sombres, le chihuahua aux pieds. Et dit :
— Hasan ! Hasan, burada mısın ?
Jo ne bougea pas.
Je comprends pas… enfin si. Un peu.
L'homme fit encore un pas, les yeux plissés, la main en visière malgré l'absence de soleil.
— Hasan, neredesin, lan ?
Lan. Ça je connais.
— Je suis pas Hasan, dit Jo.
L'homme s'arrêta net.
Il regarda le squelette. Vraiment regardé cette fois, pas juste détecté une silhouette dans l'herbe. Quelque chose dans son expression changea, pas de la peur, plutôt la version adulte de la surprise, celle qu'on comprime vite parce qu'on a pas le temps.
— Tatouages, dit-il. Le client du mardi et jeudi. Toujours le même sandwich.
Il m'a reconnu. En squelette.
— Recep, dit l'homme en se touchant la poitrine.
Le boss.
C'est là que Jo vit ce qui arrivait derrière lui.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚠ ENTITÉS DÉTECTÉES : 28 ║
║ Grognards des ruines — Niveaux 2 à 5 ║
║ Statut : hostile ║
╚══════════════════════════════════════════╝
— Recep. Derrière vous.
Recep se retourna. Vit la vague. Dit quelque chose en turc que Jo ne connaissait pas encore mais dont le sens était parfaitement clair au ton.
Jo chargea.
Ce qui suivit fut brutal et moche. Vingt-huit Grognards de niveaux 2 à 5, Recep qui se battait avec ses poings sans compétences visibles, Unchi qui balayait les flancs avec ses fréquences. Jo prenait des dégâts, rappelait ses membres, frappait, recommençait.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚠ PV : 34 / 100 ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Ils en étaient à la moitié quand une voix arriva depuis la gauche.
— RECEP ! Recep, seni görüyorum !
Grand. Très grand. Large comme une armoire, les avant-bras couverts de poils sombres, un sourire qu'on devinait même dans l'urgence. Il arriva dans la mêlée sans ralentir et frappa le premier Grognard qu'il trouva avec une énergie brute et sincère.
L'employé.
Il s'arrêta une fraction de seconde en voyant Jo.
Puis dit à Recep, en turc :
— C'est quoi ce truc ?
Jo inclina le crâne vers lui.
— Je comprends kafadan kontak.
L'employé le regarda. Puis regarda Recep.
— Il parle turc ?
— Un peu, dit Recep, les poings serrés sur un Grognard. Les insultes surtout. On sait pas comment il apprend ça.
— Le kebab, dit Jo. J'écoutais. Et au lycée j'avais une amie, elle venait d'arriver, elle m'a appris les insultes pour qu'on puisse se parler sans que les profs comprennent, et surtout les autres élèves.
Baran s'arrêta une demi-seconde malgré le Grognard en face de lui.
— T'as appris le turc pour insulter des profs ?
— C'était efficace. Mais aussi pour parler en toute discrétion dans la cour.
— Recep, dit Baran en turc. J'aime bien ce squelette.
Ça je comprends aussi, pensa Jo.
Il ne le dit pas.
— Vous vous insultez entre vous, dit-il à la place.
— C'est différent, dit Baran.
Un Grognard que Recep tenait en profita pour mordre.
— On continue cette conversation après, dit Jo.
Ils finirent le combat côte à côte, sans se concerter, Unchi qui couvrait ce qu'il pouvait. Le dernier Grognard tomba dans l'herbe froide.
Le silence revint.
Puis les notifications.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ✦ NIVEAU 7 ATTEINT ║
║ PV restaurés : 110 / 110 ║
║ 10 points à distribuer ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Le curseur s'ouvrit et fila directement en Esprit sans même faire semblant d'hésiter.
Ouais. Bonjour à toi aussi.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ✦ STATISTIQUES MISES À JOUR ║
║ Esprit : 44 → 54 ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Il regarda Recep. Le boss fixait lui aussi un point dans le vide, les yeux légèrement dans le flou de quelqu'un qui lit une interface.
— Niveau 4, dit Recep, avec la satisfaction sobre d'un homme qui constate un fait.
Baran, à côté de lui, avait les yeux écarquillés sur quelque chose que Jo ne voyait pas.
— Niveau 5, dit-il. Et j'ai… j'ai une compétence qui s'est débloquée.
— Laquelle ?, dit Jo.
Baran le regarda.
— Je sais pas encore ce que ça fait.
Bienvenue dans le club.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Progression de groupe détectée. ║
║ Efficacité collective : +12% ║
║ Enregistré. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Jo regarda ses deux nouveaux compagnons. Recep qui époussetait son tablier avec dignité. Baran qui observait Unchi avec une curiosité prudente, comme si le chihuahua allait faire quelque chose d'inattendu.
Ce qu'il fait souvent, en fait.
Une interface apparut, discrète, dans le coin de son champ de vision.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ 📡 DEMANDE DE GROUPE ║
║ ║
║ RECEP vous invite à rejoindre ║
║ son groupe. ║
║ ║
║ Accepter ? > OUI NON ║
╚══════════════════════════════════════════╝
C'est lui qui m'invite. C'est son groupe.
Jo cligna sur OUI.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ 👥 GROUPE FORMÉ ║
╠══════════════════════════════════════════╣
║ RECEP Niv. 4 Humain ║
║ BARAN Niv. 5 ??? ║
║ JO Niv. 7 ???? (instable) ║
║ UNCHI Niv. ? ??? (familier) ║
╚══════════════════════════════════════════╝
╔══════════════════════════════════════════╗
║ 📡 DEMANDE D'AMI ║
║ ║
║ RECEP souhaite vous ajouter. ║
║ Accepter ? > OUI NON ║
╚══════════════════════════════════════════╝
╔══════════════════════════════════════════╗
║ 📡 DEMANDE D'AMI ║
║ ║
║ BARAN souhaite vous ajouter. ║
║ Accepter ? > OUI NON ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Jo cligna deux fois sur OUI.
Baran est niveau 5. Race inconnue.
Il regarda le jeune homme. Grand, large, les avant-bras impressionnants, cette façon de tenir ses épaules comme quelqu'un qui a jamais eu peur de prendre de la place. Dans l'ancienne vie, derrière le comptoir, il avait l'air d'un type qui pourrait soulever le kebab entier si on lui demandait.
Race inconnue. Intéressant.
— T'as choisi quoi comme race ?, dit Jo.
Baran le regarda.
— J'ai cliqué sur humain et ça m'a dit non.
Non.
— T'as eu un message d'erreur ?
— J'ai eu un truc qui disait « incompatible ». J'ai cliqué sur le truc d'après.
— C'était quoi le truc d'après ?
Baran haussa les épaules.
— Des points d'interrogation.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Profil atypique détecté : BARAN ║
║ Race : en cours de définition. ║
║ Parallèle avec participant JO : ║
║ notable. ║
║ Enregistré. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
On est deux à avoir cliqué sur ce qu'il fallait pas.
Jo regarda Recep.
— Et vous ?
— Humain, dit Recep simplement. J'ai lu les options et j'ai choisi humain.
Il dit ça avec le ton de quelqu'un qui trouve parfaitement normal d'avoir fait le choix raisonnable dans une situation déraisonnable. Jo le nota mentalement. Le genre de personne qui garde la tête froide quand tout part en vrille.
Il va mourir, dit une partie de son cerveau, froide et clinique, celle qui avait appris à lire les situations avant même de les comprendre.
Il l'ignora.
— On va où ?, dit Baran.
Jo regarda la plaine. La voûte sans couleur. Les mille huit cent quelques entités hostiles encore actives dans le secteur.
— On continue, dit-il.
Il fit un pas.
Personne ne bougea.
Il se retourna. Recep et Baran le regardaient. Pas son visage, il n'en avait pas vraiment. Ses os. Ses avant-bras, sa cage thoracique, les articulations de ses mains. Leurs yeux allaient d'un endroit à l'autre avec l'expression de gens qui cherchent à comprendre ce qu'ils voient sans trouver les mots.
— Quoi, dit Jo.
Recep désigna son bras droit sans répondre.
Jo baissa les yeux.
Le sang des Grognards avait continué son travail en silence pendant le combat. Ses os n'étaient plus gris anthracite uniformément. Ils étaient traversés de veines sombres, presque noires, qui couraient le long des structures osseuses comme des racines dans de la pierre. Aux articulations, quelque chose de plus dense, de plus profond, une teinte qui n'appartenait pas à de l'os normal. Ça brillait légèrement dans la lumière diffuse. Pas beaucoup. Juste assez pour qu'on le remarque.
C'est nouveau.
— T'étais comme ça avant ?, dit Baran.
— Non, dit Jo.
— Ça fait mal ?, dit Recep.
— Non.
Un silence.
— C'est quoi, dit Baran.
— Je sais pas encore.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Transformation active : visible. ║
║ Statut : ??? (calcul en cours) ║
║ Patience recommandée. ║
║ Vous en avez 35. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
Unchi vint se frotter contre son pied droit. Chaud et pragmatique comme toujours.
— On continue, dit Jo à nouveau.
Cette fois ils le suivirent.
Ils marchèrent en silence pendant un moment.
Recep à gauche, le tablier déchiré noué à la taille, la jambe droite qui traînait légèrement mais le dos droit. Baran à droite, une tête de plus que tout le monde, les épaules larges qui prenaient de la place sans s'en excuser. Unchi entre Jo et Baran, le métatarse en gueule, la queue qui battait à intervalles réguliers.
Jo regardait la plaine devant eux.
Quelque part dans ce secteur, trois cent quarante-sept autres participants faisaient la même chose. Certains seuls, certains en groupe, certains probablement à genoux dans l'herbe en train de se demander comment ils en étaient arrivés là. Quelque part, Dor. Quelque part, le troisième employé.
Et au-delà des frontières de la zone, un monde entier qui recommençait.
Jour 1, pensa Jo.
Loin.
— T'as faim ?, dit Baran.
Jo le regarda.
— Non.
— Moi oui.
— T'as plus d'estomac.
— Je sais. J'ai quand même faim.
Recep hocha la tête avec l'expression de quelqu'un qui comprend exactement ce dont on parle.
— Ça passe, dit-il. Enfin. Presque.
Ils continuèrent.
╔══════════════════════════════════════════╗
║ ⚙ NOTE SYSTÈME ║
║ Jour 1 / 7 ║
║ Heure : 16h14 ║
║ Groupe actif : 4 ║
║ Statut : en progression. ║
╚══════════════════════════════════════════╝
FIN DU CHAPITRE 4