Chapitre 26
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Élevé par un épéiste impitoyable ◈
Chapitre 26 : Guju
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Je m’éveillai alors que le ciel pâlissait déjà sous la lumière du matin.
Je sursautai et me redressai. J’avais donc dormi comme un mort jusqu’au matin.
Je me tournai aussitôt pour vérifier si Du Gi était toujours là.
Mais, en face de moi, il ne restait que l’empreinte de son corps. Le feu de camp ne dégageait plus qu’un mince filet de fumée au-dessus des braises mourantes, et il n’y avait personne en vue.
Où était-il passé ? Je rapprochai discrètement mon épée et regardai autour de moi.
Des feuilles bruissèrent dans le fourré derrière moi.
La main sur la garde de mon épée, je surveillai la direction du bruit.
Du Gi émergea bientôt des buissons. Deux lapins inertes pendaient par les oreilles à sa main.
« Tu as bien dormi. »
Il me lança les lapins.
« Nettoie-les. »
Je les rattrapai machinalement. À quel moment s’était-il levé pour aller chasser ? Et surtout, j’avais bien l’intention de garder au moins l’oreille aux aguets, mais je n’avais rien entendu.
Tss. Sans protester, je descendis jusqu’à la rivière pour vider les lapins.
J’aurais pu le faire les yeux fermés. Pendant mes dix années dans la montagne, c’était la viande que je mangeais le plus souvent.
Après m’avoir montré une fois comment faire, Hyeonam m’avait laissé m’occuper de tous les lapins. Lui se contentait de chasser et de rapporter le gibier. À force, j’étais sans doute devenu aussi habile qu’un boucher pour dépouiller et vider les bêtes.
La chose me parut soudain drôle. J’étais le fils d’un pêcheur, pourtant je n’avais jamais vidé un poisson de ma vie. Je n’avais appris qu’à ouvrir le ventre des bêtes de la montagne.
En incisant la patte arrière d’un lapin, j’en retirai la peau d’un seul tenant et remarquai un petit trou près de son cou.
On aurait dit qu’un objet fin et dur l’avait transpercé. Je vérifiai l’autre lapin et trouvai le même trou au même endroit.
Il était trop petit pour avoir été fait par la pointe d’une épée. Et puis, pour attraper des lapins à l’épée, il aurait fallu s’approcher tout près. Vu ses blessures, il n’avait pas pu les poursuivre à la course. Possédait-il une sorte de lame de jet ?
Quoi qu’il en soit, cet homme avait sûrement plus d’un tour dans son sac.
Je finis de les nettoyer. Je leur fendis le ventre, retirai les entrailles et grattai avec les doigts tout ce qui adhérait à l’intérieur des côtes. Après avoir rincé le sang de leurs ventres vides dans la rivière, il ne resta que la chair pâle.
Je jetai les entrailles près de l’eau. Bêtes ou poissons, il y aurait bien quelqu’un pour s’en charger.
Je rapportai les deux lapins près du feu.
Du Gi était assis à côté, en train d’examiner son flanc. Il avait relevé sa chemise, décollé le tissu collé au sang qui avait coulé de sa blessure pendant la nuit, puis déchirait un morceau de tissu abîmé pour refaire son bandage.
Sous sa chemise relevée, son flanc était mince et noueux de muscles. Au cours des dix dernières années, j’avais appris à mes dépens qu’un corps pareil ne s’obtenait pas sans effort.
Je l’avais cru simplement maigre. Peut-être que ses vêtements étaient trop grands.
Ses mains ne faisaient pas un geste de trop. Il avait l’air parfaitement habitué à soigner ses blessures.
Après lui avoir jeté un coup d’œil, je cassai deux branches vertes et souples, puis les taillai avec mon couteau. J’empalai ensuite les lapins de la gueule jusqu’à la croupe.
J’ajoutai des branches mortes sur les braises pour raviver le feu, plantai une branche fourchue de chaque côté et posai les broches dessus.
Bientôt, la graisse se mit à goutter dans le feu et une odeur savoureuse s’en dégagea.
Le lapin était nature, sans la moindre trace de sel, mais j’en avais déjà l’eau à la bouche. Depuis le pain plat au sésame que j’avais mangé hier en début de soirée, je n’avais rien avalé d’autre que de l’eau de rivière.
Attiré par l’odeur, Du Gi s’approcha et s’accroupit près de moi. Nous tournâmes les broches en silence.
Une fois la peau dorée, nous en prîmes chacun une et la dévorâmes. Dans la montagne, le lapin était plutôt bon, mais après quelques jours seulement dans les villes en contrebas, son goût fade et son odeur de gibier me sautèrent au nez. Les gens étaient vraiment changeants.
Mes mains ne s’arrêtèrent pas pour autant. Du Gi aussi détachait silencieusement la viande des os. Il avait attrapé des lapins après avoir passé la nuit blessé ; il devait avoir tout aussi faim que moi.
Ce n’est qu’après avoir entièrement dépouillé les os que Du Gi s’essuya la bouche et prit la parole.
« Alors, qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? »
« Je dois aller à Yeongpa. Comme je l’ai dit, il faut que je retrouve ma famille. »
Du Gi hocha la tête et jeta les os de lapin dans le feu.
« Et toi, grand frère Du ? »
À ma question, Du Gi contempla les flammes un instant. Son regard semblait peser le pour et le contre.
« Je dois aller jusqu’à Hangzhou. »
Je lui demandai où se trouvait Hangzhou. Du Gi me fixa un instant, puis secoua la tête avant de répondre :
« C’est la plus grande ville du Zhejiang. Tu te souviens que le chef des escorteurs a dit au début que nous prendrions un bateau à Guju ? »
Je hochai la tête. Il me semblait me souvenir qu’il l’avait dit le premier jour, en insistant sur Seonharyeong. Du Gi tendit vers le feu ses doigts tachés de graisse et poursuivit :
« Nous prendrons un bateau de Guju à Hangzhou. De Hangzhou à Yeongpa, il faut compter quatre ou cinq jours à pied. Il y a aussi une voie navigable ; si tu changes de bateau, tu peux y arriver en deux ou trois jours. »
À la mention des bateaux, je dressai l’oreille. Que ce soit sur une rivière ou en mer, tout ce qui se trouvait sur l’eau me semblait préférable à la marche.
Je m’époussetai et me levai. Contrairement au convoi d’escorte, nous n’avions pas grand-chose à préparer. Je recouvris les braises de terre, les piétinai pour les éteindre et me redressai. Du Gi épousseta sa robe, l’enfila et réajusta l’épée à sa taille.
Faute de route visible, nous suivîmes simplement la rivière vers l’aval.
L’eau coulait vers les terres basses, où se trouvaient les routes et les villages. Du Gi devait penser la même chose, car il longeait la rive sans dire un mot.
Nous marchâmes près d’une demi-journée. La rivière quitta le pied des montagnes et s’élargit. Peu après, un chemin de terre apparut sur la digue qui la surplombait. Il était assez large pour laisser passer des charrettes.
Je grimpai sur la digue et examinai la route dans les deux sens. Le vent et la pluie avaient effacé toute trace de passage. Il n’y avait aucune empreinte récente.
Qu’était-il arrivé au convoi d’escorte ?
Était-il toujours derrière nous ? Ou bien tout le monde avait-il péri cette nuit-là ? Impossible de savoir comment le combat s’était déroulé après notre fuite.
Quoi qu’il en soit, les assaillants voulaient la voiture. Quelqu’un finirait donc par l’amener sur cette route.
Pourtant, toujours aucune trace.
Alors…
« Ils doivent être derrière nous. »
Du Gi parlait tout en scrutant le sol. Il était arrivé à la même conclusion que moi, semblait-il.
« Ce ne sont pas des gens que nous avons envie de croiser. Dépêchons-nous avant qu’ils nous rattrapent. »
Je hochai la tête, du même avis, et accélérai le pas sur la route.
Le chemin descendait en pente douce, avec la rivière à ses côtés. Nous marchâmes un certain temps. Le soleil, qui avait été juste au-dessus de nos têtes, se trouvait maintenant loin derrière nous, et nos longues ombres s’étiraient devant nous.
C’est alors qu’un village apparut au bord des champs, au loin.
Le mur de terre qui l’entourait attira d’abord mon regard. Il ressemblait à celui que j’avais vu autour du village de Jang Sam. Deux silhouettes se tenaient près de l’entrée, minuscules comme des haricots à cette distance, et les longs objets qu’elles tenaient me semblaient familiers.
Les gens vivaient donc ainsi partout.
J’allais m’en approcher sans réfléchir quand quelque chose de déchiré, à la limite de mon champ de vision, retint mon attention.
Ce n’est qu’alors que je baissai les yeux sur moi-même. Mes manches étaient déchirées et leurs bords pendaient en lambeaux, ma tenue martiale était abîmée en plusieurs endroits et des taches de sang noirci y avaient séché.
Quand je jetai un regard de côté, Du Gi n’était pas mieux loti. Si nous nous présentions devant les gardes dans cet état, ils ne nous laisseraient pas entrer. Ce seraient d’abord des faucilles et des gourdins qui voleraient dans notre direction.
J’arrêtai Du Gi, qui avançait sans réfléchir.
« Passons notre chemin. Nous pourrons dormir dehors. »
Du Gi eut l’air perplexe, puis suivit mon geste et baissa les yeux sur lui-même. Sans un mot de plus, il hocha la tête.
Nous contournâmes le village de loin et poursuivîmes notre route jusqu’à la tombée de la nuit. Ce soir-là, nous allumâmes un feu et dormîmes à la lisière d’un bois, à l’écart du chemin.
Le lendemain, ce fut la même chose. Nous marchions au lever du soleil et, chaque fois que nous apercevions un village, nous le contournions de loin.
Nous mangions ce que Du Gi attrapait. Des lapins, des faisans et, une fois, il rapporta même un jeune chevreuil dont je ne savais d’où il sortait. Il devait être doué pour la chasse, car il ne rentrait jamais bredouille.
Il savait aussi allumer un feu avec un briquet à pierre, l’attiser et choisir un endroit où dormir à l’abri du vent et de la pluie. Il semblait habitué à manger et à dormir sur les routes.
Je supposai que la Société du Miroir Brillant ne ménageait pas ses membres.
C’était le matin de notre troisième journée de marche ininterrompue.
À un moment, la rivière s’était considérablement élargie. Des voiliers parsemaient sa surface.
J’ignorais qu’autant de bateaux circulaient sur une rivière qui n’était même pas la mer. Certains ressemblaient aux barques de pêche du port de mon village natal, mais d’autres étaient bien plus grands et plus robustes. Ils semblaient capables de transporter sans peine des montagnes de marchandises ; ce devaient donc être des bateaux de fret.
Des toits de tuiles grises se serraient le long des quais où les bateaux s’étaient rassemblés, et, derrière eux, une haute muraille s’étirait. La ville paraissait aussi grande que Geonnyeong.
Mais tous les quais étaient bordés de bateaux, tandis que des gens chargés de fardeaux circulaient entre eux comme des fourmis. On aurait dit que la moitié de la ville s’était répandue au bord de l’eau, au pied des remparts.
La scène était si étrange que je m’arrêtai sans m’en rendre compte.
En suivant des yeux les bateaux sur l’eau, je revis vaguement le souvenir lointain de mon père et moi, assis à la poupe de son bateau de pêche. Cela faisait dix ans que je n’avais pas vu des gens mener leur vie sur l’eau.
« Ça te rappelle la maison ? Si tu restes planté là, l’air absent, le soleil va se coucher. Allons-y. »
Du Gi eut un petit rire à côté de moi, puis désigna les remparts d’un mouvement du menton.
« Voici Guju. »
Sa voix avait une pointe de fierté. Ce n’était même pas sa ville natale, pourtant il en parlait comme s’il se vantait de sa propre cité.
Je suivis Du Gi et me remis en marche. La route descendait en pente douce le long de la rivière et menait tout droit au quartier des quais.
À mesure que nous approchions, toutes sortes de bruits se précipitèrent dans mes oreilles. Après des jours passés sur les chemins silencieux de la montagne, j’en eus presque les oreilles engourdies.
Les cris des portefaix qui transportaient des charges, les bateaux qui s’entrechoquaient, les gens qui marchandaient le prix des marchandises à grand renfort de voix.
L’odeur du poisson, de l’eau de rinçage du riz et de quelque chose qu’on faisait frire dans l’huile se mêla et m’emplit les narines.
Lorsque nous entrâmes dans la rue, la foule se mit à nous frôler les épaules. En marchant parmi ces gens, je pris de nouveau conscience de mes manches en lambeaux. Je sentis plusieurs regards se poser sur notre allure avant de s’en détourner.
« Nous devrions commencer par nous occuper de nos vêtements. »
Je soulevai une manche en haillons en parlant, et Du Gi hocha la tête.
Nous avions laissé nos vêtements, nos sacs et tout le reste dans le convoi d’escorte. Cela me peinait de penser que je n’avais porté que quelques jours les habits achetés à Geonnyeong.
Un peu plus loin dans la rue, je vis une boutique où des vêtements étaient suspendus en rang à une tringle sous l’avancée du toit. Il n’y avait pas d’enseigne indiquant qu’on y vendait du prêt-à-porter, mais elle ressemblait presque trait pour trait à celle où j’avais acheté mes vêtements à Geonnyeong.
Le boutiquier nous examina de la tête aux pieds. Du Gi n’en tint pas compte. Avec l’air de quelqu’un qui en avait l’habitude, il inspecta les vêtements suspendus, en choisit deux tenues et demanda le prix.
Les marchandages commencèrent alors.
Pour une couture aussi grossière, le prix relevait du vol. En acheter deux à la fois aurait dû lui valoir une réduction. Du Gi répondit avec tant d’aisance que le boutiquier baissa peu à peu son prix.
Nous finîmes par nous mettre d’accord sur cent vingt sapèques la tenue. Je me souvenais en avoir payé cent cinquante à Geonnyeong. J’avais pourtant cru avoir bien marchandé là-bas.
Il était trop tard pour retourner se plaindre ; je décidai donc que le tissu devait simplement être plus abondant ici. Quoique, maintenant que j’y pensais, celui-ci avait l’air un peu plus rêche…
Nous ouvrîmes chacun notre bourse et payâmes, puis empruntâmes l’arrière-cour de la boutique pour nous changer. Je portai des vêtements superposés d’un brun sombre couleur de terre, tandis que Du Gi revêtit des vêtements de coton indigo.
Une fois débarrassé de ma tenue martiale raidie par le sang et la saleté, je retrouvai enfin une apparence à peu près humaine.
Du Gi lui aussi avait complètement changé une fois vêtu de vêtements à sa taille. Son dos droit, la ligne nette de ses épaules… À première vue, il avait l’allure d’un artiste martial.
On disait que l’habit faisait le moine, mais il me semblait moins qu’il avait revêtu des ailes que qu’il s’était débarrassé de la peau qui le recouvrait jusque-là.
En sortant de la boutique, Du Gi me conduisit à une auberge plus bas dans la rue. Elle se trouvait près des quais, et le rez-de-chaussée était à moitié rempli de gens qui avaient l’air de marins ou de portefaix.
Nous louâmes deux chambres, puis nous nous assîmes face à face à une table, en bas, et commandâmes à manger.
On posa devant nous deux bols de riz fumant, du poisson qu’on disait pêché dans la rivière et cuit à la vapeur, ainsi que des légumes sautés. Cela faisait des jours que nous n’avions pas mangé chaud. Nous vidâmes d’abord nos bols en silence.
Après avoir passé un moment le nez baissé sur nos bols, à ne manger que du riz, Du Gi se leva dès qu’il eut posé sa cuillère.
« Je vais me renseigner pour les bateaux. Avec un peu de chance, il y en aura un qui partira demain matin. »
Je lui dis d’y aller, puis me demandai ce que je devais faire. Mon regard tomba sur l’épée que j’avais posée sur la table.
Ma Jeongsan l’avait reconnue. L’artiste martial en noir l’avait reconnue. Même Du Gi avait reconnu son motif. Tant que je la porterais à la taille, je ne pourrais pas la dégainer à la légère.
Pourtant, je n’avais pas envie de la jeter. Alors pourquoi ne pas en porter une autre ?
« Grand frère Du. »
Je retins Du Gi alors qu’il allait sortir et lui demandai combien coûtait généralement une épée. Du Gi regarda mon visage, puis l’épée sur la table, et hocha la tête comme s’il avait compris ce que j’avais en tête.
Si je voulais acheter une épée, me dit-il, je devais aller dans une forge spécialisée dans les armes plutôt que dans une échoppe de forgeron au marché. Les moins chères ne coûtaient qu’un lingot d’argent d’un tael, mais leur lame était trop molle pour servir à quoi que ce soit. Pour en avoir une de bonne qualité, il me faudrait payer plus de deux taels. Après m’avoir donné ces renseignements, Du Gi quitta l’auberge.
Deux taels d’argent.
C’était l’avance que j’avais reçue pour le convoi d’escorte, une somme qui n’avait donc rien de dérisoire. Pourtant, les lingots d’argent de Hyeonam étaient toujours intacts dans ma bourse.
À en juger par l’avance que j’avais reçue, ces lourds lingots devaient valoir au moins quinze taels.
J’ignorais toujours comment Hyeonam avait pu posséder autant de lingots d’argent dans la montagne, mais, grâce à eux, je n’avais pas à m’inquiéter du prix d’une épée.
Après avoir débarrassé la table, je me levai et arrêtai un serveur qui passait. Je lui glissai quelques pièces dans la main et lui demandai où se trouvait la forge la plus proche. Le serveur s’empressa de m’indiquer le chemin.
Il y avait, disait-il, une forge près de l’entrée d’une ruelle, à environ un majang du quartier des quais en direction de la porte de la ville. On y entendait les soufflets résonner, et on y vendait des armes. Je mémorisai soigneusement l’itinéraire.
Quand je sortis de l’auberge, le soleil était déjà haut dans le ciel. Je me glissai dans la foule et suivis le chemin qu’on m’avait indiqué.
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