Chapitre 2
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Élevé par un épéiste impitoyable ◈
Chapitre 2 : Épée meurtrière
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Un jour, un peu plus de neuf ans après mon enlèvement, l’Ancien revint en pleine nuit, couvert de sang pour la première fois depuis longtemps. Une fois de plus, nous déménageâmes dans une autre montagne.
Comme toujours, l’Ancien ne me dit pas où nous allions. Après plusieurs jours de marche, nous arrivâmes à une cabane à mi-hauteur d’une montagne.
Ses murs étaient enduits d’un mélange de boue et de paille, et un toit de bardeaux les surplombait en pente. L’un des côtés de l’avant-toit penchait tellement qu’on aurait dit qu’il allait s’effondrer.
Quelle que fût la montagne où nous allions, la cabane était toujours la même.
La cour n’était pas bien grande. Il y avait juste assez de place pour que dix adultes s’y assoient en cercle. Une forêt dense l’entourait de toutes parts et dissimulait tout ce qui se trouvait au-delà.
Une seule chose changeait : au centre de cette cour se dressait une large dalle de pierre.
C’était une pierre plate, assez large pour qu’une personne s’y assoie en tailleur. L’Ancien semblait l’apprécier. À l’aube, il s’installait dessus sans bouger jusqu’au lever du jour, puis, après notre entraînement de midi, il y retournait et y passait un moment.
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis notre arrivée.
Ce jour-là, l’épée de l’Ancien fondit sur moi comme d’habitude. Elle suivit la même trajectoire que je recevais jour après jour depuis dix ans.
Mon épée, qui n’avait jamais cessé de parer la sienne, s’avança pour la première fois. Je renvoyai tout naturellement la force de sa lame dans la direction opposée.
La pointe de l’épée de l’Ancien dévia de sa trajectoire prévue.
Sans m’en rendre compte, je fis un pas en avant. Mon épée de bois lui entailla le flanc.
C’était la première fois.
Pour la première fois en neuf ans, l’Ancien avait laissé mon épée le toucher.
Nous restâmes immobiles un long moment. L’Ancien avait la tête baissée, aussi ne pus-je lire son expression. Je le vis seulement porter une main à son flanc.
Puis il rengaina son épée.
Pour la première fois, notre entraînement de midi prit fin plus tôt que prévu.
L’Ancien entra dans la cabane et n’en ressortit pas avant longtemps. Je restai là, hébété, à attendre.
Environ deux heures plus tard, l’Ancien réapparut, un livre à la main.
C’était un vieux livre dont la couverture était vierge. L’Ancien m’accorda une semaine, en évoquant de nouveau le bras de ma petite sœur.
Le mince volume était rempli de dessins et de textes. On y voyait des silhouettes humaines couvertes de points et de lignes.
Pendant une semaine, je m’efforçai de tout mémoriser. C’était la première semaine où je ne tenais pas une épée.
À la fin de la semaine, je pouvais réciter chaque dessin et chaque mot du livre les yeux fermés.
Ce jour-là, l’Ancien m’écouta en silence réciter son contenu du début à la fin. Puis il posa une main sur mon dos.
Une chaleur soudaine jaillit de sa paume. J’avais l’impression d’avoir le dos collé contre un brasero. Elle traversa mon coccyx, remonta le long de ma colonne jusqu’au sommet de mon crâne, puis redescendit par mon visage et ma poitrine jusqu’au dantian, sous mon nombril.
Elle remonta le dos et redescendit par la poitrine. Après avoir répété plusieurs fois ce mouvement naturel, l’Ancien retira son énergie d’une main légèrement tremblante.
Quand la chaleur eut entièrement disparu, quelque chose de nouveau avait pris sa place. Une chose de la taille d’un grain de millet s’était formée sous mon nombril, fraîche et limpide.
Pour une raison quelconque, le teint de l’Ancien avait visiblement pâli.
C’est alors que je devinai pour la première fois le sens des dessins et des mots du livre. L’Ancien appelait cette énergie l’énergie intérieure, et le parcours complet qu’elle suivait, la petite circulation.
À partir de ce moment, l’Ancien disparut plusieurs jours sans un mot. Cela ne lui était encore jamais arrivé.
Un jour passa. Puis deux. À la cinquième nuit, j’envisageais sérieusement de m’enfuir quand l’Ancien revint enfin, une petite boîte à la main.
Elle contenait une seule pilule. Une bille ronde, d’un bleu-vert profond, qui semblait proclamer au premier regard : « Je ne suis pas une chose ordinaire. »
J’acceptai la pilule que l’Ancien me tendait. Je me demandai si je devais l’avaler, mais refuser n’avait jamais été une option. L’Ancien avait de nouveau ce regard fou.
Je fermai fort les yeux et mis la pilule dans ma bouche. L’espace d’un instant, une fraîcheur agréable se répandit sur ma langue, sans la moindre amertume.
Puis, dès l’instant suivant, elle fondit comme de la neige et se mit à se dilater en moi avec une force terrifiante.
J’avais l’impression d’avoir avalé une cascade entière. Avant même d’avoir pu me préparer, d’immenses vagues déferlèrent dans chaque recoin de mon corps.
Je poussai la petite chaleur qui subsistait dans mon dantian vers mon coccyx. C’était comme tenter désespérément de faire avancer une barque de la taille d’un grain de millet au milieu d’un tsunami. Elle remonta ma colonne jusqu’au sommet de mon crâne, puis redescendit par mon visage et ma poitrine.
À plusieurs reprises, je ne pus plus respirer et faillis perdre connaissance. Chaque fois, je crois que l’Ancien me frappa l’épaule ou le dos avec quelque chose pour me forcer à reprendre mes esprits.
Je ne me rappelai bientôt plus exactement la douleur de cette nuit-là.
Il ne m’en resta qu’un vague souvenir : celui d’avoir parcouru ce chemin encore et encore, poussé par l’instinct que si je m’arrêtais, mon corps éclaterait et je mourrais.
Quand je repris connaissance, les vagues qui m’avaient assailli de toutes parts suivaient docilement un parcours bien précis.
Lorsqu’elles finirent par se rassembler entièrement dans mon dantian, une étrange somnolence s’empara de moi.
Le grain de millet avait grossi jusqu’à atteindre la taille du poing d’un bébé.
Le lendemain, je repris l’épée. La différence, c’était que j’utilisais désormais une vraie épée, que l’Ancien semblait avoir dénichée quelque part.
C’était une grossière épée de fer, ébréchée sur le tranchant, mais elle n’en était pas moins réelle. Le poids du métal pesait sur ma main d’une façon que l’épée de bois n’avait jamais connue.
À partir de ce jour, l’Ancien m’apprit à faire circuler mon énergie dans une épée. J’appris à puiser celle qui s’était condensée dans mon dantian, à la guider dans les veines de mon bras et à la faire couler jusqu’à la pointe de l’épée.
Nos affrontements quotidiens de midi se firent eux aussi à l’épée véritable.
Des traces fraîches laissées par l’acier apparaissaient donc presque chaque jour sur mon corps. Il était courant que mes épaules soient entaillées et mes cuisses ouvertes.
Pourtant, il se produisit quelque chose d’étrange.
Même lorsque mes blessures étaient assez profondes pour fendre ma peau et faire couler le sang, elles formaient une croûte après une nuit de sommeil. En quelques jours, elles guérissaient, ne laissant qu’une petite cicatrice.
À l’époque, j’ignorais si cette étrange guérison venait du chemin décrit dans le livre, de cette chaleur qui circulait sans fin en moi.
J’étais simplement soulagé qu’elle ne gêne pas l’entraînement du lendemain, et je resserrais en silence ma prise sur la poignée ensanglantée.
Les feuilles d’automne qui avaient teint toute la montagne de rouge tombèrent. La neige blanche la recouvrit comme une couverture, puis de nouveaux bourgeons apparurent.
À cette époque, je ne recevais plus de blessures. À la place, de nouvelles marques d’acier se mirent à apparaître sur le corps de l’Ancien.
À un moment donné, l’Ancien ne parvint plus à parer complètement mon épée.
L’énergie fraîche et limpide qui m’habitait effaçait mes blessures en une nuit. Mais les plaies du vieil Ancien guérissaient rarement. Elles ne faisaient que s’accumuler, sous d’épaisses croûtes disgracieuses.
Ce fut alors que je pensai pour la première fois que je pourrais quitter cette montagne.
Je peux gagner.
Ces mots ne me quittaient pas. J’avais attendu dix ans avant de pouvoir les penser. Bien des nuits, le sommeil se déroba à moi.
Même après avoir pris ma décision, le doute m’assaillait chaque fois que je me retrouvais face à l’Ancien au repas du lendemain.
Parfois, je me demandais si je devais vraiment le tuer. D’autres fois, je me croyais fou d’hésiter.
L’Ancien était un lunatique qui m’avait entraîné au plus profond des montagnes et m’avait poussé chaque jour au bord de la mort comme un animal.
Et pourtant, c’était aussi lui qui veillait toute la nuit, faisait bouillir des herbes et me les appliquait sur le corps lorsque j’avais les côtes brisées et que respirer me faisait mal. Même si c’était lui qui me les avait brisées.
Les nuits où le froid mordait la chair, l’Ancien ôtait silencieusement sa robe extérieure et m’en couvrait.
Nous n’avions jamais noué de lien entre maître et disciple, et l’Ancien ne m’avait jamais demandé de l’appeler Maître. Pourtant, dix ans à manger, dormir et vivre ensemble avaient fini par faire naître quelque chose qui ressemblait à de l’affection.
À partir de là, je me mis à chercher un moyen de quitter la montagne sans tuer l’Ancien.
Je pouvais désormais le vaincre par les arts martiaux. Si je parvenais à lui faire admettre qu’il n’avait plus rien à m’enseigner, peut-être pourrais-je partir sans provoquer de grave affrontement.
Les fleurs tombèrent, et les vents lourds et humides fraîchirent peu à peu, jusqu’à faire trembler les feuilles des arbres. Chaque jour, lorsque nos épées se croisaient, j’observais l’Ancien, attendant vaguement le moment où je pourrais baisser la mienne.
Jusqu’à une semaine plus tôt.
Après notre entraînement de midi, ce jour-là, l’Ancien ne regagna pas la plate-forme de bois comme à son habitude.
Il resta immobile au centre de la cour à me regarder. Son regard n’avait rien de celui, fou, qu’il avait lorsqu’il m’enseignait l’épée, ni de son expression habituellement impassible. Je ne l’avais jamais vu ainsi.
D’une voix terriblement indifférente, l’Ancien me fit remarquer que mes progrès ralentissaient.
Il ajouta que je manquais peut-être de stimulation, puis m’accorda une semaine.
Si je ne progressais pas dans ce délai, il descendrait aussitôt de la montagne et couperait le bras de ma petite sœur. Il prononça cette phrase avec un calme bien trop glaçant.
Yeona.
C’était un nom que je n’avais pas prononcé à voix haute en dix ans. J’ignorais même comment l’Ancien l’avait appris.
Était-il déjà allé chercher ma famille sans que je le sache ? Mon cœur fit un bond.
Mais à peine ce nom avait-il franchi ses lèvres que l’image de cette enfant de sept ans, agrippée à mes vêtements au bout d’une ruelle et sanglotant à chaudes larmes, traversa mon esprit, aussi nette qu’un éclair.
Je restai sans voix, mais tentai de convaincre l’Ancien. Il ne me répondit pas.
Ce soir-là, puis à nouveau à l’aube, l’Ancien m’enseigna l’épée comme d’habitude, prépara mes repas et ôta ses propres vêtements pour m’en couvrir, comme il l’avait toujours fait.
La seule chose qui ne changea pas dans ces gestes silencieux fut le délai d’une semaine.
À force de veiller jusqu’à l’aube, je compris quelque chose. L’Ancien avait percé à jour chacune de mes hésitations pendant les six mois où j’avais tergiversé.
Le compromis que j’avais stupidement imaginé n’avait jamais été possible.
Mes progrès n’étaient qu’un prétexte. L’Ancien savait que je le tuerais, et il ne pouvait tolérer une lame hésitante.
Si je lui témoignais une pitié mal placée, l’épargnais et descendais seul de la montagne, il pourrait profiter de mon absence pour trouver une occasion de couper réellement le bras de Yeona.
Une partie de moi s’efforça de se rassurer en se disant que l’Ancien ne ferait jamais une chose pareille. Mais lorsque je me rappelais sa cruauté au cours des dix dernières années, je ne parvenais pas à chasser complètement ce sinistre pressentiment.
À la seule pensée de voir l’Ancien revenir avec le bras ensanglanté de Yeona à la main, la mince affection née au fil de ces dix ans ne signifiait plus rien.
Ce ne fut qu’alors que mes hésitations disparurent tout à fait.
Aujourd’hui, c’était le septième jour.
Aujourd’hui.
Frrr, frrr.
L’acier glissa une dernière fois sur la pierre à aiguiser. Le soleil du matin avait pleinement dépassé la crête et éclairait la cour.
J’appuyai légèrement le pouce contre le tranchant. Il était assez affûté. J’essuyai l’épée avec un chiffon, la saisis fermement et me relevai.
L’Ancien, assis bien droit sur la dalle de pierre dans un coin de la cour, ouvrit enfin les yeux.
L’Ancien me regarda.
Ce n’était ni son regard habituellement indifférent ni celui, fou, qu’il avait lorsqu’il tenait une épée. C’était le même regard que celui qu’il avait posé sur moi une semaine plus tôt.
Au fond de ses yeux pesait l’impatience de quelqu’un qui avait repoussé ce moment pendant dix ans.
* * *
« Tu as enfin pris ta décision ? »
« Je te tuerai aujourd’hui. »
À ma réponse calme, l’Ancien porta la main à la poignée de son épée.
« Tu en es capable ? »
« Je vais essayer. »
Chling.
L’acier tinta dans le fourreau usé de l’Ancien. Il se leva de la plate-forme de bois et avança lentement dans la cour.
Nous avions les mêmes déplacements.
Nos pieds glissaient doucement sur le sol, nous faisant traverser la cour d’un pas fluide. Tout était si calme qu’on aurait dit que nous marchions sur l’eau.
Je m’élançai le premier. La pointe de mon épée tendue droit devant moi, je visai directement la gorge de l’Ancien.
Nous avions échangé des coups pendant dix ans. Mon corps savait comment l’Ancien riposterait avant même que mon esprit ne puisse y penser.
Kling.
Mais l’épée qui rencontra la mienne n’était pas celle à laquelle je m’attendais. Au lieu du claquement sec du métal qui s’entrechoque, un crissement désagréable me vrilla les oreilles.
Mon épée n’atteignit pas la gorge de l’Ancien. Sa lame glissa de façon poisseuse le long du plat de la mienne.
J’avais subi cette trajectoire pendant dix ans. Je m’attendais donc à ce qu’à l’instant suivant, la pointe de l’épée de l’Ancien retourne ma force contre moi et glisse vers ma gorge.
Je pivotai instinctivement l’épaule, prêt à esquiver.
Mais…
Rien ne vint.
L’Ancien avait lié mon épée et s’était contenté de détourner toute la force de mon attaque dans le vide. Je ne sentais plus cette implacable intention meurtrière qui autrefois s’enfonçait en moi pour me déchirer.
Je fus le seul à perdre l’équilibre et à trébucher, après avoir tordu mon corps pour éviter la contre-attaque attendue. Je ramenai précipitamment mon épée et la balayai de côté pour me protéger de l’attaque qui aurait dû suivre, puis me détournai en hâte pour échapper à mon élan.
Je pris appui sur le sol, roulai comme un animal pour creuser la distance, puis retrouvai aussitôt ma garde.
J’étais désorienté.
Je n’avais jamais vu une telle trajectoire en dix ans. Elle n’avait rien à voir avec celle, implacable, qui retournait toujours la force de mon épée contre moi pour viser ma gorge ou mon cœur.
L’épée de l’Ancien semblait tracer dans les airs une infinité de cercles, grands et petits. Son mouvement était élégant, d’une douceur et d’une fluidité sans fin, comme l’eau ; il paraissait sur le point de se briser, et pourtant continuait sans jamais s’interrompre.
La force de mon épée se dispersait comme si elle s’enlisait dans un marécage.
Était-ce vraiment là l’épée de cet Ancien fou ?
Je m’avançai et frappai de nouveau.
Je frappai de haut en bas, tailladai, puis portai une nouvelle estocade.
À chaque fois, l’Ancien reculait d’un demi-pas ou tournait autour de moi, traçant des courbes arrondies pour absorber mes attaques.
Lorsque je frappais avec force, il la détournait dans le vide. Quand j’essayais de me retirer, sa lame s’accrochait à la mienne et en nouait la pointe.
Cette sensation était contre nature : une force réduite à néant par une douceur absolue.
Mais après plusieurs échanges, ma confusion se transforma en un étrange sentiment de déjà-vu.
Cette épée était complètement différente, et pourtant étonnamment familière.
Cette large trajectoire arrondie se superposait étrangement aux mouvements que mon corps avait appris après avoir été battu jusqu’à ce qu’ils s’impriment dans mes os pendant dix ans.
La chaleur limpide enfouie dans mon dantian frémit légèrement, comme si elle réagissait aux cercles tracés par l’épée de l’Ancien.
Ce ne fut qu’alors que je compris l’origine de cette impression de différence écrasante. Les deux arts de l’épée avaient probablement les mêmes racines.
Seul le but de cette douceur était radicalement opposé.
L’épée que l’Ancien maniait à présent était un immense bouclier : elle traçait des cercles naturels pour accueillir et neutraliser la force de l’adversaire.
Mais l’épée qu’il m’avait enseignée pendant dix ans s’écoulait avec la même douceur et la même ampleur, à ceci près que ses cercles ne se refermaient qu’autour de la gorge de l’ennemi. C’était un cruel nœud coulant.
Au lieu de détourner sans danger la force de l’adversaire, elle glissait le long de sa lame comme un serpent souple et lui déchirait la gorge.
L’Épée meurtrière. Une déformation abjecte de ce principe profond qui consiste à soumettre la force par la douceur, détournée pour ne servir qu’à entraver et massacrer l’adversaire.
« Tu n’as pas à être surpris. »
L’Ancien parla calmement tout en traçant un cercle souple pour détourner mon épée.
« Ton épée a été conçue pour briser celle-ci. »
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