Chapitre 1
WeTried Translations
Traducteur/éditeur : HidingTurtle
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Élevé par un épéiste impitoyable ◈
Chapitre 1 : Entrée dans la montagne
──────
Frr, frr.
Un morceau d’acier glissa rudement contre la pierre à aiguiser. La vibration du métal qu’on meulait remonta le long de mon poignet.
Je répartis équitablement mon poids, de l’épaule au coude. La lame frottait la pierre avec une force régulière.
Du coin de l’œil, je vis l’aube poindre derrière la crête lointaine.
La lueur rouge du matin se posa sur la lame. Mon visage se refléta dans son fil bleuté.
Les joues creuses. Les yeux cernés de rouge. Les cheveux longs ébouriffés dans tous les sens.
Une barbe rêche me mangeait la mâchoire, sur une peau brunie par le soleil.
Je m’arrêtai et relevai la tête. Dans un coin de la cour, une scène s’offrit à moi.
Un Ancien était assis en tailleur sur un gros rocher plat, les yeux doucement clos.
Son corps décharné ne bougeait pas d’un pouce tandis qu’il recevait la rosée du matin, comme s’il était devenu partie intégrante de la pierre.
En contemplant cette sérénité incongrue, je laissai échapper un rire sans joie.
Qu’est-ce que je foutais là, à faire ça ?
* * *
Le passé lointain me revenait toujours par fragments flous.
Je devais avoir dix ans, cette année-là.
J’habitais dans un petit village de pêcheurs, juste à l’extérieur d’une assez grande ville portuaire.
L’odeur de la mer imprégnait toujours nos vêtements. Les toits de planches grises, usés par le vent marin chargé de sel, se serraient les uns contre les autres, tandis que d’étroits sentiers de terre sinueux serpentaient entre les maisons jusqu’au marché aux poissons.
À l’aube, les cris des mouettes déchiraient la brume. Le soir, les lumières des grands navires marchands dans le port lointain s’éparpillaient à l’horizon.
Notre maison était une petite bâtisse aux murs de terre, à l’entrée du village. Le vent qui se faufilait par la porte de la cuisine semblait toujours porter une odeur de poisson.
Voilà à quoi ressemblait notre village.
Je me souvenais de cette année comme d’une période particulièrement faste pour la pêche. Même mon père, bourru et endurci par les vents violents de l’océan, semblait toujours avoir le sourire aux lèvres.
Un soir, un morceau de viande, denrée précieuse, apparut sur la table. Je n’avais toujours pas oublié la chaleur du brasero ni l’odeur de la graisse qui grésillait.
Je me souvenais avec une netteté intacte de notre famille de quatre, rassemblée autour de la table, le ventre plein.
Ce fut une soirée ordinaire, chaleureuse et si floue dans ma mémoire.
Puis, peu de temps après, vint ce jour-là. Comme d’habitude, Père était parti pêcher et Mère était allée vendre du poisson.
Ce maudit jour où, ignorant tout, je me roulais dans la poussière en jouant avec ma petite sœur de sept ans.
Le souvenir de ce matin-là commençait par une forte puanteur de sang.
Un Ancien couvert de sang rampa jusque dans notre cour et tomba à genoux devant moi. Il haletait, à bout de souffle, et me suppliait de lui donner de l’eau. Il avait tout l’air d’un mourant.
Il portait des vêtements que je n’avais jamais vus sur personne au village.
Une sorte de robe ample lui descendait jusqu’aux chevilles. Elle avait dû être bleutée à l’origine, mais de larges taches rouge sombre la maculaient.
Je crus distinguer une sorte de motif circulaire brodé sur sa poitrine. Mais c’était il y a si longtemps, je ne m’en souvenais plus très bien.
Ses longs cheveux blancs étaient noués au sommet de son crâne et retenus par une épingle en bois. Celle-ci s’était même défaite d’un côté, et des mèches blanches, poisseuses de sang et de poussière, lui collaient aux joues.
À l’époque, je n’étais pas assez mauvais pour chasser un Ancien qui saignait.
Je le regrettais encore parfois. Et si je l’avais ignoré ? Et si j’étais rentré en courant pour verrouiller la porte ?
Je me souvenais l’avoir aidé à s’installer sur l’estrade en bois, puis être allé puiser de l’eau au puits et la lui avoir versée entre les lèvres fendillées.
Après avoir bu, l’Ancien resta immobile un long moment. Ma sœur, qui me tenait le pantalon en me regardant d’un air curieux, vit sa respiration rauque et métallique s’apaiser peu à peu.
Dieu merci.
Mon soulagement ne dura qu’un instant.
L’Ancien ouvrit lentement les yeux. Ses pupilles troubles s’aiguisèrent, pleines de vie, puis se tournèrent vers moi.
Je reculai, saisi par le froid incompréhensible qui me traversa, mais ce fut inutile.
Sans la moindre trace de la faiblesse qui l’avait fait cracher du sang, l’Ancien se releva avec aisance de l’estrade. Avec le recul, je compris que ses jambes avaient exécuté un jeu de jambes étrange, tandis que le haut de son corps restait parfaitement immobile.
Je remarquai alors le fourreau caché à sa taille.
Je n’eus même pas le temps de me retourner pour fuir qu’une pression aussi écrasante que le mont Tai s’abattit sur mon épaule. Ma clavicule d’enfant craqua sous une poigne qui semblait prête à la broyer.
« Viens avec moi », ou quelque chose dans ce goût-là. L’Ancien le déclara si brusquement que je me demandai un instant s’il s’agissait d’un parent âgé.
Mais quelque chose émanait de lui. Une folie profonde, qu’aucun parent n’aurait jamais pu afficher.
Ma petite sœur, effrayée, me serra la main en hoquetant. Le regard de l’Ancien se tourna vers elle.
C’est tout.
Pourtant, je le compris instinctivement.
À la seconde où ma sœur éclaterait en sanglots, l’Ancien lui briserait calmement la nuque.
« Yeona, ne pleure pas. Je reviendrai dans cent nuits. »
Je me souvenais clairement de ces mots. En y repensant, je me demandais pourquoi j’avais dit une chose aussi étrange.
Mais ils m’étaient venus instinctivement.
Ah, et à cet âge-là, cent était le plus grand nombre que je connaissais.
Quoi qu’il en soit, après avoir débité ce mensonge maladroit, je levai les yeux vers l’Ancien.
Il me regarda silencieusement de haut avant de parler d’une voix grave.
« Quand cent nuits se seront écoulées, je te renverrai chez toi. »
L’Ancien avait peut-être décidé qu’il valait mieux que ma sœur ne pleure pas. Il avait dû comprendre où je voulais en venir et jouer le jeu.
Mensonge ou non, un enfant comme moi ne pouvait rien faire. Je n’avais qu’à caresser une fois ma sœur pour l’empêcher de pleurer, puis le suivre.
Une fois le seuil familier de la maison franchi, je pouvais voir au loin les tentes du marché aux poissons, où Mère devait se trouver.
J’envisageai de crier, mais me retins. Si je le faisais, Mère accourrait et l’Ancien la tuerait aussi.
La tête baissée, je m’éloignai à pas lourds dans la direction opposée. La vision de ces ruelles familières qui s’éloignaient peu à peu continua de hanter mes cauchemars jusqu’à il y a quelques années seulement.
Nous suivîmes les grandes routes, dormant dehors nuit après nuit.
Parfois, l’Ancien disparaissait la nuit. Dans ces moments-là, de faibles bruits de métal nous parvenaient de loin. Ce devait être des épées qui s’entrechoquaient.
À chaque fois, je souhaitais la mort de l’Ancien. J’espérais que son adversaire inconnu le tuerait et me sauverait.
Mais ce maudit monde n’avait aucune intention d’exaucer mon souhait. C’était toujours l’Ancien qui revenait.
Un jour, l’Ancien revint couvert de sang de la tête aux pieds, et je me pris à espérer. Mais quand je vis qu’il n’était pas blessé, je renonçai définitivement à tout espoir.
Un peu plus d’un mois avait peut-être passé lorsque, tandis que le vent se faisait plus froid, nous quittâmes la route pour la première fois et commençâmes à gravir une montagne.
Nous grimpâmes longtemps. Était-ce facile, pour un enfant, d’escalader une montagne ? Ce ne fut qu’au moment où j’étais sur le point de m’effondrer, le souffle coupé, que nous nous arrêtâmes enfin.
À ma grande surprise, une petite cabane se trouvait à mi-pente de cette montagne inconnue. Comme s’il avait toujours su qu’elle était là, l’Ancien y entra avec l’aisance de quelqu’un qui rentre chez lui.
Les premiers jours, je ne pensai qu’à m’enfuir. Je tentai même le coup une fois.
Mais la montagne était trop vaste. Je n’avais aucune idée de la direction à prendre.
Moins d’une demi-journée plus tard, l’Ancien se dressa sur mon chemin. Je ne savais pas comment il avait su où me trouver.
Il ne me frappa pas et ne me gronda pas. Il se contenta de dire :
« Chaque fois que tu t’enfuiras, je couperai une partie du corps de ta sœur et te la rapporterai. »
Après ça, je renonçai à l’idée de m’enfuir. Il n’allait certainement pas faire tout ce chemin pour la laisser seule, mais je ne voulais pas jouer la vie de ma sœur aux dés.
Quelques jours passèrent encore.
L’Ancien me lança quelque chose. C’était une épée de bois grossièrement taillée, mais avec soin.
Je compris enfin pourquoi il m’avait emmené là-bas.
C’était pour ces maudits arts martiaux.
Il n’y avait qu’une seule raison pour qu’un Ancien qui se promenait couvert de sang mette une épée dans les mains d’un enfant.
Ce jour-là commença mon entraînement quotidien.
Je me levais à l’aube et brandissais l’épée, comme l’Ancien me l’ordonnait. Le même mouvement des centaines de fois. La même respiration des milliers de fois.
Mes paumes se fendirent et saignèrent. Au bout de quelques jours, des callosités apparurent. Elles se craquelèrent, et je saignai de nouveau.
Quand le soleil était haut dans le ciel, l’Ancien venait croiser le fer avec moi. Chaque jour, je frôlais la mort au cours de ce seul échange.
Son épée de bois s’abattait sur mon épaule, mes côtes et mes tibias. Mes ecchymoses n’avaient jamais le temps de disparaître.
Au coucher du soleil, je brandissais de nouveau l’épée, comme l’Ancien me l’ordonnait. Les mêmes gestes, la même respiration.
Les jours s’enchaînaient, tous pareils. L’épée à l’aube, un échange à midi, l’épée le soir.
Il n’y avait rien d’autre à faire dans la montagne, et l’Ancien ne me donnait rien d’autre à faire. Il ne m’avait même pas dit son nom.
Une seule raison me permettait de supporter ces journées atroces.
L’espoir qu’en apprenant le maniement de l’épée, je pourrais tuer l’Ancien.
Si je le tuais, je pourrais rentrer. Aux tentes du marché aux poissons. Auprès de Père et de Mère. Auprès de Yeona.
Les cent nuits qu’il m’avait promises étaient passées depuis longtemps, mais si seulement je pouvais rentrer…
Chaque fois que je recevais un coup d’épée de l’Ancien pendant notre entraînement quotidien, je ne pensais à rien d’autre. Un jour, cette épée ne se tournerait plus contre moi, mais contre lui. Un jour, je tailladerais la chair de cet homme.
Mais vu la maîtrise des arts martiaux de l’Ancien, ce ne serait sûrement pas facile. Je n’oublierais jamais ce que je vis le jour où je le suivis en cachette.
Ils étaient cinq, tous vêtus de robes indigo sombre. Chacun tenait une épée. Leurs fourreaux étaient bien rangés et leurs postures impeccables. Mais comme ils portaient tous la même couleur, je ne pouvais pas les distinguer, caché au loin.
L’Ancien se tenait au milieu d’eux.
L’homme qui lui faisait face lui cria quelque chose. Ils étaient trop loin pour que j’entende ses paroles. Si je me souvenais bien, l’Ancien ne répondit pas.
Quand l’homme dégaina son épée, les quatre autres l’imitèrent. Cinq lames pointèrent en même temps vers l’Ancien.
Ils se jaugèrent un instant.
Puis les cinq se ruèrent sur lui de concert. L’un lui porta un coup d’estoc à la poitrine, un autre l’attaqua sur le flanc, deux autres le tailladèrent des deux côtés, et le dernier visa son dos. Les épées fondirent sur lui de toutes parts.
Je serrai les poings, persuadé que l’Ancien allait enfin mourir.
Mais ce maudit Ancien ne recula pas.
Au contraire, il avança, droit vers l’épée qui lui transperçait la poitrine.
La lame de l’homme devant lui effleura à peine l’épaule de l’Ancien. En avançant, celui-ci l’empêcha de le taillader : l’épée le manqua et dépassa dans son dos. Et derrière elle se trouvait le compagnon qui visait justement l’Ancien dans le dos.
Ce simple pas désorganisa l’attaque coordonnée des cinq hommes. Avec le recul, il me sembla que l’Ancien avait déchiffré leur assaut concerté dès le début.
Les deux hommes derrière lui hésitèrent en tentant de retirer leurs épées. Ce ne fut qu’alors que l’Ancien dégaina la sienne.
Je ne vis pas le geste de dégainement.
Mais l’instant d’après, l’épée de l’Ancien avait profondément ouvert le flanc de l’homme qui se trouvait devant lui. Celui-ci tituba d’un pas, mais ses genoux fléchirent avant qu’il en fasse un deuxième.
Il mourut sans doute sur le coup. Je vis quelque chose s’écouler de son corps en une masse informe.
Aussitôt, un autre homme recula son épée et frappa de nouveau. Sa lame s’abattit d’en haut. L’Ancien leva la sienne pour la parer.
Clang !
Ce n’était pourtant pas le bruit de deux lames qui rebondissaient l’une contre l’autre. L’Ancien accueillit l’épée de biais et détourna sa force sur le côté. La lame de l’homme glissa le long de la sienne.
À la fin du mouvement, l’homme perdit l’équilibre.
L’Ancien s’engouffra dans l’ouverture. Son épée fusa et s’enfonça dans la poitrine de l’homme, qui s’écroula sans même pouvoir crier.
En un clin d’œil, deux hommes gisaient à terre.
Les trois autres se repositionnèrent, encerclèrent de nouveau l’Ancien et formèrent une ligne de bataille.
Cette fois, l’Ancien chargea droit sur l’un d’eux. L’homme sembla abattre son épée pour bloquer son attaque, mais l’Ancien la dévia de biais, comme tout à l’heure.
Le geste paraissait identique au précédent.
Mais cette fois, l’Ancien posa la pointe du pied sur l’épée déviée.
À l’échange suivant, la tête de l’homme tomba.
Les deux derniers attaquèrent ensemble l’Ancien par-derrière.
Tournant le dos à ses adversaires, l’Ancien balança son épée derrière lui. Son corps me cachait la scène, et je ne vis pas ce qui se passa. Mais quand son mouvement s’acheva, l’épée d’un homme avait tranché l’épaule de son compagnon.
Celui qui avait blessé son propre compagnon se figea. L’Ancien profita de cette ouverture pour se retourner et lui fendre la poitrine.
Le dernier homme, qui saignait de l’épaule, cria quelque chose à l’Ancien. Je ne l’entendis pas clairement. Mais l’urgence de sa voix me fit penser qu’ils se connaissaient.
L’Ancien ne répondit pas. Il enfonça simplement son épée dans la poitrine de l’homme, sans manifester la moindre émotion.
Dès que je vis ça, je me hâtai de rentrer à la cabane. Assis dans ma chambre, les yeux fermés, à reprendre mon souffle, j’entendis bientôt l’Ancien ouvrir la porte.
La pièce se remplit d’une puanteur de sang et de poisson.
L’Ancien s’assit en tailleur et sombra dans la méditation, sans dormir. Malgré tout, la peur m’empêcha de fermer l’œil cette nuit-là.
Avec le recul, l’Ancien avait peut-être su que je le suivais et m’avait laissé faire.
Dès le lever du soleil, le lendemain, nous reprîmes la route pendant plusieurs jours.
Je faillis perdre courage en chemin, mais je me relevai encore une fois. C’était la seule voie qui s’offrait à moi.
Je tenais bon grâce à cette conviction : ce maudit Ancien m’avait enlevé parce que j’avais du talent pour les arts martiaux.
Que l’Ancien ait deviné mes pensées ou non, il prit soin de moi avec un dévouement surprenant.
Il ne me laissa jamais sauter un repas. Rien que pour la nourriture, je mangeais souvent mieux que chez moi.
Les nuits froides, l’Ancien retirait parfois ses propres vêtements pour m’en couvrir. Quand je me réveillais, il était déjà parti.
Son regard ne devenait fou que lorsqu’il m’enseignait l’épée.
À midi, nous nous entraînions quotidiennement au sabre. Dès que l’échange commençait, ses yeux semblaient s’assombrir et perdre leur concentration. Même enfant, je voyais le changement.
Personne ne regarderait son propre disciple ainsi en levant une épée contre lui.
Ce regard-là me poussait jusqu’à mes limites.
Durant le premier mois où je tins une épée, je dus affronter plusieurs échanges chaque jour. Mon corps d’enfant ne tenait pas deux heures sous le soleil de midi avant de s’effondrer.
Chaque fois que je tombais, l’Ancien me portait jusqu’à l’estrade et me donnait de l’eau. Il m’essuyait soigneusement le front.
Puis, deux heures plus tard, il remettait l’épée dans ma main.
Il n’y avait pas de jour de repos.
Un jour, je fus certain de m’être cassé une côte. Chaque respiration me lançait une douleur au flanc, comme si on m’y enfonçait une alêne. J’en parlai à l’Ancien.
Il m’examina le flanc pendant un long moment et trouva l’endroit exact de la fracture. Il fit bouillir des herbes médicinales, m’en appliqua, puis me banda étroitement les côtes avec une bande de tissu.
Le lendemain, l’Ancien me remit une épée dans la main. Il insista : je devais apprendre à manier l’épée même avec les os brisés.
Un enfant comme moi ne pouvait pas comprendre ce qu’il voulait dire. Je savais seulement que ses yeux brillaient de la même folie que lorsqu’il m’enseignait l’épée.
Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Je ne pouvais qu’obéir.
Je maniai l’épée pendant un mois avec les côtes cassées. Je ne savais pas comment j’avais tenu. Quand cette période prit fin, mes côtes s’étaient ressoudées.
Et, étrangement, dès lors, où que je reçoive un coup, l’épée que j’avais déjà lancée ne s’arrêtait plus. Mon corps apprit à manier l’épée tout en endurant la douleur.
Avec le recul, je pensais que l’Ancien avait su que cela arriverait.
Chaque jour, on me poussait au bord de la mort. Chaque jour, je dépassais la limite de la veille.
À un moment, je commençai aussi à apprendre à lire. Je fus surpris de découvrir que l’Ancien était plus lettré qu’il n’en avait l’air.
J’ignorais où il les avait trouvés, mais j’appris divers caractères, en commençant par le Classique des mille caractères.
Je ne cessai pas pour autant de manier l’épée. Je dormais simplement moins.
Un an passa, puis deux.
Certains jours, je ne distinguais plus la veille du lendemain. Certains mois ne se distinguaient pas du précédent.
Pourtant, je n’oubliai jamais de compter les jours.
Mon corps grandissait régulièrement. Avant même que je m’en rende compte, j’avais largement dépassé l’Ancien en taille, et des muscles recouvraient tout mon corps.
À un moment, l’épée que je tenais me parut légère.
Ce fut le seul signe de ma croissance.
Je ne savais même plus combien de fois nous avions changé de montagne. Peut-être cinq. Peut-être sept.
Un jour, l’Ancien rentrait soudain couvert de sang. À chaque fois, nous pliions nos affaires et partions pour une autre montagne.
À force, le fait de m’éloigner toujours davantage de chez moi finit par ne plus rien me faire. Cela n’avait plus d’importance. De toute façon, je ne pouvais rentrer qu’après avoir tué cet Ancien.
Que nous soyons proches ou loin de chez moi ne changeait rien.
Les visages de ma famille s’estompèrent peu à peu. Celui de Père s’effaça le premier. Puis celui de Mère.
Mais l’ultime image de Yeona ne s’effaça jamais : elle pleurait, agrippée à mes vêtements. À la fin de chaque entraînement quotidien, cette image me revenait.
Le temps passa ainsi, dans la souffrance, jusqu’à ce que plus de neuf années se soient écoulées.
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>