Chapitre 10
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Traducteur/éditeur : HidingTurtle
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◈ Élevé par un épéiste impitoyable ◈
Chapitre 10 : Agence d’escorte de la Droiture
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Il l’avait remarqué sans même que nous échangions un mot. Il fallait croire qu’un endroit pareil exigeait un instinct affûté.
Le garçon s’approcha sans bruit, son torchon à la main, puis s’assit en face de moi, tout juste au bord de sa chaise.
« Monsieur. À propos de cette agence d’escorte dont vous m’avez parlé. »
Même après avoir abordé le sujet, son regard ne cessait de retomber sur la table.
Il s’attarda sur le poisson à moitié mangé et le riz refroidi, puis se lécha les lèvres sans s’en rendre compte. À courir partout dans l’auberge toute la journée, il n’avait sans doute pas eu le temps de prendre un vrai repas.
Je posai mes baguettes et poussai l’assiette vers lui.
« Vas-y, mange. J’ai assez mangé. »
« Hé hé, merci. Mais monsieur, vous pouvez me tutoyer. Inutile d’être aussi poli avec quelqu’un comme moi. »
Sans prendre la peine de refuser, il se réinstalla. N’oubliant pas qu’il était devant un client, il prit prudemment un morceau et le porta à sa bouche. Les yeux écarquillés, il continua de parler tout en mâchant.
« J’ai entendu dire qu’un convoi de protection pour Yeongpa partirait bientôt. Ils recrutent aussi de nouveaux gardes du corps. Le moment ne pourrait pas mieux tomber. »
Jusque-là, il avait eu l’air ravi. Puis sa voix s’éteignit.
« … Mais cet endroit, enfin… »
Il avala ce qu’il avait en bouche et baissa encore la voix.
« On dit que c’est la plus grande agence d’escorte du coin. Elle serait proche du bureau du magistrat, alors personne n’ose lui chercher des noises. Les conditions sont bonnes, donc beaucoup de gens veulent y entrer. Ceux qui savent manier une lame font la queue. À moins d’être sacrément doué, on ne peut même pas présenter sa candidature… »
Sa voix s’affaiblit tandis qu’il me jetait un coup d’œil. Il m’avait indiqué un bon poste, mais ne semblait pas convaincu que je puisse être pris.
Après tout, je n’avais pas de quoi fanfaronner non plus.
Ceux qui savaient manier une lame. Je n’avais aucune idée du niveau que cela représentait.
Pendant dix ans dans la montagne, Hyeonam avait été le seul à croiser le fer avec moi. Au bout du compte, je ne l’avais vaincu qu’une seule fois. Et même alors, je n’avais fait que l’emporter grâce à une endurance supérieure.
Les bandits qui avaient attaqué le village ne m’avaient posé aucun problème. Mais ils ne pouvaient pas servir de référence. Que pouvais-je évaluer en abattant des gens qui ne savaient même pas tenir une épée ?
À qui les gardes du corps ressemblaient-ils le plus ? À Hyeonam ou aux bandits ? Ou se situaient-ils quelque part entre les deux ?
Je demandai négligemment au garçon, qui dépiautait le reste du poisson, si les gardes du corps étaient vraiment si habiles.
Il haussa les épaules en mâchant.
« Qu’est-ce que j’y connais, moi, aux épées ? Mais je sais au moins une chose. Vous vous souvenez de ces foutus salopards de la Bande des Serpents Noirs, tout à l’heure ? Ils posent pas mal de problèmes dans le coin. »
Il baissa la voix d’un ton complice.
« J’ai entendu dire qu’ils étaient allés chercher des ennuis à l’agence, une fois. Mais deux gardes du corps les ont presque battus à mort et ils ont dû ramper jusqu’à la sortie. Depuis, la Bande des Serpents Noirs n’ose même plus montrer le bout de son nez dans les parages. »
Pourtant, ces hommes ne m’avaient pas paru particulièrement impressionnants. Ils s’étaient montrés assez féroces en faisant les fiers dans l’auberge, mais je ne les avais pas vus dégainer leurs sabres et les brandir. Impossible, donc, d’évaluer leur niveau.
Au bout du compte, je ne le saurais qu’en les affrontant.
À bien y réfléchir, le garçon n’avait été envoyé dehors que pendant le bref moment où j’étais allé acheter des vêtements. Pourtant, en si peu de temps, il avait appris où se trouvait l’agence, quand le convoi partirait et même recueilli toutes ces rumeurs.
À présent, le garçon semblait avoir oublié ses pensées vagabondes et s’appliquait à finir le poisson. Même les joues pleines, il avait l’air parfaitement satisfait.
En le regardant, un vieux souvenir me revint : le jour où l’Ancien m’avait arraché à ma maison, dix ans plus tôt. Yeona, en larmes, agrippée à mes vêtements dans la cour.
Chaque fois qu’on lui donnait quelque chose à manger, elle aussi se remplissait les joues jusqu’à les faire gonfler ainsi. Si elle était encore en vie, elle aurait dix-sept ans aujourd’hui. Pourtant, le visage dont je me souvenais était toujours figé à sept ans.
« Tu as bien travaillé. »
Le garçon cessa de mâcher et m’adressa un grand sourire, comme si je venais de lui faire un compliment extraordinaire.
Quand je lui demandai distraitement son nom et son âge, il répondit la bouche pleine de riz, les mots étouffés. Treize ans. Abok.
Je desserrai ma bourse, en tirai dix pièces de plus et les déposai devant lui.
Le regard d’Abok passa des pièces à mon visage, puis revint aux pièces. Il se leva d’un bond et s’inclina si profondément qu’il faillit se plier en deux.
« Oh, monsieur ! Vous n’avez pas besoin d’en faire autant… »
À cet instant, quelqu’un cria « Garçon ! » depuis l’autre côté de l’auberge. Abok avala sa bouchée, lança : « Oui ! J’arrive ! », puis ramassa prestement les pièces avant de filer.
Le cliquetis de la vaisselle et les voix des autres clients emplirent de nouveau l’espace qu’il avait laissé derrière lui.
Je le regardai partir, débarrassai ma place, me levai et montai à l’étage.
De retour dans ma chambre, je fermai la porte. Après l’avoir verrouillée, je détachai mon épée et la déposai près de mon oreiller. Puis je m’assis en tailleur sur ma couche.
J’ignorais ce qui se passerait le lendemain, lorsque je me rendrais à l’agence. Le garçon disait que les candidats capables de manier une lame faisaient la queue, mais je ne savais même pas comment montrer de quoi j’étais capable.
Je régulai ma respiration et guidai lentement l’énergie de mon dantian sur le trajet que je lui faisais suivre chaque matin et chaque soir. Du dantian, elle remontait le long de ma colonne jusqu’au sommet du crâne. Puis elle passait par mon visage et ma poitrine avant de retourner au dantian.
Après l’affrontement contre les bandits, mon énergie était restée juste en dessous de huit dixièmes. Chaque circuit l’augmentait d’une quantité infime.
Comme toujours, elle s’accumulait lentement. Il me fallut accomplir des circuits pendant quatre heures entières pour qu’elle dépasse largement les huit dixièmes. J’avais consacré quatre heures à peine pour en récupérer autant.
Rien de nouveau. Une seule fois, quand cela compterait vraiment. Je répétai la même promesse, puis rapprochai mon épée et m’allongeai.
* * *
Peut-être à cause de la circulation de l’énergie de la veille, mon corps me parut bien plus léger lorsque j’ouvris les yeux. Une pâle lueur filtrait par la petite fenêtre.
Je me levai, ajustai les vêtements achetés la veille et attachai mon épée à ma taille. Après avoir encore tâtonné autour de mon oreiller pour vérifier que je n’avais rien oublié, je sortis de la chambre.
En bas, l’auberge était calme, contrairement à la veille au soir. Seuls quelques voyageurs étaient éparpillés dans la salle et prenaient un repas matinal.
Abok s’affairait entre eux. En m’apercevant, il m’apporta sans que je le lui demande un bol de bouillie fumante. C’était une bouillie claire, faite de millet mélangé à autre chose, mais ce plat chaud apaisa mon estomac vide.
Je terminai le bol sans un mot.
Tandis qu’on débarrassait ma table, j’appelai Abok et lui demandai de nouveau dans quelle direction se trouvait l’agence.
Son torchon sur l’épaule, Abok m’expliqua le chemin en détail. Il accompagna même ses indications de gestes : la route principale à suivre, le pont à traverser et la ruelle où tourner.
Il fut bien plus précis que la veille, lorsqu’il m’avait indiqué le chemin de la boutique de vêtements. Il semblait même enthousiaste, comme si l’affaire le concernait personnellement. Je mémorisai soigneusement ses indications.
Après avoir payé, je sortis de l’auberge. À peine avais-je franchi le seuil que je sentis quelqu’un m’appeler derrière moi. Je me retournai et vis Abok debout devant l’entrée.
Il joignit les mains et s’inclina, comme pour me souhaiter bonne chance. Même lorsque je lui fis signe de rentrer, il resta là à me saluer de la main un long moment.
Je levai une fois la main vers lui, puis me détournai.
Les rues s’éveillaient à peine. Les volets qu’on ouvrait et les étals qu’on installait faisaient du bruit, tandis que la vapeur de l’eau bouillante s’élevait sous les avant-toits.
Je suivis les indications qu’on m’avait données et m’engageai sur la route principale, où la foule commençait à grossir.
* * *
Les rues se remplirent peu à peu. Je suivis la route principale, traversai un pont de pierre et tournai dans la deuxième ruelle.
À sa sortie, la route s’élargit et un grand bâtiment apparut sur le côté.
Un long mur l’enceignait, et plusieurs bâtiments aux toits relevés se dressaient derrière. Au-dessus du poste de garde, au centre, pendait une enseigne noire. Quatre caractères dorés y proclamaient : « Agence d’escorte de la Droiture ».
La peinture était encore vive ; l’enseigne ne devait pas être là depuis longtemps.
Les portes étaient grandes ouvertes. Des gens et des charrettes entraient et sortaient sans cesse. Je m’approchai.
Un homme posté près de l’entrée surveillait le va-et-vient, puis posa les yeux sur moi. Avant que j’aie pu lui demander quoi que ce soit, il prit la parole.
Si j’étais venu postuler comme garde du corps, je devais entrer, inscrire mon nom et attendre. Son ton et son expression montraient clairement que la chose l’ennuyait.
Je franchis le portail. Une vaste cour s’ouvrit devant moi. Un groupe de personnes s’était rassemblé sur un côté ; au premier coup d’œil, ils étaient plus d’une vingtaine.
Leurs vêtements étaient variés. Certains portaient une tenue martiale convenable, renforcée de cuir ; d’autres, de pauvres habits de chanvre, avec pour seul équipement une épée à la taille.
Les uns avaient une épée dans le dos, les autres à la ceinture, et certains se tenaient près d’une lance plantée devant eux. Bien qu’ils fussent mêlés les uns aux autres, chacun gardait une certaine distance. Ils ne semblaient pas appartenir au même groupe.
L’agence recrutait de nouveaux gardes du corps. Voilà pourquoi tant de gens s’étaient rassemblés dès le matin.
Une table était installée à l’écart, derrière laquelle siégeait un homme. Chaque candidat passait devant lui avant de se retirer dans un coin de la cour.
À mon tour, je m’arrêtai devant la table. L’homme ne leva même pas les yeux ; il tenait un pinceau à la main.
« Votre nom. »
« Jin A-pyeong. »
L’homme inscrivit quelque chose sur le papier.
Puis, du bout de son pinceau, il m’indiqua un côté de la cour et me dit d’attendre là. Il ajouta simplement qu’on ferait entrer les candidats un à un et que le capitaine des gardes du corps évaluerait lui-même leurs capacités.
Je me rendis à l’endroit indiqué et pris place sur le bord du groupe. Quelques personnes à proximité me jetèrent un coup d’œil, rien de plus. Nous n’échangeâmes pas un mot.
Après une quinzaine de minutes d’attente, un homme sortit du fond de la cour. Lorsqu’il se plaça devant le groupe, les murmures s’éteignirent. Il consulta le papier qu’il tenait à la main et appela un nom.
La personne appelée quitta le groupe. Tous les regards suivirent sa silhouette tandis qu’elle emboîtait le pas à l’homme vers la cour intérieure.
Sept ou huit minutes plus tard, l’homme ressortit et appela un autre nom. Qu’était-il arrivé à la personne entrée là-bas ? Peut-être existait-il une autre sortie, pour éviter tout remue-ménage.
Ensuite, les candidats furent appelés un à un de la même façon. La plupart passaient sept ou huit minutes à l’intérieur, quelques-uns un peu plus longtemps. À peu près à ce moment-là, l’homme revenait toujours chercher le suivant.
Lorsque le soleil fut haut dans le ciel, tous ceux qui étaient arrivés avant moi avaient disparu et d’autres candidats avaient pris leur place.
Pourtant, le groupe n’était pas plus grand qu’auparavant. Je pus ainsi me faire une idée du nombre de candidats.
Enfin, l’homme au papier ressortit et appela un nom.
« Jin A-pyeong. »
Je me levai et m’avançai vers lui.
« Vous êtes Jin A-pyeong ? »
« Oui. »
L’homme m’examina brièvement, puis se retourna comme pour me dire de le suivre. Je lui emboîtai le pas vers le fond de la cour.
Après avoir traversé un court couloir, je débouchai sur un espace dégagé. C’était une vaste cour entourée de murs. D’un côté, le sol était plus sombre et plus tassé qu’ailleurs, comme si d’innombrables pas l’avaient foulé.
Plusieurs armes étaient disposées sur le bord : des épées en bois, des sabres en bois et des lances en bois. Des armes lisses, sans tranchant.
Et au centre de la cour se tenait un homme.
Ses cheveux grisonnaient par endroits et il semblait avoir une cinquantaine d’années. Il n’était pas grand, mais ses épaules étaient larges et sa taille épaisse. Ses cheveux courts laissaient apparaître beaucoup de blanc, et son visage tanné par le soleil ne trahissait aucune émotion.
Il prit la parole.
« Je suis Ma, le capitaine des gardes du corps. »
« Je m’appelle Jin A-pyeong. »
« Quelle arme utilisez-vous ? »
« Une épée. »
Sur un signe du capitaine Ma, un garde du corps posté à proximité prit une épée en bois parmi celles disposées au bord de la cour et la lui apporta.
Lorsque je la pris, les souvenirs de cette époque me revinrent soudain.
Pendant dix ans, je n’avais eu qu’une seule épée en bois. Même après avoir commencé à porter une véritable épée, je ne m’en étais pas débarrassé et m’en servais de temps à autre.
Hyeonam l’avait lui-même taillée avant de me la lancer. Le bois était noueux et rugueux, et l’arme semblait grossièrement façonnée. Pourtant, quelle que fût l’essence utilisée, elle n’avait jamais cassé malgré dix années à la brandir.
Après l’avoir serrée jusqu’à m’ouvrir des ampoules aux mains, j’avais fini par en connaître parfaitement la poignée. À présent, elle devait sans doute veiller sur la tombe de Hyeonam, dans la montagne.
Je fis quelques moulinets avec l’arme que je tenais. Son poids et le grain du bois sous ma paume différaient de ceux de l’ancienne. Mais ce n’était que cela.
Je chassai le souvenir qui s’attardait au bout de mes doigts et resserrai ma prise sur l’épée en bois.
Le capitaine Ma attendait sur le côté de la cour.
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