Chapitre 116
Paike ne fut pas le seul à le remarquer. À côté de lui, Taka se raidit légèrement et marmonna assez bas pour que seul Père puisse l’entendre. « Alors, c’est ça, leur jeu ? »
Il avait peut-être perdu l’habitude des mondanités, mais même lui savait que, parmi les grandes familles de l’empire, ce genre d’événement remplissait plusieurs fonctions. L’une des plus importantes consistait à permettre aux jeunes générations de trouver de bons partis.
Père appelait cela du « speed dating », même si personne ne savait vraiment ce que ça voulait dire, puisqu’il n’y avait rien de rapide là-dedans.
Les Kongs y prenaient part, bien sûr. Ne pas le faire aurait été impoli, sans compter que cela aurait privé leurs enfants d’une occasion de rencontrer des jeunes de leur âge. Mère répétait toujours que c’était pour leur permettre de se faire des amis. Et si quelqu’un venait à leur plaire, elle pouvait se renseigner sur sa famille.
Paike était presque certain que la moitié des familles voyait les choses ainsi. D’autres, toutefois, cherchaient activement à nouer et à consolider des alliances.
Il se demanda comment cette secte s’y prenait.
Avant qu’il ait le temps d’y réfléchir davantage, alors qu’ils se tenaient tous derrière leurs sièges, Sheng Gou se leva et s’éclaircit la gorge. Le bruit fut léger, mais résonna tout de même dans la salle. Paike ne sentit aucune utilisation de qi ; c’était peut-être simplement son adresse qui lui permettait de couvrir tous les chuchotements.
« Familles de la Secte du Pic Caché, je vous invite à vous joindre à moi pour accueillir notre très cher ami, qui nous a aidés dans notre heure la plus sombre : monsieur Kong ! »
Un vacarme de bancs raclant le sol s’éleva lorsque toute la salle se leva d’un seul mouvement pour s’incliner profondément devant Père.
Ils gardèrent la pose assez longtemps pour témoigner d’un profond respect, mais pas au point de rendre la situation gênante. Père leur adressa un joyeux signe de la main, comme s’il avait l’habitude de ce genre d’accueil. Vu tout ce qu’il avait accompli, Paike ne serait pas étonné qu’on le reçoive ainsi assez souvent. Il n’avait jamais accompagné Père à un événement où celui-ci était également présent, alors il ignorait à quelle fréquence cela arrivait.
Sheng Gou poursuivit : « Deux de ses fils l’accompagnent : Kong Taka et Kong Paike. Nous vous souhaitons la bienvenue. »
La salle les salua à son tour, mais avec beaucoup plus de retenue. C’était l’étiquette parfaite, si Paike se souvenait bien. Il sentit les regards se poser sur lui et son jumeau. Taka en reçut davantage, ce qui ne dérangea pas Paike le moins du monde. Pour une fois, son niveau de cultivation inférieur jouait en sa faveur.
Ensuite, les autres membres de l’expédition furent présentés.
« De la Grande Secte, voici Lin Yue. »
Paike prêta davantage attention à la présentation en se rendant compte qu’il ne connaissait toujours pas le nom de son compagnon. Il n’avait pas vraiment eu l’occasion de le demander, mais il lui semblait déjà trop tard, même s’ils n’avaient pas été présentés officiellement.
Taka devait déjà les connaître de réputation, grâce à la secte intérieure, et, avec ses talents sociaux, connaissait sans doute la plupart des disciples du noyau. Père, lui, se fichait complètement de leurs noms, et ils se connaissaient déjà tous entre eux. Paike était le seul à être laissé de côté.
Shen Rui, Guo Han, Zhao Mei et Bai Lan furent également présentés. Malheureusement, ils ne furent pas mis en avant individuellement ; Paike ne sut donc pas qui était qui.
Sheng Gou continua de parler de leur invité et se lança dans un long discours sur l’amitié et les bonnes relations. Paike décrocha, tout comme le reste de la jeune génération.
Il avait néanmoins le choix entre écouter un discours interminable et assommant, ou enfin assumer tous les regards braqués sur lui. Il se mit à observer les autres, disposés autour de la table.
À sa grande surprise, Taka et lui n’attiraient pas tous les regards. La plupart des jeunes hommes observaient discrètement les trois femmes de leur groupe. La famille Kong n’était donc pas la seule à les intéresser.
La voix de Père retentit soudain à son oreille. « Je ne te conseillerai pas de les éviter. Une jolie fille barbare apporterait du sang neuf à la famille. Ici, les faibles sont vite éliminés. »
« Père », gémit Paike en signe de protestation. Il entendit un petit rire étouffé, comme si c’était la chose la plus drôle au monde. Père pensait-il déjà à avoir encore plus de petits-enfants, dans un moment pareil ? Paike ne savait vraiment pas comment s’y prendre avec lui.
« N’oublie pas que la route qui t’attend est très longue. Ce serait dommage de choisir quelqu’un qui ne pourrait pas suivre. » Après ce dernier conseil plein de sagesse, Paike sentit la présence de Père se retirer.
À vrai dire, il n’aurait pas dû s’étonner que Père pense ainsi. Mais Paike n’y avait même pas songé. Ces gens n’étaient pas des citoyens de l’empire ; qu’aurait-il bien fait d’une épouse venue d’ici ? Il devait lui manquer quelque chose.
Pourquoi la Secte du Pic Caché tenait-elle tant à mettre ses jeunes en couple avec eux ? Ce n’était pas comme si… C’est alors que Paike comprit ce que son jumeau avait voulu dire par « leur jeu ». D’une manière ou d’une autre, ils pouvaient faire rentrer leurs enfants dans l’empire en les mariant à l’un d’eux.
Paike savait que les histoires faisaient souvent de la mariée barbare un cliché. Mais ce n’étaient que des histoires ; personne ne faisait vraiment ça. Tous ceux qu’il connaissait ou dont il avait entendu parler s’étaient mariés dans l’empire. Mais avait-il eu tort de croire que c’était toujours le cas ? À en juger par le comportement de ceux qui les entouraient, apparemment, oui.
Vu toute l’attention qu’ils recevaient, il avait supposé qu’on tenterait de les piéger ici, exilés loin de l’empire et pris au piège de leurs désirs. Cela apporterait du sang neuf, comme le souhaitait son père, mais d’une manière différente.
Mais si leur objectif était de faire partir quelques-uns de leurs jeunes les plus talentueux pour les ramener dans l’empire… Alors, c’était une tout autre façon de voir les choses. Paike comprit que la vie, ici, était bien plus difficile qu’ils ne le laissaient croire.
Une famille qui avait confiance en son avenir chercherait à faire venir des gens chez elle, pas à envoyer ses jeunes les plus doués au loin tant qu’elle le pouvait. Elle se priverait ainsi de ceux qui étaient les plus forts et les mieux placés pour l’aider à survivre, ce qui affaiblirait sa population.
Les regards qu’on posait sur lui lui parurent moins prédateurs et plus désespérés. Cela le mettait très mal à l’aise.
Paike commença à redouter le moment où Sheng Gou cesserait de parler et où il devrait s’asseoir. De chaque côté de lui se trouvaient des filles d’un ou deux ans plus jeunes. Plus il en apprenait sur elles et sur les raisons de leur présence, moins il avait envie d’en savoir.
Il regarda de l’autre côté de la table, là où se tenait son jumeau. Taka croisa son regard et haussa un sourcil.
Paike aurait presque pu entendre sa voix, comme celle de Père : « Tu es prêt à faire équipe avec moi, maintenant ? »
Il lui répondit par un sourire crispé. Taka comprendrait : « Oui, sors-moi de là. »
Paike se sentait complètement dépassé et terriblement mal à l’aise.
Quand il pensait qu’il finirait un jour mortel, l’idée de se marier pour le bien de la famille lui avait paru risible. Il n’aurait rien eu à apporter. S’il avait eu des enfants, leurs chances de devenir cultivateurs auraient été supérieures à la moyenne, même avec deux parents mortels, grâce à son lignage ; elles seraient tout de même restées incroyablement faibles. Les Kongs les auraient bien sûr formés, mais lui aurait été libre de faire ses propres choix, simplement parce qu’il en avait envie.
Il avait toujours plus de liberté que la plupart des jeunes héritiers ; sa famille ne le forcerait jamais à un mariage arrangé pour des raisons politiques. Mais les choses n’étaient pas si simples. À présent, il n’était pas seulement cultivateur, il avait aussi du potentiel. Il pouvait toujours faire ses propres choix, mais il veillerait également à ce qu’ils profitent à sa famille. Il n’allait pas l’abandonner ni se montrer égoïste.
Pourtant, Père avait tacitement donné son approbation à toutes les personnes présentes, ce qui, aux yeux de Paike, n’arrangeait rien. Il aurait été tellement plus facile de faire comme si de rien n’était s’il avait pu prétendre que sa famille avait déjà des projets pour lui.
Ce ne serait peut-être même pas un problème ; il était le frère dont la cultivation était la moins avancée. Peut-être n’aurait-il pas à s’en mêler. Ou peut-être qu’aucune d’entre elles ne lui plairait et qu’il ne serait pas tenté. Il pouvait toujours espérer.
Taka sembla avoir fini de réfléchir et jeta un coup d’œil à Père. Paike supposa qu’il lui demandait si Père lui avait également transmis un message. Il y avait fort à parier que c’était le même. Paike inclina légèrement la tête.
Taka inclina légèrement la tête vers l’un de leurs escortes de la secte intérieure, et Paike comprit. Ils placeraient leurs camarades de secte devant le tigre pour le laisser festoyer. Ce n’était pas une mauvaise stratégie. Paike aurait pu prétendre que sa famille avait des projets pour lui, mais cela n’aurait peut-être fait qu’encourager les prétendants. En revanche, s’ils faisaient croire que les autres étaient le meilleur parti qu’ils pouvaient espérer et une voie réaliste pour rentrer dans l’empire, l’attention se détournerait d’eux.
Taka comprenait vraiment beaucoup mieux que lui ce genre de choses. Une fois que Taka eut compris, Paike saisit à son tour. Il désigna la fille à sa droite et celle à gauche de Paike. Ils s’occuperaient des prétendantes l’un de l’autre. Ce serait plus convaincant si cela venait de quelqu’un d’autre que la personne visée. C’était une stratégie qu’ils avaient déjà employée bien des fois.
Enfin, le vieil homme qui dirigeait cette secte cachée n’eut plus rien à dire et invita tout le monde à s’asseoir.
On fit circuler les boissons autour de la table selon la coutume de l’empire, puis les présentations commencèrent. Chacun servit la personne à sa gauche et se présenta. Ainsi, les présentations firent le tour de la table.
Paike peaufinait les détails de son plan avec Taka, en échangeant de légères expressions, et faillit ne pas entendre la voix douce qui s’éleva près de son coude.
« Je m’appelle Sheng Yue », dit la jeune fille. Sa voix s’accordait si bien à son nom que, malgré le ciel caché, Paike aurait presque pu sentir les rayons du soleil sur son visage.