Chapitre 112
Avant de réessayer, Paike examina son dantian pour voir s’il avait changé. Si c’était le cas, les changements étaient trop infimes pour qu’il les détecte.
Il réessaya donc, tout naturellement. Cette fois, l’opération fut un peu plus rapide, et il prêta attention à la durée pendant laquelle le Qi pouvait conserver cette énergie supplémentaire. Les vibrations persistèrent un moment et ne s’atténuèrent pas aussi vite que la première fois.
Cette irrégularité le troubla. Il recommença donc ; cette fois, l’énergie dura moins longtemps.
Cela écartait l’hypothèse d’une progression liée au nombre de fois où il effectuait cette transformation. Sa première théorie était que les changements provoqués par le passage au stade supérieur avaient engendré quelque chose qu’il ne parvenait pas à détecter. Peut-être cela lui permettait-il d’y insuffler davantage d’énergie, ou de mieux l’isoler pour qu’elle ne s’échappe pas aussi vite.
Puisque rien de tout cela ne semblait se produire, il devait y avoir une variable cachée inconnue. Cette idée l’agaçait. Paike aimait comprendre les choses. Une grande partie de sa cultivation et de son style de combat reposait là-dessus. Pourtant, c’était la première fois qu’une question de cultivation le laissait véritablement perplexe.
À court d’idées, il réessaya et obtint une durée légèrement plus longue avant que l’énergie ne s’évanouisse. Paike n’avait toujours aucun nouvel indice.
Il pouvait laisser cette question de côté s’il le fallait, mais un autre problème se posait. Il n’aurait jamais le temps d’appliquer cette transformation à tout le Qi qu’il possédait. Or, il supposait qu’il le faudrait pour déclencher le changement qui le ferait atteindre le sommet du rang Topaze.
Continuer ses essais pourrait lui apprendre quelque chose. Paike reproduisit le motif une fois de plus. Mais au lieu de l’observer, il recommença. Encore. Et encore.
À la dixième répétition, il avait entamé tout son Qi, mais la première portion qu’il avait transformée s’était complètement dissipée. Tandis que ses petites nodosités de Qi énergisé s’effaçaient, Paike examina minutieusement chaque partie de son esprit. Pourtant, il eut beau chercher, il ne remarqua aucun changement.
N’était-ce pas le bon motif ? Peut-être avait-il trouvé un faux palier qui ne durerait pas, et lui fallait-il en découvrir un nouveau.
Il était tentant de demander à Père. Paike était presque certain que Père pourrait lui donner la bonne réponse, mais il ne pensait pas qu’il le ferait. De plus, avec le mouvement et le bruit du vent, il ne pouvait pas l’entendre.
À bien y réfléchir, Père aurait très bien pu les protéger du vent pour qu’ils puissent discuter confortablement. Mais il ne l’avait pas fait. Paike ne cultivait pas depuis assez longtemps pour songer à le faire. Du moins, c’était ce qu’il se disait. Les autres, en revanche, auraient certainement pensé à utiliser leur Qi de cette façon. Ils ne l’avaient probablement pas fait parce que Père semblait avoir choisi délibérément de ne pas les protéger, et que personne ne voulait risquer de l’offenser.
Paike décida donc que ce n’était pas le moment de poser la question. Il faisait confiance à Père pour l’arrêter s’il était sur le point de commettre une erreur aux conséquences désastreuses ; il pouvait donc prendre quelques risques. Et puis, il lui restait tant de choses à essayer. Devait-il vraiment aller chercher la réponse sans tenter de comprendre par lui-même ? Père n’en serait sans doute pas fier.
Paike pesa le pour et le contre. Il pouvait continuer ses essais en espérant que le Qi énergisé resterait stable assez longtemps pour qu’il puisse tout transformer. Mais les chances lui semblaient bien minces. L’énergie avait peut-être duré plus longtemps quand son dantian en contenait davantage, mais il n’en était pas sûr. Pouvait-il aussi espérer apprendre quelque chose ? Mais quoi, au juste ? Que pouvait-il découvrir ?
Une idée lui vint. Peut-être pouvait-il découvrir où allait l’énergie. Elle devait bien se dissiper quelque part, et apparemment, elle ne se déversait pas dans son dantian. Il avait aussi l’impression qu’elle ne circulait pas à travers les parois de son dantian, mais il ne détectait aucun changement dans le reste de son Qi non plus.
Cela dit, l’une ou l’autre de ces choses se produisait peut-être, et ses sens n’étaient simplement pas assez précis pour le déceler.
Quoi qu’il en soit, il réessaya. Cette fois, il tenta de sentir ce qu’il advenait de l’énergie supplémentaire, mais, autant qu’il puisse en juger, elle ne semblait aller nulle part.
Cela lui donna une idée. Si ses sens n’étaient pas assez précis pour déterminer où allait cette petite quantité d’énergie, il lui suffisait d’en augmenter la quantité.
Par définition, il ne pouvait pas forcer davantage d’énergie dans son Qi. Il cherchait à atteindre le sommet de son royaume. Toute quantité supplémentaire le ferait franchir la barrière menant au royaume suivant. Pour augmenter l’énergie, il lui suffisait donc d’en produire davantage à partir de plusieurs sources.
Paike forma deux motifs simultanément. Juste avant de les activer, il se demanda pourquoi il s’était limité à deux. S’il pouvait les maintenir au seuil du déclenchement, pourquoi ne pas en former davantage ? Augmenter la quantité d’énergie ne pouvait que l’aider à découvrir où elle allait.
Il lui fallut un peu de temps, mais il eut bientôt tissé la majeure partie de son Qi en motifs. L’opération demandait une certaine coordination et poussait assurément ses capacités mentales à leurs limites : il devait garder le contrôle sur tous les motifs à la fois.
Il y parvint malgré tout. Après un compte à rebours mental, il tira dessus.
Une bonne partie de son Qi s’énergisa d’un seul coup. Les vibrations se propagèrent rapidement, secouant son dantian et faisant claquer ses dents.
Il parvint toutefois à garder sa concentration et constata que l’énergie n’allait… nulle part ? En fait, elle s’évanouissait tout simplement dans le néant.
Ce résultat exaspéra Paike au plus haut point. Tout ce qu’il avait appris sur le Qi semblait le contredire. Les théories d’Ancienne Song étaient incomplètes, mais elles n’étaient pas fausses. Jusqu’ici, le monde du Qi, ou monde spirituel, imitait le monde physique, à quelques termes supplémentaires près. Et, en approfondissant ces questions avec elle, il avait appris pas mal de choses sur la physique du monde mortel. La conservation de l’énergie était l’un des principes fondamentaux que nombre de ses théories tenaient pour un axiome.
Si ce principe ne tenait pas, dans quelle mesure pouvait-il se fier aux autres idées ? Elles semblaient résister aux expériences, mais quels défauts cachés leur échappaient à cause de leurs présupposés ? Il y avait sans doute des choses qu’ils n’avaient même pas songé à vérifier.
Paike ne pouvait pas l’accepter. L’énergie spirituelle ne disparaissait pas comme ça. Cela n’avait aucun sens. Il devait lui manquer quelque chose ; l’énergie pouvait être captée et conservée, ou transformée en autre chose. Peut-être s’agissait-il des vibrations ? Dans quel mouvement l’énergie se dissipait-elle ? Peut-être, mais existait-il un équivalent de la chaleur ou du son auquel ils n’avaient pas pensé ? Était-il en train de cuire son dantian ?
Cette pensée lui fit soudain comprendre quelque chose. Était-ce ainsi que les choses se passaient lorsqu’il progressait à un nouveau stade ? Son esprit captait-il l’énergie pour s’améliorer selon un schéma précis ? Comme un enfant qui grandit pour devenir adulte en tirant son énergie de la nourriture.
Alors, pourquoi avait-il l’impression que son dantian n’absorbait pas l’énergie et ne changeait pas ? Une autre partie de son esprit récupérait-elle cette énergie ? Ou peut-être son âme ?
Il lui faudrait poursuivre ses expériences.
Paike prépara une nouvelle série de motifs et les activa. Cela prit un peu de temps, mais, à en juger par le sol qui défilait sous eux, ils n’étaient pas près d’arriver à destination.
Cette fois, tandis que l’énergie du Qi s’évanouissait, il concentra ses sens sur l’extérieur de son dantian. Il remarqua qu’il se passait quelque chose… mais ne parvint pas à déterminer quoi.
Il déclencha une autre vague. Cette fois, il vit son dantian interrompre brièvement toutes ses fluctuations naturelles. C’était comme s’il retenait son souffle dans l’attente. Mais, une seconde plus tard, il soupira de déception et relâcha l’énergie.
Ah ha ! songea Paike. L’énergie allait bien quelque part. Le dantian jugeait simplement qu’elle ne suffisait pas à déclencher l’amélioration, alors il la relâchait.
Par curiosité, il effectua un autre essai, en observant cette fois son âme et les méridiens qui la parcouraient.
Après que le dantian eut relâché l’énergie, l’âme en absorba une partie et ne la relâcha pas du tout. Mais, comparée à la quantité d’énergie libérée par le dantian, elle était infime.
Puisque l’énergie ne quittait plus son âme, Paike dut se demander, d’après ce qu’il pouvait observer : était-il en train de renforcer son âme en procédant ainsi ?
Peut-être. Il n’avait jamais envisagé d’essayer. Dans les histoires, une âme forte était généralement associée au courage ou à une moralité exceptionnelle. Paike ne pensait pas que ce fût la même chose. Et si c’était le cas, il n’était pas certain de vouloir renforcer son âme de cette façon.
Non, réfléchit-il, à quoi lui servait son âme ? Il y avait gravé ses méridiens et… Qu’est-ce que cela signifiait vraiment ?
Grâce à une propriété de l’âme, ces méridiens faisaient passer le Qi du monde spirituel à son corps, dans le monde mortel ; de là, il influençait la réalité.
Cela rendrait-il le Qi plus réel ? Ou le déplacer deviendrait-il plus difficile ? Peut-être serait-il plus compliqué de creuser des méridiens. Ce ne serait pas l’idéal, car il avait déjà du mal à en créer, contrairement à quelqu’un dont le Qi circulait plus vite. Mais, après tout, il n’en avait pas ouvert de nouveau depuis qu’il avait commencé à utiliser la circulation interne. Avec une vitesse accrue, sa perceuse de Qi aurait peut-être plus de facilité à percer. Comparé aux autres cultivateurs, son Qi ralentirait certainement moins en rencontrant de la résistance. Peut-être imaginait-il que l’ajout de méridiens serait plus difficile qu’il ne l’était vraiment, maintenant.
Il voulait encore vérifier quelques points. Après que l’énergie avait quitté les parois du dantian, que lui arrivait-il, à part en absorber une partie dans son âme ?
En répétant l’expérience, il constata que sa cultivation physique avait un peu progressé, mais si peu que cela ne changeait rien en pratique.
Il répéta l’expérience, cette fois en se concentrant sur le monde extérieur. C’est là qu’il découvrit enfin où allait la majeure partie de l’énergie. Il la sentait très clairement. Rien à voir avec le dantian, où il n’arrivait pas à la détecter. En fait, l’énergie était si manifeste qu’il fut certain qu’elle prenait une forme différente dans le dantian, où ses sens ne pouvaient simplement pas la percevoir, car, autour de lui, elle était évidente.
Il distinguait les esprits des cultivateurs autour de lui et, là où se trouvait Père, un vide absolu. Lorsque la vague d’énergie le quitta, il la vit s’écraser contre les esprits alentour et les sentit tous frissonner.
Oh. Ce n’était pas bon.
Paike ouvrit les yeux et vit que tout le monde le fixait, une fois encore, avec des expressions mêlant plusieurs émotions. Cette fois, la peur dominait nettement.