Chapitre 111
Le stade avancé du rang Topaze ne semblait pas si différent de celui de Paike. Certes, il était un peu plus fort, se sentait plus rapide et ses sens s’étaient aiguisés, mais rien n’avait radicalement changé.
En revanche, cela lui avait donné une idée de la suite.
Au rang Rubis, atteindre le sommet consistait à étirer le dantian jusqu’à ce qu’il puisse déclencher sa transformation en Topaze. Paike comprenait même désormais comment calculer précisément la quantité nécessaire pour obtenir une densité et une pression suffisantes et forcer cette transformation. Dans ce contexte, les difficultés que Liming rencontrait avec une certaine idée d’elle-même n’avaient pas vraiment de sens, mais il considéra cela comme une variable cachée qu’il pourrait peut-être découvrir plus tard.
Si, au rang Rubis, tout reposait sur la quantité, au rang Topaze, c’était la densité qui comptait. Pas celle du Qi, mais celle des parois de son dantian. Elles se renforçaient ; il suffisait probablement qu’elles deviennent assez solides pour qu’il produise la force nécessaire à leur compression, et à leur transformation en Émeraude.
Tout le processus ressemblait remarquablement à celui du rang Rubis, ce qui était logique : au bout du compte, il s’agissait simplement de combiner davantage de particules de Qi afin de former la configuration stable suivante. Apparemment, les véritables révélations personnelles n’étaient nécessaires que lorsqu’on cherchait à dépasser le rang Émeraude.
Paike se demanda à quoi ressemblerait le sommet du rang Topaze. Pour le rang Rubis, il suffisait d’étirer le dantian au maximum et de le remplir. Lui faudrait-il donc renforcer ses parois une fois de plus ?
Cela ne lui semblait pas tout à fait juste, mais il ne parvenait pas non plus à trouver où son raisonnement pêchait.
S’il lui fallait de la force pour comprimer le Qi, il n’avait pourtant pas besoin de renforcer les parois de son dantian. Il pouvait simplement exercer davantage de pression de différentes façons : faire entrer le Qi en collision, ou renforcer son dantian avec le Qi ambiant. Ou même utiliser un système de verrouillage comme celui qu’il avait installé sur son dantian.
Mais ce n’était pas censé fonctionner. Si ?
Paike ne put s’empêcher de vérifier par lui-même. En enveloppant son dantian du Qi qui l’entourait, il commença à le comprimer. Il augmenta progressivement la pression jusqu’à atteindre son maximum absolu. Rien ne changea. Intéressant.
Il semblait donc que la densité des parois du dantian ne fût pas la seule condition requise. À mesure qu’il progressait dans les différents stades, il parvenait à commander au Qi avec une autorité croissante.
À mesure que son esprit s’adaptait à ce nouveau type de Qi, il gagnait en puissance d’une manière intrinsèque qu’il avait, pour une raison ou une autre, négligée. Il savait que c’était le cas. C’était même l’une des raisons pour lesquelles on cherchait à franchir les stades, mais il n’avait jamais vraiment réfléchi à l’utilité de cette puissance.
Avait-il perdu quelque chose en sautant le stade Rubis ? Avait-il dû rattraper autre chose que la taille de son dantian ?
Paike ne le pensait pas, mais il ne rejeta pas l’idée d’emblée. Il compara plutôt les sensations que lui procurait son Qi à celles qu’il avait observées chez d’autres cultivateurs du même rang. Son Qi était non seulement plus puissant, mais son évolution suivait aussi la même progression que la leur. C’était bien le cas. Sauter le stade ne l’avait donc probablement privé de rien.
La vraie question, maintenant, était : pouvait-il recommencer ? Et, si c’était possible, le devait-il ?
Même s’il obtenait un gain plus important en sautant tout à fait le sommet du rang Topaze, compenser le manque de densité des parois de son dantian ne revenait pas à l’agrandir. Pour être honnête, Paike ne savait pas s’il existait un moyen d’y parvenir.
Il ferait donc mieux de ne pas essayer. La tentation était pourtant grande. Il avait tant d’idées pour augmenter la pression exercée par son Qi sans se contenter de pousser plus fort par la seule force de sa volonté. Il pourrait le faire tourner autour d’une barre de Qi durci, comme s’il y installait un tendeur.
Il avait aussi pensé à des leviers ou à des cliquets. Tant de possibilités. Mais il lui restait une autre amélioration à obtenir auparavant. C’était la décision responsable et adulte. Il devait attendre jusque-là.
Attendre ? Pourquoi devait-il attendre ? Il lui suffisait d’atteindre le sommet du rang Topaze, pas d’attendre. Attendre impliquait qu’un événement extérieur devait d’abord se produire. Paike ne pensait pas que ce fût le cas. En fait, il savait que non. La seule chose qui le retenait, c’était qu’il n’avait pas encore atteint le sommet du rang Topaze, rien d’autre. Et maintenant qu’il comprenait mieux ce qui se passait, il pouvait supposer qu’il lui suffisait de trouver le schéma qui exercerait une force suffisante sur le Qi.
Il se remit donc à inventer des nœuds.
Pourquoi les gens mettaient-ils autant de temps à progresser dans les premiers royaumes ? Toute sa vie, Paike avait entendu dire combien ce serait difficile. Chaque progression, lui avait-on répété, exigerait de longues périodes d’introspection. Il fallait réunir des ressources et du Qi. Il fallait se connaître parfaitement et se préparer à relever un défi de taille.
Cela lui semblait effectivement vrai pour la cultivation physique. Mais, avec le recul, quelle progression avait été si difficile pour sa cultivation spirituelle ? Peut-être que les organes spirituels des autres s’adaptaient mal aux changements ? Pourtant, ce n’était pas ce qu’il avait entendu. Les autres avaient plutôt du mal à déclencher la transformation.
Certes, il fallait récupérer un peu après, mais c’était généralement nécessaire seulement si la percée échouait ou dans les royaumes bien plus élevés. En l’état, rien ne l’obligeait à attendre. Même s’il tâtait son dantian, il se sentait bien mieux qu’après avoir accumulé du Qi.
À ses yeux, les autres étaient simplement paresseux. S’ils avaient le Qi nécessaire, ils devraient pouvoir suivre les étapes indiquées dans leur manuel de cultivation et devenir plus forts. Ce serait si facile pour eux. Lui, il y arrivait sans manuel, simplement parce qu’il était têtu.
Ou peut-être était-ce là le problème : les manuels de cultivation étaient mauvais et induisaient les autres en erreur. Il devrait en consulter un destiné au rang Topaze une fois qu’il aurait terminé son royaume, pour vérifier. Si ces manuels étaient en cause, il ne voulait pas que leurs idées fausses viennent polluer une méthode qui, apparemment, fonctionnait bien pour lui.
Cela soulevait aussi la question suivante : s’ils avaient tort, pourrait-il mettre au point une meilleure méthode ? Et puis, il ne pensait pas que Liming ou certains de ses autres proches fussent paresseux. Tout cela lui faisait croire que le problème ne venait pas des manuels de cultivation. Peut-être son Qi possédait-il une caractéristique innée qui facilitait la progression. Il devrait demander à l’Ancienne Song si elle avait établi une corrélation entre les propriétés intrinsèques du Qi et la vitesse de cultivation.
Paike supposa qu’elle ne l’avait pas fait, ou qu’elle ne voudrait pas lui en parler.
Cela ne collait pas tout à fait non plus. S’il était un cultivateur naturellement doué — non pas parce que son Qi était rapide, comme on le décrivait traditionnellement, mais parce qu’il comprenait et appliquait bien la théorie, à la manière de certains enfants qui excellent en mathématiques — pourquoi son éveil avait-il pris si longtemps ?
Il supposa que l’éveil différait de la progression, que comprendre le Qi ne servait à rien dans ce cas et que le facteur Qi d’une personne, ou une mesure équivalente, comptait davantage.
Cette explication était assez convaincante, en fait. Paike n’aimait pas être resté mortel pendant des années après ses pairs, mais il rattrapait peu à peu son retard. Et il préférait de loin son élan à tous leurs avantages.
Paike reporta son attention sur son Qi. Quelque chose lui avait paru un peu différent lors de son dernier essai. Le Qi ne s’était pas vraiment amélioré, mais peut-être s’en était-il approché ?
Il fixa le schéma dans son esprit et ouvrit les yeux.
Autour de lui, il sentait que les autres cultivaient eux aussi. Leurs mouvements de Qi trahissaient une certaine frustration et une tension nerveuse. Comme s’ils étaient inquiets ou contrariés. Peut-être même un peu paniqués ? Quoi qu’il en soit, Paike doutait qu’ils aillent loin dans cet état d’esprit. Seul Taka semblait indifférent à ce qui se passait.
Père lui adressa un sourire et lui fit un signe de la main qui semblait dire : « Eh bien, vas-y. »
Paike haussa les épaules. S’il n’avait pas bondi sur cette sensation de progrès, c’était pour une raison : il voulait travailler sa cultivation physique et la faire progresser afin qu’elle ne prenne pas de nouveau du retard. Mais il n’allait pas s’y mettre alors qu’ils étaient dans les airs. S’il faisait une percée, la situation deviendrait chaotique.
Puisque Père lui disait de continuer, Paike jugea qu’il pouvait supposer sans risque qu’une progression ne compromettrait pas sa future cultivation physique. Ils avaient déjà parlé de choses semblables et, même si Paike ne voulait pas faire confiance à un manuel de cultivation conçu pour le Topaze moyen, il écouterait Père sans hésiter.
Paike referma donc les yeux et se plongea de nouveau dans sa cultivation.
Il commença par reformer le schéma. Là encore, la même sensation se manifesta : comme s’il y était presque, sans toutefois être tout à fait au point.
Il se mit alors à en créer des variantes, modifiant chaque courbe et chaque torsion avec soin et intention. Il lui fallut du temps, mais il finit par ressentir une sensation encore plus forte avec un nouveau schéma.
Naturellement, il continua. Encore et encore, il essaya des variantes, chacune le rapprochant de la configuration idéale.
Et puis, il y parvint. Il tira, et le Qi changea. Paike examina attentivement cette transformation. Le minuscule fragment de Qi vibrait désormais d’une puissance palpable. Il s’agissait toujours de Qi de rang Topaze, mais il était évident qu’on avait forcé cette transformation, contrairement à celles des autres stades de ce royaume.
Sous ses yeux, l’énergie commença à retomber. Il ne savait pas combien de temps cela dura, mais elle finit par retrouver son état précédent. Un Qi de rang Topaze tout à fait ordinaire.