Chapitre 105
Leur petit feu de camp s’éteignit dans un silence méditatif. Père était absorbé par ses réflexions, tandis que Paike attendait qu’il rassemble ses idées.
Cependant, au lieu de poursuivre leur conversation sur les particules de Qi, Père sortit de sa rêverie et plongea son regard dans celui de Paike.
« Désolé. Je me suis perdu dans mes pensées, alors que tu venais de me raconter toutes ces choses fascinantes. Il y a peu de choses qui me surprennent autant, de nos jours. Enfin, on dirait que tu as vécu deux mois bien mouvementés depuis ton départ. » Père s’excusa. Des excuses venant de n’importe qui d’autre à son rang auraient été remarquables, mais pas de Père. Il estimait qu’il fallait s’excuser quand on regrettait ses actes, mais jamais lorsqu’on l’exigeait de lui. D’après Mère, cette philosophie leur avait attiré bien des ennuis quand ils étaient plus jeunes et moins puissants.
« On peut dire ça, répondit Paike. Sur le moment, j’avais l’impression d’agir de la façon la plus logique, mais quand j’y repense… J’ai du mal à croire que tout ça soit arrivé. »
« Pour ce que ça vaut, même si ta mère ne serait peut-être pas d’accord, je pense que tu as fait le bon choix. D’après ce que tu m’as raconté, les risques que tu as pris étaient calculés et compréhensibles. »
Paike rit. « Tu vas le dire à Mère ? »
« Sûrement pas, répondit Père. Je veillerai à supprimer tout ce qui pourrait nous attirer des ennuis, à l’un comme à l’autre. Mais je dois dire que je ne comprenais pas pourquoi tu avais tant de mal à t’éveiller. Je crois que je peux t’en parler maintenant, mais les anciens en ont beaucoup discuté. Si tu n’avais pas eu de jumeau, certains auraient remis en question ta filiation. »
Père souriait peut-être en prononçant ces derniers mots, mais Paike sentit un souffle glacial lui passer dans la nuque. Il doutait que ces anciens s’en seraient bien tirés s’ils avaient osé.
« Je suis fier de toi : non seulement tu as compris ce qui se passait, mais tu as su en tirer parti. C’est la marque d’un véritable cultivateur. Je ne pense pas avoir grand-chose à ajouter à ta cultivation spirituelle. Tu en sais déjà plus que quiconque à ton niveau. Continue simplement à chercher comment comprimer ton Qi et lui ajouter de l’énergie. La méthode importe peu, mais ce qui fonctionne dans un royaume ne marchera pas au suivant. »
Cela allait à l’encontre de bien des idées reçues, mais, après tout ce que Paike avait découvert, cela ne le surprenait pas. De plus, quand il s’agissait de cultivation, il faisait confiance à Père plus qu’à presque n’importe qui.
« Quant à ta Cultivation physique… » Père désigna tour à tour différentes parties du corps de Paike et l’interrogea sur la fonction et la qualité de chaque structure. C’était toujours ainsi qu’il enseignait : il posait des questions et laissait ses élèves essayer de répondre. À la fin, Paike avait trouvé une douzaine de nouveaux ajustements et de nouvelles façons de repenser sa Cultivation physique.
Aucune de ces idées n’était révolutionnaire, mais il lui aurait fallu un temps incalculable pour découvrir chacune d’elles par lui-même. Il aurait aussi pu trouver d’autres solutions, probablement moins optimales. Le plus frustrant, c’était que Père semblait savoir lesquelles Paike gagnerait à découvrir seul plus tard, et ne l’aidait donc pas à trouver de solutions pour celles-là.
Ils finirent par avoir fait le tour, et Paike put poser la question qui lui trottait dans la tête depuis le début.
« Alors, qu’est-ce qu’on fait ici ? » Il voulait savoir franchement pourquoi Père était là et dans quoi il l’entraînait. Ils pourraient parler de ses arts et de ses autres techniques plus tard.
« Eh bien, on m’a demandé d’enquêter sur certaines activités barbares dans la région, et je me suis dit que tu aimerais m’accompagner. C’est toujours intéressant de discuter avec les tribus. » Père observa les flammes vaciller.
« Je croyais qu’une expédition punitive était en préparation à cause de ce qui est arrivé à l’Aîné Ji ? » demanda Paike.
« C’était le cas. Mais, heureusement, quelqu’un a eu assez de jugeote pour se demander pourquoi ce garçon s’était attiré tant d’ennuis. »
Paike mit une seconde à comprendre que Père parlait de l’Aîné Ji. Ce n’était pas que ce fût obscur ; il trouvait simplement étrange de le considérer comme un enfant.
« Alors, ils t’ont demandé de l’aide ? » Paike fut surpris qu’ils soient allés jusque-là. Les services de Père ne se payaient pas à bon compte.
« Pas exactement. Ils ont demandé de l’aide à la famille. Je crois qu’ils voulaient engager quelques combattants du cinquième ou du sixième royaume pour renforcer leurs effectifs. L’oncle Rou a remarqué que quelque chose clochait et m’a sollicité, expliqua Père. La contamination observée est récente, et je pense que la secte ne peut pas y faire face seule. J’ai déjà eu affaire aux ancêtres des tribus de la région ; je me suis donc dit que j’allais leur rendre visite pour discuter. »
« Tu as déjà eu affaire aux barbares ? » Paike n’en avait jamais entendu parler.
« Non, à leurs ancêtres. Et pas à la tribu qui s’est heurtée à la secte, précisa Père. C’étaient des séparatistes, il y a quelques milliers d’années. Leur territoire se trouve plus loin des frontières de l’empire, et j’ai aidé à négocier leur exil plutôt que leur exécution. Ils sont voisins de la tribu qui possède cette étrange arme mentale qui a fait sortir Ji de ses gonds. S’il y a quelqu’un qui en sait quelque chose, ce sont bien eux. »
Ces paroles révélèrent plusieurs choses à Paike. Il ignorait même que l’exil fût une peine pratiquée par l’empire. Mais il ne fut pas surpris d’apprendre que Père y avait pris part.
« Donc, tu dois simplement aller leur parler et voir s’ils savent quelque chose sur le nouveau pouvoir de leurs rivaux ? »
« En gros, oui », répondit Père.
« Pourquoi as-tu dit qu’on n’avait pas beaucoup de temps, alors ? On dirait qu’on est déjà là depuis un moment », demanda Paike.
« Bonne remarque : nous allons être en retard. Je voulais juste savoir ce que tu avais fait, au cas où certains détails seraient importants. Tu es prêt à partir ? » demanda Père.
Paike haussa les épaules. « Je crois. »
Il n’y avait rien à laisser derrière eux. Le feu n’était même pas réel ; ils n’avaient donc pas besoin de l’éteindre ni d’attendre qu’il refroidisse pour éviter qu’il ne se propage, ou quoi que ce soit de ce genre.
« Plus de questions ? » s’enquit Père. Paike réfléchit sérieusement. L’offre était sincère, mais cela ne voulait pas dire qu’il obtiendrait vraiment une réponse. Cela dit, voulait-il de l’aide pour ses arts ou son projet concernant ses méridiens ? Pas vraiment. Il espérait s’en charger lui-même. C’était peut-être arrogant, mais il pensait pouvoir inventer quelque chose de vraiment inédit s’il ne recevait pas trop d’aide de Père. Même si ce n’était pas la meilleure voie, ce serait la sienne, et cela comptait d’une certaine façon davantage à ses yeux.
« Quand tu as dit que Guan Li et moi avions découvert des choses vraiment nouvelles, tu voulais dire que toi aussi, tu avais appris quelque chose ? » demanda Paike.
Père se tapota le côté du nez. « Il faut toujours apprendre quelque chose de nouveau, pour peu qu’on fasse attention.
Paike leva les yeux au ciel. Père rit et se leva.
« En voiture ! » lança-t-il pour prévenir Paike, tout en lui agrippant l’épaule. Paike n’avait toujours pas obtenu de réponse claire sur ce que cela signifiait, mais ce n’était pas le moment de demander : avant qu’il ait eu le temps de réagir, ils fendaient de nouveau les airs.
Ses pieds touchèrent le sol dans une secousse qui lui apprit qu’ils s’étaient arrêtés ; il fallut toutefois un instant pour que ses autres sens suivent. Devant lui se dressait une pagode imposante en bois sombre, ornée de magnifiques incrustations.
Il ne la reconnut pas, mais, à en juger par le paysage alentour, ils se trouvaient au cœur de la secte intérieure.
« Viens, gamin », dit Père en lui tapant dans le dos avant de l’entraîner. « Je suis sûr qu’une personne très importante nous attend. Nous n’avons qu’un peu de retard. »
Père ouvrit les portes à la volée et entra d’un pas assuré, Paike sur ses talons. Une disciple intérieure se leva brusquement derrière un bureau près de l’entrée. Une lueur d’indignation passa d’abord sur son visage, mais Paike la vit bientôt céder à la peur, avant qu’elle ne se ressaisisse.
Elle devait être une nouvelle disciple intérieure, car Paike sentait qu’elle se trouvait dans la seconde moitié du royaume Émeraude. C’était plutôt bon signe quant à son potentiel : la plupart des disciples intérieurs n’étaient recrutés qu’après avoir dépassé ce stade. Et, au-delà de sa puissance, cela signifiait qu’elle était décidée à rester longtemps dans la secte.
Paike ne pouvait pas deviner combien de temps. Peut-être venait-elle d’une famille qui avait été détruite, ou était-elle née parmi les mortels. Elle cherchait peut-être à échapper à un mariage forcé. Il y avait bien des raisons de s’engager durablement dans la secte. Mais pas pour quelqu’un comme Paike.
« Seigneur Kong ? » demanda-t-elle en s’inclinant profondément. De toute évidence, elle ne reconnaissait Père ni à son visage ni à sa réputation, sans quoi elle ne l’aurait jamais appelé ainsi. Paike en conclut que les chances qu’elle soit née parmi les mortels étaient élevées. La plupart des cultivateurs issus de familles établies savaient qu’il ne fallait pas appeler Père « seigneur ».
« Je ne suis pas un seigneur », dit Père, dont la bonne humeur s’était largement dissipée tandis qu’il passait devant elle. « Le chef adjoint de la secte m’attend, je suppose. »
« Euh… oui ! » répondit-elle en courant à ses côtés. « Il est dans son bureau, au… »
« Je sais », la coupa Père, qui avait déjà pris une direction. « Retournez à vos tâches ; je connais le chemin. »
Père se montrait un peu plus froid que d’habitude, mais, pour une raison ou une autre, il détestait vraiment qu’on l’appelle seigneur. C’était l’une des raisons pour lesquelles la famille Kong refusait toujours tout titre, même si elle jouissait du prestige d’une grande famille.
Père s’arrêta devant une porte richement décorée et l’ouvrit sans frapper. Au fond de la pièce, derrière un bureau, était assis un homme âgé qui ne parut nullement surpris de le voir entrer. Paike le reconnut : c’était le chef adjoint de la secte, un cultivateur de haut rang du sixième royaume. D’après les récits et les rumeurs, il avait achevé son parcours de cultivation plusieurs siècles plus tôt et s’était retiré ici pour contribuer à former les nouvelles générations de cultivateurs.
« Ah, monsieur Kong, je suis heureux que vous ayez pu venir. Je vous en prie, prenez place. » Le regard du vieil homme effleura Paike, puis l’écarta aussitôt. « Nous avons beaucoup à discuter. »